Route du Rhum 2002 : L'Épopée Tragique des Trimaran et l'Incident de Bonduelle

La Route du Rhum, transatlantique légendaire reliant Saint-Malo à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, a connu en 2002 une édition qui resterait gravée dans les annales pour son intensité dramatique et les défis météorologiques sans précédent qu'elle a imposés aux marins. Cette septième édition de la course, partie le 10 novembre 2002, s'annonçait comme un événement majeur pour la classe des trimarans 60 pieds ORMA, catégorie reine de l'époque. Le plateau des concurrents était exceptionnel, tant par son nombre que par la qualité de ses acteurs. Dix-huit trimarans ORMA, dont douze de dernière génération, se préparaient à prendre le large. Loïck Peyron sur Fujifilm, Franck Cammas sur Groupama, Francis Joyon sur Eure-et-Loir, Michel Desjoyeaux sur Géant, Alain Gautier sur Foncia, Thomas Coville sur Sodebo, Marc Guillemot sur Biscuits-la Trinitaine, Stève Ravussin sur Technomarine, et Yvan Bourgnon sur Rexona figuraient parmi les noms les plus illustres de cette flotte. Jean Le Cam, skipper du trimaran Bonduelle, était également l'un des protagonistes majeurs de cette confrontation. Selon Franck Cammas, « c'était l'apogée pour la classe, en termes sportif et technologique ». L'attente était immense, et la régate transatlantique promettait d'être de haute tenue.

Cependant, une ombre planait déjà sur l'événement : la météo. Les prévisions étaient mauvaises, signalant, comme souvent à cette période de l'année, le passage d'une grosse dépression en Manche et dans le golfe de Gascogne. Sur les pontons de la cité corsaire de Saint-Malo, les échanges étaient brefs et empreints de pudeur. Les regards des proches oscillaient entre fierté et inquiétude, chacun tentant d'imaginer les épreuves que devraient affronter ces marins solitaires. Embarqués sur des engins de course démoniaques, aussi fougueux que volages, ces skippers seraient lancés tels des équilibristes sur une mer mal pavée, face à des vents forts. L'édition 2002 de la Route du Rhum allait ainsi rejoindre la série des événements sportifs où « la météo se mêle du sport », comme le rappellera plus tard une rétrospective.

Le Départ sous Tension et les Premiers Incidents en Mer

Le dimanche 10 novembre 2002 à 13h45, vingt-quatre heures après les monocoques et les petits multicoques, les trimarans 60 pieds de la classe ORMA prenaient enfin leur envol. Les premiers milles de la course se déroulèrent sans encombre, dans des conditions encore maniables. Toutefois, l'atmosphère était palpable. Le skipper Franck Cammas décrivit cette ambiance des premières heures : « L'atmosphère était nerveuse, le vent instable ». Rapidement, les conditions météorologiques se dégradèrent, surtout avec l'arrivée de la nuit, et la course bascula dans une dimension beaucoup plus périlleuse. Ce fut alors que les premières fortunes de mer commencèrent à se manifester, marquant le début d'une série d'incidents qui allaient décimer une grande partie de la flotte.

L'un des premiers événements majeurs fut le chavirage du trimaran Groupama de Franck Cammas. Le jeune skipper de 30 ans naviguait au large de Roscoff, à environ 25 milles au large de Morlaix (Finistère). Il chavira à 20h22, heure à laquelle il déclencha sa balise de détresse pour signaler l'accident. Franck Cammas, privé de son téléphone satellite perdu dans l'accident, lança un message par radio VHF à courte portée. Ce signal fut capté par Karine Fauconnier, skipper de Sergio-Tacchini, qui se trouvait dans la même zone et put ainsi relayer l'information. Les relevés Argos de la demi-heure précédente montraient que Groupama naviguait à une moyenne horaire de 15 milles, « au près bon plein ». Un chavirage sous cette allure est extrêmement rare. Vincent Borde, le manager de Franck Cammas, expliqua alors : « On a en général le temps d'intervenir. Peut-être n'était-il pas loin de faire une manœuvre. » Cammas lui-même se souvient : « Il y avait 20-30 nœuds de vent, j'étais plutôt dans une démarche prudente. Dans une rafale, le bateau s'est levé. Je n'étais pas à la barre, je n'ai rien eu le temps de faire. »

