Danse des Voiles : Histoire et Technique

Introduction

La danse des voiles, bien plus qu'un simple divertissement, est une forme d'expression artistique riche d'histoire et de significations. Cet art, souvent associé à la danse orientale, a connu une évolution fascinante, influencée par des cultures diverses et des figures emblématiques. Des scènes parisiennes de la Belle Époque aux studios de danse contemporains, le voile a traversé les époques, se transformant en un symbole de mystère, de sensualité et d'émancipation.

Loïe Fuller et la Révolution de la Danse Serpentine

À la fin du 19e siècle, Paris devient le berceau d'une révolution artistique incarnée par Loïe Fuller. Peintres, affichistes et sculpteurs s'inspirent de cette danseuse américaine à la créativité prophétique. Toulouse-Lautrec et Jules Chéret signent les affiches de ses spectacles, tandis que Pierre Roche, Théodore Rivière et François-Rupert Carabin la sculptent en action. Le Tout-Paris se presse aux Folies-Bergère, où « la Loïe » triomphe avec sa « Danse serpentine », une performance qui révèle une nouvelle abstraction.

L'Égérie de la Belle Époque

Née dans une ferme de l'Illinois, Mary Louise Fuller, dite Loïe Fuller, n'était pas destinée à devenir une pionnière de la danse moderne. Pourtant, elle devient l'égérie de la Belle Époque et la figure de l'Art nouveau. Stéphane Mallarmé, les Goncourt, Auguste Rodin, Paul Valéry et Guillaume Apollinaire comptent parmi ses fervents admirateurs. Sa danse, faite de spirales et de volutes de voiles, dessine une nouvelle vision de l’art et libère le corps du corset et du tutu.

Une Technique Innovante

Pour sa « Danse serpentine », Loïe Fuller part de son propre corps pour développer une technique personnelle, fondée sur la mobilité du torse qui permet la puissance des mouvements des bras. Elle disparaît dans des voiles de soie de plusieurs mètres qu'elle fait habilement tournoyer à l’aide de longues baguettes cousues dans ses manches, dansant sur un plancher de verre éclairé par différentes lumières colorées et des dizaines de projecteurs latéraux. Au moyen de ces jeux de miroirs, elle crée de multiples figures provisoires et démultipliées qui s’inspirent de la nature et du monde vivant : papillons, serpents, motifs floraux (orchidée, violette, lys) ou langues de flammes pour la « Danse du feu ».

L'Art de la Scène Révolutionné

Grâce à ses recherches scénographiques sur la lumière, la couleur, le mouvement et la musique, Loïe Fuller révolutionne l’art de la scène et de la danse. Son succès public atteint son apogée lors de l’Exposition universelle de 1900, placée sous le signe de la « fée Électricité ». Elle noue des amitiés avec des personnalités aussi diverses que Harry C. Ellis, Isaiah West Taber, les frères Lumière, Auguste Rodin, Pierre et Marie Curie, l’architecte Hector Guimard, l’astronome Camille Flammarion, le peintre Morgan Russel, le jeune architecte Henri Sauvage et le décorateur Francis Jourdain, avec qui elle collabore pour la construction de son « Théâtre-Musée », clou de l’Exposition universelle de 1900.

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La Question du Droit d'Auteur

Très tôt, la danseuse américaine comprend que le spectacle est un art, un commerce et une industrie. Elle est ainsi la première à poser la question du droit d’auteur en danse, art souvent perçu comme éphémère, qui ne laisse pas de traces. Parce qu’elle se considère comme autrice et poétesse autant que danseuse, et parce que ses dispositifs scéniques sont le fruit de longues recherches et d’expérimentations, Loïe Fuller déposera plusieurs brevets au Bureau de la propriété industrielle de Paris, couvrant les droits et principes de ses costumes, éclairages, miroirs, pierreries à facettes, sels chimiques pour sa danse phosphorescente, etc.

La Danse Orientale et le Voile : Un Accessoire Évolutif

Le voile, dans la danse orientale, n'est pas un accessoire traditionnel. Il a été introduit au XXe siècle par des danseuses occidentales et retrouvé dans les années 1920, dans les premières comédies musicales du cinéma égyptien. Au départ, il n'était qu'un simple accessoire, peu utilisé, excepté pour l'entrée en scène. Ce sont les danseuses occidentales qui l'ont enrichi en créant une véritable technique, amenant la notion d'occupation de l'espace scénique, donnant ainsi naissance au style Raqs al Sharqi.

