La Triangulation en Archéologie Subaquatique : Fondements, Pratiques et Rôle Institutionnel du DRASSM

L'exploration des fonds marins a, depuis des siècles, nourri l'imaginaire humain, mais son approche scientifique, notamment à travers l'archéologie subaquatique, est une discipline relativement jeune, intimement liée à l'évolution des capacités humaines à interagir avec le milieu aquatique. La maîtrise de techniques de relevés précises, parmi lesquelles la triangulation occupe une place fondamentale, est indispensable pour transformer une simple découverte en une connaissance scientifique structurée. L'archéologie sous-marine s'est développée à partir des premières recherches observées à la Renaissance, pour prendre une dimension significative au XIXe siècle, moment où l'invention des premiers scaphandres a commencé à assurer la sécurité des plongeurs. Les pionniers de cette exploration immergée étaient souvent des figures du quotidien maritime, à l'image des pêcheurs d'éponges, dont l'expérience du milieu subaquatique ouvrait la voie à de nouvelles possibilités.

C'est une personnalité emblématique, le commandant Cousteau, qui a véritablement lancé le premier chantier de fouilles dans les années 50, marquant un tournant bien que ses recherches initiales n'aient pas toujours été reconnues à leur juste valeur par la communauté scientifique. L'archéologue sous-marin, par la nature même de son intervention, agit spécifiquement dans le milieu sous-marin, où il fouille, le plus souvent, des épaves de navires. Néanmoins, son champ d'étude peut parfois converger avec celui de ses collègues terrestres, notamment lorsqu'il s'agit d'habitats submergés, vestiges d'un passé où la ligne de côte était différente. L'importance de la triangulation dans ce contexte réside dans sa capacité à fournir un cadre spatial rigoureux pour la documentation de ces sites complexes et fragiles.

Les Spécificités du Milieu Subaquatique et l'Impératif de Précision

L'environnement sous-marin représente un défi constant pour l'archéologue, mais offre également des conditions de conservation exceptionnelles. Le milieu d’intervention, humide et anaérobie, souvent caractérisé par la présence de vase, permet de découvrir des objets qui ne se sont généralement pas conservés sur les sites archéologiques terrestres. Cette préservation unique concerne des matériaux organiques tels que le bois, le cuir, la vannerie, le tissu ou encore des végétaux, offrant un aperçu sans précédent sur des aspects de la vie quotidienne ou des technologies anciennes qui seraient autrement perdus. Les naufrages, aussi soudains et dévastateurs que l’éruption du Vésuve en 79 av. J.-C., transforment chaque épave en un véritable Pompéi sous-marin, une capsule temporelle figée, regorgeant d'informations inestimables.

Pour exploiter scientifiquement ces "Pompéi sous-marins", l'archéologue sous-marin doit maîtriser non seulement la plongée mais aussi un ensemble d'équipements spécifiques. Pour assurer sa survie et son efficacité, il utilise une combinaison de néoprène pour se protéger du froid, un masque pour voir dans un environnement souvent trouble, des palmes pour se déplacer avec agilité, et une ceinture de plomb et un gilet pour maintenir son équilibre et contrôler sa flottabilité. Sa respiration est assurée par une bouteille d’air comprimé et un détendeur. Au-delà de l'équipement de plongée, les outils d'excavation sont adaptés à l'eau : un aspirateur ou une suceuse est employé pour dégager le sable et les sédiments, remplaçant la truelle du fouilleur terrestre. La brouette est, quant à elle, suppléée par un panier lesté et un ballon rempli d’air, utilisé pour remonter en surface les objets découverts délicatement.