La Collision Inattendue entre Groupama et Bonduelle

Quelques minutes seulement après le chavirage de Groupama, un suraccident improbable mais bien réel vint ajouter à la gravité de la situation. Alors que la nuit noire l'entourait, Jean Le Cam, skipper du trimaran Bonduelle, se retrouva sur la même trajectoire que le Groupama retourné. « Dans la nuit noire, tout d’un coup… CRAC… je rentre dans un truc. Je regarde, je vois rien, je ne vois rien. Je regarde en l’air, si c’était un cargo où n’importe quoi, j’aurais vu quelque chose, là je voyais rien », raconta Jean Le Cam. L'impact fut violent. Jean Le Cam, lancé sur la même route et aveugle dans la nuit d'encre, percuta le Groupama retourné. Le trimaran Bonduelle subit des dégâts significatifs : l'étrave de sa coque tribord fut déchirée « sur environ 1 mètre ». Franck Cammas, qui était resté à l'intérieur de son bateau chaviré, se souvient de l'instant de la collision : « J'étais à l'intérieur, quand j'ai entendu un gros bruit. En sortant, j'ai vu Jean de l'autre côté de la coque centrale retournée, à trois mètres de moi, avec la frontale. Il s'est vite désencastré. »

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Après avoir tourné autour de Groupama au moteur pendant une heure pour s'assurer de la situation, Jean Le Cam mit le cap sur Camaret, qu'il rallia à 3h15 le matin suivant, pour effectuer des réparations. Mais les dégâts étaient considérables, compromettant sérieusement la suite de sa course. Non loin de la scène de l'accident, Bertrand de Broc, sur Banque-Covefi, passa à quelques dizaines de mètres de cette impensable collision et manqua à son tour de chavirer. Cette grosse frayeur marqua la fin de la course pour le skipper de Banque-Covefi, qui décida de faire demi-tour pour revenir sur le continent, devenant ainsi l'un des premiers abandons de cette édition.

Le Centre régional d'opérations de secours et de sauvetage (Cross) de Corsen, qui coordonnait les secours, dépêcha les canots de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM) de Ploumanach et de l'île de Batz. Ceux-ci arrivèrent sur les lieux du chavirage à 22h15. Franck Cammas, malgré l'accident et les risques, fit savoir qu'il souhaitait rester à bord de son bateau pour participer aux opérations de remorquage vers Roscoff (Finistère). La Marine nationale hélitreuilla un plongeur à son bord pour évaluer la situation. Le gréement du bateau retourné, qui n'avait pas été largué dans la nuit, allait rendre le remorquage difficile. L'étendue exacte des dégâts sur Groupama n'était pas encore connue le lundi matin. Néanmoins, Vincent Borde estimait que « tout ce qui était consommable à bord - électronique, informatique, électricité et moteur - est foutu ». Il ajouta : « La structure aura sûrement aussi pris quelques pets. On en aura pour six mois à tout remettre en état pour être prêt à renaviguer la saison prochaine. »

Après son retour sur la terre ferme, confortablement installé auprès d’un feu de cheminée, Franck Cammas revint sur son abandon, le premier d’une série presque sans fin lors de cette septième Route du Rhum : « Les multicoques, ça marche en équilibre, et au-delà de l’équilibre c’est le chavirage et ça revient pas. […] Donc pour faire avancer des multicoques, faut se mettre près du risque maximum quoi. »

L'Hécatombe des Multicoques : Une Flotte Dévastée par les Éléments

La première nuit musclée ne fut que le prélude à une hécatombe sans précédent. Au fil des heures et des jours qui suivirent le départ, les avaries se multiplièrent, transformant la Route du Rhum 2002 en une course de survie. Moins de deux jours après le départ, six multicoques ORMA, soit un tiers de la flotte, étaient déjà touchés. Lionel Lemonchois sur Gitana X signala une tête de mât cassée, tandis que Fred Le Peutrec sur Bayer rencontra des soucis de pilote automatique. Giovanni Soldini sur TIM fut confronté à un problème de structure.

Le pire était cependant à venir. Dans le golfe de Gascogne, la tempête se déchaîna avec une violence inouïe. Les vents frisaient la folie, la mer se creusait à des hauteurs considérables, et les conditions de navigation devenaient un véritable enfer, relevant plus de la survie que de la course. C'est dans ce contexte apocalyptique que plusieurs trimarans subirent des chavirages majeurs. Francis Joyon, Yvan Bourgnon sur Rexona et Philippe Monnet sur Sopra se retrouvèrent à l'envers. Francis Joyon et Yvan Bourgnon resteraient même cinq jours dans leur trimaran retourné, une épreuve d'endurance et de survie psychologique.