La Technique du Voile : Force et Douceur

La technique du voile est une danse aérienne qui sollicite beaucoup le haut du corps. Les épaules, les bras et le dos sont mis à contribution. La technique parfaite est un mélange de force et de douceur. Le voile doit être en mousseline de polyester ou en soie, pour être léger, fluide et transparent.

Symbolisme et Sensualité

Le voile fascine toujours et plaît beaucoup parce qu'il donne beaucoup d'effet sur scène. Il permet de jouer avec la transparence en se voilant et se dévoilant, en dessinant des arabesques dans l'espace, dans une démarche artistique. Synonyme de mystère, il dévoile sans dévoiler, ouvrant la porte à sa propre sensualité, souvent refoulée inconsciemment. Grâce à lui, on s'autorise une forme de sensualité, d'expression des émotions que l'on ne s'autorise peut-être pas dans la vie.

Le Voile comme Métaphore

L’article questionne l’utilisation du voile comme accessoire dans la danse orientale et comme métaphore du processus psychique garant de la pudeur. Il questionne ainsi les enjeux identitaires, politiques, culturels et genrés que cette pratique soulève. Quelles significations et quels impacts les différents dispositifs de voilement et de dévoilement du corps féminin dansant véhiculent-ils aujourd’hui ?

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La Danse Orientale : Un Produit Culturel

La danse orientale telle qu’elle est pratiquée dans le monde entier aujourd’hui est, dans sa forme la plus diffuse, un « produit culturel » façonné par des influences multiples et variées : essentiellement par le regard des peintres et des écrivains orientalistes du XIXe siècle, ainsi que par les comédies musicales égyptiennes des années 1950, qui se sont elles-mêmes, à leur tour, inspirées de certains éléments du music-hall américain. Le mélange des catégories dans la danse orientale, une pratique aujourd’hui mondialisée, est tel que l’on pourrait utiliser la forme plurielle de « danses orientales ». Cette hétérogénéité invite à employer également, comme le fait Virginie Recolin, le terme de danse « mosaïque ».

Le Voile : Entre Décence et Séduction

L’usage du voile, à la fois signe de décence, qui protège du regard des autres, et instrument de séduction, évoque la question du visible et de l’invisible. Ses plis et ses drapés sont utilisés en danse orientale pour dessiner une frontière, un seuil entre la sphère publique et la sphère privée, intime. Il délimite, de façon mouvante, un espace qui s’offre puis se dérobe au regard. Le voile permet donc de penser, en danse, la relation entre enjeux identitaires, culturels et de genre, s’articulant différemment selon les contextes de la pratique.

Le Voile dans les Cours de Danse

Si le voile comme accessoire de danse ne soulève pas, dans la majorité des cas, d’enjeux politiques directs, il évoque la question de la visibilité du corps féminin, du lieu et des modalités de cette visibilité et de la séduction qui en découle. Le contexte de la pratique en studio constitue un espace collectif connoté par une visibilité réduite, une dimension « intime » pourrait-on dire, généralement assez protégée des regards des personnes externes aux cours. Tout en poursuivant majoritairement des fins purement esthétiques, cette pratique construit une circulation plus ou moins fluide d’imaginaires, de conceptions et de vécus du féminin. Leur appropriation par des femmes de toutes origines participe d’un brassage culturel et identitaire qui ne reste pas confiné au studio de danse.

L'Expression Émotionnelle et la Corporéité

Accessoire fortement sexué, le voile est utilisé en danse pour moduler la visibilité de la danseuse et créer une plasticité dans le mouvement qui permet une expression « voilée » du plaisir de la danse et du transport émotionnel provoqué par la musique. L’utilisation du voile permet de jouer avec la matière de l’étoffe et ainsi de « magnifier le mouvement » et les formes du corps féminin, en épousant les impulsions ondulatoires des mouvements. Le corps de la danseuse se fait pivot des mouvements du voile, qui est en réalité le véritable protagoniste de la danse.