La Triangulation : Une Méthode Fondamentale pour les Relevés Spatiaux Sous l'Eau

La documentation et la compréhension d'un site archéologique, qu'il soit terrestre ou subaquatique, reposent sur la capacité à enregistrer avec précision la position de chaque vestige, chaque structure, chaque indice. En milieu sous-marin, où les repères visuels sont souvent limités et l'échelle difficile à appréhender, l'application de techniques de relevé rigoureuses est absolument cruciale. C'est ici que des outils tels que les carnets de notes et les calques plastiques, les fils à plomb et les décamètres, deviennent des instruments indispensables pour les relevés et dessins, permettant une transcription fidèle de la réalité du site.

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Parmi les méthodes de relevé spatial, la triangulation s'impose comme une technique fondamentale en archéologie subaquatique. La triangulation permet de déterminer la position exacte d'un point en mesurant les distances le séparant d'au moins deux autres points dont les coordonnées sont déjà connues et fixes. Sur un site immergé, cela implique de d'abord établir une ligne de base ou un réseau de points de référence fixes, généralement matérialisés par des piquets ou des cadres métalliques ancrés au fond. À partir de ces points de base, l'archéologue utilise les décamètres pour mesurer les distances entre les points de référence et les objets ou éléments du site à documenter. Le fil à plomb, souvent intégré aux mesures, aide à déterminer la verticale et à projeter des points au fond, assurant une précision tridimensionnelle.

Concrètement, pour chaque vestige (un fragment de poterie, un élément de charpente navale, une amphore), l'archéologue mesure sa distance par rapport à plusieurs points de référence du réseau. Ces mesures sont ensuite reportées sur les calques plastiques, souvent quadrillés, ou sur des carnets de notes étanches. La combinaison de ces distances permet de "trianguler" la position de l'objet, c'est-à-dire de la localiser avec une grande exactitude dans le plan horizontal. Pour la dimension verticale, les mesures de profondeur, souvent prises à l'aide de niveaux de plongée ou de sondes, complètent le relevé, donnant ainsi une position tridimensionnelle complète. Cette méthode est essentielle car elle garantit la reproductibilité des mesures et la fiabilité de la carte archéologique finale, permettant une analyse spatiale approfondie même après le retrait des objets du site.

L'absence de points de référence fixes naturels et la visibilité parfois réduite sous l'eau renforcent la nécessité d'une méthodologie de triangulation particulièrement soignée. Sans une documentation précise obtenue par ces techniques, le contexte archéologique des objets perdrait une grande partie de sa valeur scientifique. L'étude des cargaisons pour l'histoire économique, l'analyse de l'architecture navale pour l'histoire des techniques, et l'examen des témoignages matériels embarqués pour comprendre la vie à bord, dépendent tous de cette localisation spatiale rigoureuse, que la triangulation fournit avec une fiabilité éprouvée.

Le Département des Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-Marines (DRASSM) : Un Pilier de l'Archéologie Subaquatique

En France, l'archéologie sous-marine et subaquatique est encadrée par une institution de référence : le Département des Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-Marines (DRASSM). Créé en 1966 par André Malraux, alors ministre de la Culture, le Drassm a son siège à Marseille, une ville qui s'affirme comme un berceau mondial de l'archéologie sous-marine, compte tenu de son histoire maritime et de la richesse de son patrimoine immergé. Ce département a pour vocation de gérer le patrimoine archéologique subaquatique et sous-marin sur le territoire français, un domaine qui s'étend sur plus de 11 millions de kilomètres carrés d'eaux sous juridiction française.

Les missions du Drassm sont multiples et essentielles à la sauvegarde et à la valorisation de ce patrimoine unique. Le département explore, étudie, valorise et protège le patrimoine archéologique littoral et maritime de l'ensemble des eaux marines sous juridiction française. Depuis sa création, le Drassm a recensé plus de 6000 épaves sur le littoral français, un témoignage de la densité et de l'ancienneté de l'activité maritime dans ces eaux. Au-delà de l'inventaire, le Drassm instruit, contrôle et conseille les opérations d'archéologie sous-marine menées par des entités publiques ou privées. Il a réalisé l'expertise, dirigé l'étude et contrôlé la fouille de plus de 1600 sites archéologiques subaquatiques et sous-marins, non seulement en France métropolitaine et en outre-mer, mais également à l’étranger, témoignant de son rayonnement international. Ses compétences techniques et scientifiques lui confèrent d'ailleurs un rôle de conseiller auprès de l’UNESCO, et il apporte régulièrement son expertise lors de missions internationales, ayant été sollicité par de nombreux pays tels que Brunei, l'Égypte, le Gabon, la Libye, Malte, le Pakistan, les Philippines, les Îles Salomon ou encore les États-Unis.

