L'archéologie des équidés : entre rituels gaulois et mémoires enfouies

L'archéologie subaquatique et terrestre, par ses méthodes rigoureuses, nous offre parfois des découvertes qui bousculent notre compréhension des sociétés anciennes. Si l'eau conserve les épaves et les restes organiques avec une précision remarquable, la terre ferme, sous certaines conditions de sédimentation, peut également préserver des vestiges d'une intensité rare. Parmi ces trouvailles, les dépôts de squelettes de chevaux occupent une place singulière. Ces découvertes, souvent fortuites, apparaissent généralement lors de grands projets d'aménagement du territoire, tels que la création de déviations routières ou l'extension d'infrastructures urbaines.

Les découvertes de Villedieu-sur-Indre : un alignement mystérieux

Quatorze fosses, alignées sur un même axe, contenant les squelettes de dizaines de chevaux ainsi que de chiens. C’est la découverte saisissante que nous avons faite sur un site de l’Indre, sans qu’aucun autre élément de contexte ne vienne éclairer ces restes. Les fouilles archéologiques de Villedieu-sur-Indre, réalisées par l’Institut national d’archéologie préventive (Inrap), font suite à un projet routier porté par le département de l’Indre. Une première intervention de diagnostic archéologique avait eu lieu au printemps 2023. De même, deux fosses contenant des restes de chevaux, datées du Ier siècle av. J.-C. au Ier siècle apr. J.-C., par carbone 14 avaient également été mises au jour. Il s’agit d’une époque de transition entre occupations gauloise et romaine. Cependant, les délais d’intervention n’ont pas permis de les fouiller lors de cette opération. Il était donc difficile d’envisager l’importance de la découverte.

L’Inrap est intervenu en février 2024 pour fouiller une partie de ce site, soit 1,3 ha. Plus de 700 vestiges ont été mis au jour. Ils s’échelonnent du Néolithique moyen (en particulier une sépulture datée entre 4040 et 3804 avant notre ère) au VIe siècle apr. J.-C. Lors du décapage de la terre végétale recouvrant les vestiges archéologiques du site, deux nouvelles fosses contenant des équidés sont apparues, ce qui a commencé à nous alerter. Ainsi, sans savoir exactement à quoi nous avions affaire, nous avons commencé à dégager les squelettes de chevaux et pris la mesure de notre découverte. Jusqu’à la dernière semaine de fouille, nous avons retrouvé des fosses. Celles-ci, situées en fond de vallon, étaient recouvertes de plusieurs épaisseurs de sédiments qui ont nécessité plusieurs décapages du secteur pour arriver à toutes les distinguer.

Les 14 fosses, toutes alignées, ont été intégralement fouillées et étudiées sur le terrain. La plus grande des fosses contenait dix chevaux, complets, organisés sur deux rangées et sur 2 niveaux (3 et 3 puis 2 et 2). Ils ont été placés avec soin dans les fosses, tous avec la même orientation, soit couchés sur le flanc droit avec la tête au sud. Les premiers chevaux déposés ont les jambes allongées et les derniers ont les jambes repliées pour épouser la forme de la fosse. Les premières observations indiquent qu’ils sont tous adultes (autour de quatre ans pour la grande majorité d’entre eux) et que ce ne sont que des mâles. Ces chevaux sont petits, autour de 1m20 de hauteur au garrot. Les 27 autres chevaux se répartissent ensuite dans 11 fosses. Certaines ne contiennent qu’un individu, d’autres deux, trois ou quatre. Ils ont les mêmes caractéristiques que les chevaux de la grande fosse. Entre ces structures, deux autres fosses contiennent, quant à elles, trois chiens, également déposés avec soin. Ils sont adultes, de taille moyenne et un mâle a pu être identifié sur le terrain.

Le contexte archéologique et la comparaison avec Gergovie

En France et pour cette période, il n’existe que peu de sites archéologiques semblables, si ce n’est les deux sites de Gondole et l’Enfer, dans la plaine de Gergovie, où de nombreux chevaux ont également été retrouvés, dans un contexte archéologique très semblable. Pour l’aristocratie gauloise, le cheval est un attribut très emblématique et plusieurs exemples archéologiques témoignent de dépôt de chevaux dans ou autour des tombes, ou encore dans des lieux sacrés. Ils sont généralement associés à d’autres structures et accompagnés d’objets comme des pièces de harnachement. Le caractère symbolique ou sacré peut alors, facilement, être mis en évidence. À Villedieu-sur-Indre, comme dans la plaine de Gergovie, les fosses contenant des chevaux ne sont associées à aucune autre structure et sans autre mobilier. Les trois sites (Villedieu-sur-Indre, Gondole et l’Enfer près de Gergovie) sont, cependant, proches d’une cité fortifiée, appelée oppidum. À Gondole, une des fosses, appelée « la fosse aux cavaliers », associe 8 hommes et 8 chevaux.