Diversité des Styles et des Usages

Les enjeux de l’utilisation du voile varient selon les styles de danse orientale. Dans la « danse orientale-cabaret », l’usage du voile a majoritairement des fins esthétiques. Sa texture est légère, il est dans la plupart des cas transparent et tournoie autour du corps de la danseuse en créant des formes et des effets de lumière et de visibilité. C’est cette technique de manipulation qui fait aujourd’hui l’objet de la transmission dans la majorité des cours de danse orientale. À l’inverse, d’autres voiles de consistances plus épaisses induisent l’emploi de vocabulaires gestuels plus proches de l’utilisation quotidienne des tissus par les femmes dans des pays arabes et plus proches des danses traditionnelles.

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Le Voile : Un Instrument de Dissimulation

De façon plus générale, le voile en tant qu’instrument de dissimulation permet aux danseuses et aux danseurs de cacher tout en montrant ou de montrer tout en cachant des parties de leur corps. Ces jeux impliquent une « mise à nu » qui peut être sensorielle et physique ou émotionnelle et qui est généralement considérée, à Paris ou au Caire, comme proprement féminine et souvent érotisée. Malgré cette connotation érotique et stéréotypée de certaines de ses représentations, la danse orientale continue de véhiculer de nombreux enjeux identitaires, culturels et de genre.

Le Corps Invisible : La Danse des Voiles comme Poésie Visuelle

Le caractère fascinant de la figure de la danseuse tient à ce qu’elle oscille entre un corps artificiel, voire abstrait à force de perfectionnement, et un corps charnel et désirable. Dans ce contexte d’exhibition du corps dansant sur scène, Loïe Fuller se démarque par son pouvoir de rendre le sien totalement invisible. Dès ses premières prestations sur les planches des Folies-Bergère, la danseuse américaine fait glisser son corps dans le royaume de la suggestion.

Une Poétesse du Mouvement

Les gestes rapides de la danseuse donnent naissance à des figures de lumière comme les métaphores engendrent la poésie. Cette parenté explique pourquoi, dans ses écrits théoriques et autobiographiques, Loïe Fuller s’identifie davantage à une poétesse qu’à une danseuse. La danseuse aux voiles inspire aux poètes symbolistes, épris d’idéalité et d’abstraction, des articles enthousiastes.

La Libération du Corps

Loïe Fuller est l’une des premières à libérer partiellement le corps de la danseuse du regard masculin auquel il était jusqu’alors assujetti. Son talent novateur lui permet de créer des costumes de scène pour les vedettes féminines de l’époque qui doivent s’écarter des normes vestimentaires pour créer entre elles et le public une distance, facteur majeur qui leur permettra d’être perçues à travers le prisme de l’imaginaire, et non de la réalité objective.

Des Robes Visuelles

Pour assurer la « photogénie » des femmes sur scène, il préconise de proscrire toute mode caractérisée ou datée : « Il faut des robes visuelles ». Sous cet adjectif, il entend « une espèce d’uniforme », c’est-à-dire des robes amples et longues à la manière de Sarah Bernhardt qui, toute sa vie, joua avec de longues tuniques « hors de mode ». Or il nous semble retrouver des « robes visuelles » dans celles que portaient Loïe Fuller. Leur pouvoir de séduction réside dans leur capacité à s’extraire du champ de la mode par l’entremise des voiles qui permettent de rehausser la présence du corps tout en le dotant d’un pouvoir d’abstraction presque magique.

L'Abstraction et l'Idéal Poétique

Loïe Fuller fonde avec la danse Serpentine un nouveau genre de spectacle faisant disparaître le corps derrière la lumière et la couleur, toutes deux étant matérialisées au centre de la scène par un voile aérien déployé en tournoiement continu. La danseuse américaine, qui apparaît puis disparaît dans le tourbillonnement vertical de ses voiles, charme aussitôt les symbolistes.

Un Effet Spirituel

Si le corps de la danseuse américaine n’apparaît pas dans sa matérialité physique, « une présence humaine » est toutefois perceptible sur la scène. Derrière cette expression allusive, se cache l’intuition que l’enjeu du spectacle présenté par Loïe Fuller tient à son « effet spirituel » plus qu’à son effet esthétique.

La Danse du Feu

C’est le cas dans La Danse du Feu que Loïe Fuller intègre à son répertoire en 1895. Sur scène, la danseuse semble surgir du cœur d’un volcan car ses voiles ondoyants sont agités sur scène comme des jets de flammes. Ainsi l’enjeu de son art chorégraphique est-il de montrer l’action de la force spirituelle sur la nature.

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