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Yvan Bourgnon, qui décrira cette expérience dans son ouvrage Fils de la mer, évoqua des conditions extrêmes : « C'était apocalyptique, il y avait 45 nœuds (83 km/h) de vent et plus de huit mètres de creux. » Il raconta ensuite une montée soudaine des vents : « Puis c'est monté d'un coup, le bateau s'est envolé. Soixante-quinze nœuds (139 km/h), c'est la dernière chose que j'ai vue à l'anémomètre ! Il y a eu un déchaînement de violence. C'était mon choix de rester à bord. Au début, on m'avait dit trois jours, puis c'est passé à cinq. J'ai pris un coup au moral, je tremblais, j'avais faim, soif. La dernière nuit, je me disais qu'il ne fallait pas que je dorme sinon, je risquais d'y passer. »

La fureur des éléments ne s'arrêta pas là. Quelque temps après, au large de La Corogne (Espagne), le Fujifilm de Loïck Peyron se disloqua sous les assauts des vagues, tandis que le Tacchini de Karine Fauconnier fut victime d'un flotteur arraché et d'un mât cassé, entraînant l'abandon de la seule femme à concourir chez les ORMA cette année-là. Karine Fauconnier résuma la situation : « Tout était conjugué. La force du vent, l’instabilité et la dynamique des vagues. » Thomas Coville sur Sodebo, Marc Guillemot sur Biscuits-la Trinitaine, Alain Gautier sur Foncia, Michel Desjoyeaux sur Géant et Jean-Luc Nélias sur Belgacom ne furent pas épargnés non plus. Tous durent faire escale pour diverses avaries. Certains purent repartir, d'autres non.

Alain Gautier se remémora le caractère exceptionnel de la météo : « Quand on a quitté Saint-Malo, ça ne s'annonçait pas si problématique. Contrairement à d'habitude, la dépression a généré des vents du même secteur longtemps, de plus en plus forts, levant une mer énorme. Des conditions exceptionnelles qui ont d'ailleurs causé le naufrage du pétrolier le Prestige (le 13 novembre). » Il décrivit ses propres difficultés : « À sec de toile, sous mât seul, j'allais à 15 nœuds ! Je me suis cassé les ligaments croisés du genou lors d'une manœuvre à l'avant, mais je pensais m'en être tiré et j'étais content de ma position. Sauf qu'au lever du jour je découvrais que les carénages des bras de liaison étaient endommagés. Trop risqué de continuer comme ça. La mort dans l'âme, j'ai pris la décision de jeter l'éponge. »

Moins d'une semaine après le départ, les rescapés se comptaient sur les doigts d'une main. Seuls deux skippers étaient encore en mer, le Suisse Stève Ravussin et Lalou Roucayrol sur Banque-Populaire, ayant opté pour une route plus au nord. Les trois autres étaient au « garage », en réparation : Marc Guillemot aux Açores, Michel Desjoyeaux et Jean Le Cam à Porto Santo, une île de l'archipel de Madère.

Le Parcours du Trimaran Bonduelle et l'Engagement de son Équipe

Le trimaran Bonduelle, barré par Jean Le Cam, fut l'un des acteurs clés de cette édition mouvementée. Au-delà de sa collision avec Groupama, Bonduelle et son équipage symbolisaient l'esprit de compétition et de résilience face à l'adversité. Gwen Chapalain, un professionnel de la voile originaire de Douarnenez, était le team manager du trimaran Bonduelle aux côtés du skipper Jean Le Cam pour cette Route du Rhum 2002. Il se souvient avec émotion de cette période : « C’était au début des années 2000. Il y avait le circuit des ORMA (multicoques de 60 pieds) à l’époque. C’était fabuleux. J’ai eu la chance de diriger le projet Bonduelle pour la Route du Rhum 2002 avec Jean Le Cam. » Il évoqua le dynamisme de cette classe : « Il y avait en effet 22 trimarans, le circuit était incroyable. »

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L'épopée des voiliers jaunes Bonduelle au début du siècle, y compris le grand monocoque IMOCA avec lequel Jean Le Cam termina 2ème du Vendée Globe en 2005, est restée dans les mémoires. Jean Le Cam avait monté autour de lui une équipe solide, avec des gens en qui il avait une totale confiance, dont Gwen Chapalain faisait partie, naviguant également sur les courses en équipage de Bonduelle 59.

La Route du Rhum 2002 fut particulièrement éprouvante pour Bonduelle. Outre les dégâts de la collision avec Groupama, Jean Le Cam dut faire face à d'autres avaries structurelles graves. Gwen Chapalain se souvient : « Jean a cassé un bras de liaison pendant la course. 2002, c’était une édition exceptionnelle. La mer était énorme. Avec un hauban cassé, il avait quand même réussi à rapatrier le bateau. » Ces dommages le contraignirent à une escale technique à Porto Santo, aux côtés de Michel Desjoyeaux, pour des réparations nécessaires. Cet arrêt, bien que coûteux en temps de course, était essentiel pour la sécurité et l'intégrité du bateau. Le seul regret de Gwen Chapalain concernant cette période reste le fait que Bonduelle n’ait pas gagné cette Route du Rhum 2002, soulignant l'investissement et les ambitions de l'équipe. L'histoire de Bonduelle et de Jean Le Cam dans cette édition est emblématique de la persévérance face à des conditions extrêmes, même si Le Cam finira par abandonner, rejoignant la longue liste des skippers contraints de renoncer.