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Le Drassm contribue également de manière significative à la formation des futurs personnels scientifiques pour le ministère de la Culture. Co-fondateur du MoMARCH (Master of Maritime and Coastal Archaeology) avec l'université Aix-Marseille, il organise chaque année des chantiers-écoles à destination des étudiants, leur offrant une expérience pratique inestimable sur le terrain. Il met à disposition les ressources de son pôle documentaire et accueille annuellement de nombreux stagiaires, permettant ainsi la transmission du savoir-faire et des connaissances. Le département gère également les collections des biens culturels maritimes, qui sont des objets archéologiques issus du domaine public maritime. Avec la création de la cellule de conservation préventive du Drassm en 2010, aujourd’hui dénommée pôle DSA (données scientifiques de l'archéologie), 63 234 biens culturels maritimes ont été inventoriés parmi ceux qui ont été déclarés. Ces objets sont conservés dans les 20 dépôts archéologiques gérés par le Drassm, répartis sur tout le territoire, ainsi que dans 240 autres dépôts administrés par des institutions partenaires, assurant leur pérennité et leur accessibilité pour la recherche.

Le Drassm assure également une mission de conseil des chantiers archéologiques réalisées dans les eaux intérieures, qui relèvent de la compétence des services de l’archéologie des directions régionales des affaires culturelles. Il accompagne les responsables de ces opérations, notamment en matière de traitement de la documentation et du matériel recueillis, garantissant une cohérence méthodologique et scientifique sur l'ensemble du territoire.

Les Ressources Documentaires et l'Expertise Scientifique du DRASSM

Pour mener à bien ses missions, le Drassm s'appuie sur un ensemble de ressources documentaires et d'infrastructures de premier plan.

La Bibliothèque Bernard Liou

Le centre de ressources du Drassm abrite notamment la Bibliothèque Bernard Liou, une bibliothèque scientifique ouverte aux chercheurs et aux étudiants, qui est reconnue comme la référence en France pour l’archéologie sous-marine et subaquatique. Cette bibliothèque réunit un fonds spécialisé dans le domaine de l'archéologie subaquatique et sous-marine, provenant du Drassm lui-même, et un autre fonds, celui de l'ancien CNRAS d'Annecy, plus particulièrement dédié à l'archéologie des eaux douces. En 2009, elle s'est enrichie de la bibliothèque personnelle de Bernard Liou, ancien directeur du Drassm, disparu en 2006, un ajout significatif qui témoigne de son importance historique et scientifique. La bibliothèque compte un vaste ensemble de documents, comprenant 9 533 ouvrages, 458 cartes et plans, 422 travaux universitaires, et 260 revues et collections spécialisées. Le fonds actuel couvre l'essentiel des domaines de compétence du département, incluant l'archéologie sous-marine, fluviale et lacustre, l'histoire maritime, l'histoire de l'architecture et de la construction navale, les naufrages et épaves, les sites immergés, l'histoire de la plongée, les études et inventaires des mobiliers et de différents matériaux, l'épigraphie, la numismatique, la conservation préventive, la restauration, ainsi que des sujets liés à la mer et à la plongée. Le catalogue de la bibliothèque est accessible en ligne sur le site du Catalogue Collectif Indexé Frantiq, facilitant ainsi l'accès aux chercheurs du monde entier.

