L'Opéra Bastille à Paris a présenté le 15 octobre 2022 une nouvelle production de Salomé de Richard Strauss, un drame lyrique en un acte basé sur la pièce d'Oscar Wilde. La mise en scène audacieuse de Lydia Steier, avec ses décors signés Momme Hinrichs, ses costumes d'Andy Besuch et les lumières d'Olaf Freese, a suscité de vives réactions.
Une production radicale
La production de Steier se distingue par sa radicalité, plongeant le spectateur dans un univers sordide et obscène, loin des esthétiques épurées habituelles. Dès le lever de rideau, une orgie monstrueuse se déroule derrière une vitre, avec des scènes de violence sexuelle explicites.
Surenchère visuelle
La mise en scène n'hésite pas à montrer la corruption sous toutes ses formes, allant jusqu'à la surenchère. Des jeunes personnes nues sont offertes comme des paquets cadeaux, puis victimes de violences avant d'être jetées dans une fosse de chaux vive. Salomé se masturbe ostensiblement sur la grille de la prison de Jochanaan, ignorant le cadavre du capitaine syrien à ses pieds. La danse des sept voiles est réduite à un viol collectif.
Un impact controversé
Si l'intention de dénoncer les dérives de la société est louable, l'excès de laideur visuelle finit par lasser le spectateur. L'écart entre le spectacle visuel et la sublime musique de Strauss crée une déception, l'œil se banalisant pour permettre à l'oreille de se concentrer sur la musique.
Des moments forts et une fin surprenante
Malgré ses excès, la production comporte des moments forts, notamment grâce au travail de lumières d'Olaf Freese. L'apparition de Jochanaan derrière les barreaux, avec des ombres portées troublantes, et la scène finale, où Salomé mourante est dédoublée par une figurante tandis que la chanteuse s'élève vers les cieux avec Jochanaan, sont particulièrement marquantes.
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Un triomphe inattendu
La fin, qui voit le triomphe de l'amour dans l'au-delà, est surprenante et en rupture avec la cohérence de l'œuvre. Elle efface le signifiant de la psychanalyse et la force intrinsèque de l'ouvrage.
Une interprétation musicale de haute volée
Heureusement, la musique est royalement servie par l'Orchestre de l'Opéra national de Paris, aux sonorités généreuses et aux couleurs chatoyantes. La direction de Simone Young, malgré quelques faiblesses dans le registre grave, permet à la musique de Strauss de s'exprimer pleinement.
Une distribution sans faille
La distribution est excellente, avec des seconds rôles de très haute tenue. Katharina Magiera, dans le rôle du page, est particulièrement émouvante. Les deux Nazaréens, Luke Stoker et Yiorgos Ioannou, sont très complémentaires. Tansel Akzeybek est un Narraboth parfait, Iain Paterson donne à Jochanaan sa voix sombre et ample, et Karita Mattila est une Hérodias convaincante. John Daszak incarne un Hérode libidineux et détestable à souhait.
Elza van den Heever, une Salomé exceptionnelle
Elza van den Heever, pour sa prise de rôle, se révèle une grande Salomé. Sa voix plastique et puissante, son chant souple, son timbre envoûtant et sa capacité à varier les couleurs et les intonations sont remarquables. Elle incarne son personnage avec une force hors du commun, loin des clichés de la séduction.
La danse des sept voiles : un moment clé
La "Danse des sept voiles" est l'une des pages orchestrales les plus emblématiques de l'histoire de l'opéra. Cet intermède hypnotique, qui pourrait à lui seul résumer la mortelle ascension du désir qui parcourt cette partition, est un moment clé de l'œuvre.
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Une structure ternaire
La danse est structurée en trois phases (A-B-A), liées entre elles par le motif sombre associé à la tête de Jochanaan, sur un rythme ternaire. Elle fait de Salomé un pur objet du désir, scrutée par le regard d'Hérode.
Thématiques et symbolisme
Salomé est riche en thématiques et en symbolisme. Le motif du regard, omniprésent, structure la narration. Les épisodes de séduction reposent sur une structure ternaire. Le désir, l'Éros au sens cru du mot, est étroitement lié à la mort. Le symbolisme de la Lune, liée aux prémonitions, est également important.
Le désir et la mort
Salomé est un objet du désir de Narraboth et d'Hérode. Plus tard, elle désire Jochanaan et désire embrasser sa bouche. Salomé danse pour exciter le désir voyeuriste d'Hérode et manipule le Tétrarque pour qu'il cède à sa demande. Le désir de Salomé pour Jochanaan finit par le meurtre de Jochanaan. Narraboth meurt à cause du chagrin d'amour que lui cause Salomé. Le désir d'Hérode pour Salomé tourne en épouvante et dans la même épouvante il ordonne aux soldats de tuer la Princesse.
Scandale et succès
Salomé a fait scandale dès sa première représentation en raison de son caractère sulfureux et choquant. Son héroïne est immature, dépravée et convoitée par son beau-père. Malgré ce scandale, l'œuvre a connu un grand succès et est aujourd'hui l'un des opéras du XXe siècle les plus souvent représentés.
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