Vingt ans après cette édition mémorable, Gwen Chapalain se retrouve à la barre d'un trimaran, le Guyader Savéol, pour la 12ème Route du Rhum, dans la classe des Rhum Multi, réalisant ainsi un « rêve de gosse ». Son objectif est de « terminer pour le plaisir, et faire le mieux possible », dans un esprit semi-professionnel caractéristique de ces classes. Ce projet s'inscrit dans la continuité de l'engagement des partenaires de Gwen Chapalain pour la promotion des produits du terroir bretons.

Le Dénouement Improbable et la Victoire du Trimaran Géant

La Route du Rhum 2002 réservait encore des rebondissements jusqu'à la fin. Alors que Stève Ravussin, skipper de Technomarine, semblait s'acheminer vers une victoire solide, étant un leader incontesté et auteur d'une course quasi parfaite, un ultime coup de théâtre survint. À seulement 750 milles (1 380 km) du but, il chavira, ajoutant son nom à la liste déjà longue des victimes de cette édition.

Ce scénario inédit ouvrit la voie à un classement inattendu. C'est finalement un monocoque Imoca, le Kingfisher d'Ellen MacArthur, partie vingt-quatre heures plus tôt de Saint-Malo, qui arriva en premier en Guadeloupe, surprenant toute la communauté nautique. Elle était suivie quelques heures plus tard par Michel Desjoyeaux à bord de Géant, qui remporta la victoire dans la catégorie des multicoques avec un chrono de 13 jours, 7 heures et 53 minutes. Ce temps, bien que légèrement plus lent que celui de la jeune Anglaise (13 jours, 13 heures et 32 minutes), est remarquable étant donné les conditions et les péripéties de sa course. Le vainqueur du Vendée Globe 2000-2001 décrocha ainsi la timbale dès sa première transatlantique à la barre de Géant.

La victoire de Desjoyeaux est d'autant plus impressionnante qu'il avait effectué un pit-stop à Brest et un arrêt d'une quinzaine d'heures à Madère. Il expliqua la sagesse de ces décisions : « Finalement, ce stop à Brest pour un problème de pilote m'a rendu service car je suis reparti en arrière du système météo violent. Mon but était avant tout de rejoindre Pointe-à-Pitre entier. » Il ajouta : « À un moment, d'ailleurs, je préviens mon équipe que je vais faire escale à Porto Santo pour vérifier la structure. Ils ne voulaient pas car je n'étais pas si mal placé. Je leur ai dit : "Si, je m'arrête", et j'ai bien fait car, comme d'autres, les bras étaient endommagés. »

Le trimaran Géant, conçu par VPLP pour Michel Desjoyeaux avec la Route du Rhum 2002 comme objectif, représentait une prouesse technologique. Bien que son châssis fût un assemblage de pièces provenant des moules de six de ses prédécesseurs, les innovations résidaient dans ses appendices : un plan porteur réglable en incidence et des foils courbes plus grands. Ces éléments devaient lui permettre un mode de navigation plus aérien et plus sûr. Mis à l’eau en juillet, le trimaran démâta en août, mais réussit l'exploit de remporter le fameux Rhum 2002 quelques mois plus tard. Michel Desjoyeaux, extatique sur son Géant à Pointe-à-Pitre, laissait éclater sa joie en brandissant les feux qui servent d’habitude à signaler des bateaux en détresse, un geste fort après une course aussi éprouvante.

Le classement final de cette édition hors norme vit Michel Desjoyeaux (Géant) en première position chez les multicoques ORMA en 13 jours, 7 heures et 53 minutes. Il était suivi par Marc Guillemot (Biscuits-la Trinitaine) en 13 jours, 19 heures et 36 minutes, et Lalou Roucayrol (Banque-Populaire III) en 14 jours, 7 heures et 1 minute. Au total, sur les 18 multicoques ORMA au départ à Saint-Malo, seuls 3 parvinrent à rejoindre Pointe-à-Pitre. La Route du Rhum 2002 fut le théâtre de 15 abandons dans cette catégorie, dont ceux de Cammas (Groupama), de Broc (Banque-Covefi), et Y. Bourgnon (Rexona).

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