La Photothèque-Vidéothèque

Le Drassm est également dépositaire d'un fonds documentaire visuel unique au monde grâce à sa photothèque-vidéothèque. Celle-ci réunit plus de 120 000 documents numérisés et restaurés. Ce fonds exceptionnel retrace les grandes étapes de l'histoire de la discipline à travers ses 90 000 phototypes, ses 250 bandes vidéo de tous types, et des centaines de dossiers scientifiques. Toutes les photos et vidéos sont accessibles en ligne, dans la base Mémoire du ministère de la Culture, constituant une ressource iconographique et historique inestimable pour la recherche et la valorisation du patrimoine.

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Les Archives Scientifiques

Les archives scientifiques du Drassm représentent une autre richesse inestimable, regroupant l'ensemble des documents relatifs aux biens culturels maritimes des eaux sous juridiction française, ainsi que ceux traitant des épaves perdues sous pavillon français en eaux étrangères ou internationales. Chaque dossier d'épave comprend au minimum la déclaration de bien culturel maritime ou la référence des archives collectées. En fonction des études réalisées, ces dossiers peuvent également inclure des rapports d'expertise, des rapports d'opération et des rapports d'analyse, ainsi que des publications scientifiques, offrant une documentation exhaustive sur chaque site. Cette documentation est essentielle et permet d'alimenter la base de données nationale Patriarche, un outil central pour la gestion et l'étude du patrimoine archéologique sous-marin.

Le Drassm utilise des navires dédiés à ses missions, tel l'Alfred Merlin, l'un des navires du ministère de la Culture administré par le Drassm, souvent déployé pour des campagnes archéologiques, comme près des îles Sanguinaires au large d'Ajaccio en Corse-du-Sud, soulignant la logistique complexe et les moyens techniques mis en œuvre. Le Drassm édite annuellement un Bilan scientifique, un document clé qui permet de présenter les premiers résultats archéologiques des opérations de l’année écoulée, ainsi que l’évolution des activités du département, garantissant ainsi la diffusion des connaissances et la transparence des recherches.

Exemples d'Interventions et de Patrimoine Archéologique Subaquatique

L'action du Drassm se concrétise sur de nombreux sites, illustrant la diversité du patrimoine archéologique subaquatique. Parmi les exemples emblématiques, on peut citer l'épave Sanguinaires C, un navire de commerce du 16e siècle qui s'est échoué aux îles Sanguinaires, au large d'Ajaccio. Une opération archéologique sous-marine sur ce site a été codirigée par le Drassm et l'Association pour les recherches archéologiques sous-marines (Arasm), démontrant la collaboration entre différentes entités pour la préservation du patrimoine. Un autre exemple d'intervention est l'enlèvement du mobilier archéologique sur l'épave Ouest Giraglia, située en Corse, une opération délicate nécessitant une expertise technique et archéologique pointue.

Au-delà des sites marins, le Drassm intervient également dans les eaux intérieures. La prospection du secteur nord de la plate-forme littorale aux alentours du site néolithique de Beau Phare, dans le lac d'Aiguebelette en Savoie, illustre l'étendue de ses compétences, qui s'étendent aux lacs et rivières, en coordination avec les services d’archéologie des directions régionales des affaires culturelles. Les interventions peuvent être variées et s'adapter à des situations imprévues, comme la remontée, à l'aide de parachutes, des arbres et branchages tombés au fond d'une carrière suite à des travaux d'élagage, ou l'étude du déplacement d'un avion sur un autre site, ce qui souligne l'adaptabilité de la discipline et la capacité des équipes à aborder des problématiques diverses, bien que moins directement liées au patrimoine ancien.

Le Drassm gère également les Vitrines du Drassm, une collection qui présente quelques-uns des 65 000 biens culturels maritimes découverts en mer ou sur l'estran et inventoriés à ce jour. Cette initiative de valorisation permet au grand public de prendre conscience de la richesse et de la fragilité de ce patrimoine.

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