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La situation géographique à Gergovie, la fourchette chronologique, cette présence en masse de chevaux tous mâles et matures, caractéristique des chevaux de cavalerie, rendent séduisante l’hypothèse d’un lien entre ces chevaux et les batailles de la guerre des Gaules. D’autres hypothèses peuvent être tout autant avancées. Les rites profanes ou religieux sont complexes à cette période et l’idée de sacrifice de chevaux peut également être évoquée. Un épisode d’épidémie ou d’épizootie semble, cependant, écarté, aussi bien à Villedieu-sur-Indre que sur les sites de Gergovie, car seul un profil de cheval est présent (absences des jeunes et des femelles, par exemple). Pour le moment, la cause de la mort n’a pas pu être mise en évidence. Aucune trace n’est visible sur les squelettes, ni blessures de guerre ni abattage. Pour le moment, seules les informations observées sur le terrain nous fournissent des éléments de compréhension.

Méthodologies d'analyse et perspectives scientifiques

L'analyse de ces vestiges demande une expertise pluridisciplinaire. L'archéozoologie, en particulier, joue un rôle central. Elle va permettre de vérifier s’il s’agit bien uniquement de chevaux ou si des ânes, des mules ou des bardots (croisement entre un cheval et une ânesse) sont également présents sur ce site. Aujourd’hui, les questions sont multiples et toutes les portes restent ouvertes. Pourquoi avoir enterré tous ces chevaux dans des fosses alignées sans aucune autre structure ni objet ? Ont-ils tous été enterrés en même temps ou sur plusieurs années ? Sont-ils morts accidentellement ou ont-ils été abattus, voire sacrifiés ? S’il s’agit d’une cavalerie, sont-ils morts au combat ou ont-ils été sacrifiés selon des coutumes de vainqueurs/vaincus ? Toujours dans l’hypothèse de chevaux de cavalerie, peut-il quand même s’agir d’une épidémie ?

Afin de percer ce mystère, les chercheurs vont utiliser la cémentochronologie afin de connaître la saison de la mort de l’animal. Aucune hypothèse ne peut être exclue pour l’instant mais d’autres études vont être menées en laboratoire par l’archéozoologue Séverine Braguier. On va bien chercher l’âge de l’animal, regarder les pathologies, travailler aussi au niveau de la biométrie sur les statures des animaux. La taille au garrot, on l’a un petit peu, mais on va voir si on a des animaux plutôt robustes ou non. Donc ça va se faire avec tout un jeu de mesures et de statistiques. Et puis on a fait plein de prélèvements sur le terrain pour de l’ADN, pour des isotopes.

Études comparatives et diversité des dépôts équins

Les découvertes liées aux chevaux ne se limitent pas aux contextes gaulois rituels. À Woippy, en périphérie de la ville antique de Metz-Divodurum, les archéologues ont découvert huit sépultures, dans un état de conservation excellent. Ces tombes contenaient de nombreux objets qui accompagnaient les défunts ; des assiettes et des cruches en terre cuite, une collection de vases en verre (vases à parfum, des gobelets et des cruches). Il est actuellement difficile de déterminer le statut des jeunes adultes et adultes qui ont été inhumés. Il ne s’agirait cependant pas de militaires. En effet, aucune arme n’aurait été retrouvées auprès des cadavres. De nombreuses communes sont encore marquées par l’empreinte romaine, notamment en ce qui concerne le réseau routier, hérité des grandes voies romaines qui permettaient de rallier les grandes villes de l’Empire.

En 2013, alors que les archéologues envoyés par l’Inrap à Bar-sur-Aube cherchent à confirmer la présence de la voie gallo-romaine d’Agrippa, ils découvrent une tranchée en zigzag dans laquelle sont entassés des ossements de plus de quarante chevaux. Les hypothèses se multiplient quant à la date d’ensevelissement des carcasses. L’équipe pense d’abord que la mort des chevaux résulte d’une bataille ayant eu lieu en février 1814, à environ un kilomètre du lieu de la fouille, durant les guerres napoléoniennes. Puis elle se ravise et envisage une inhumation encore plus récente. Les chevaux auraient servi de montures aux soldats qui protégeaient un éventuel quartier général que le futur maréchal Joffre aurait établi à Bar-sur-Aube en 1914. Les archéologues privilégient au final une hypothèse surprenante. L’enfouissement des chevaux morts daterait de la Seconde Guerre mondiale. Le chemin a été long pour cette équipe de l’Inrap qui, au départ, n’avait « même pas un bouton de culotte pour attribuer une époque », raconte Vincent Charpentier, chef du service partenariats et médias.

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Dans une autre temporalité et un autre contexte, les archéologues de la ville de Lyon (Rhône) ont découvert des squelettes de chevaux datant de la Rome antique, sous le cimetière de Loyasse. L’information a été révélée par la mairie du 5e arrondissement, le 30 décembre 2025. Un diagnostic avait débuté dans le cadre du projet de construction du futur parc des Balmes et de la future ferme urbaine pédagogique. Des fragments de céramiques, des objets métalliques ou encore des restes fauniques ont pu être retrouvés dans un fossé antique comblé au IIe siècle après J-C. Différents niveaux de dépotoirs ont aussi été identifiés. Il s’agit d’une pratique commune en lien avec la gestion des déchets de l’époque. Ces découvertes vont de pair avec celles faites en avril 2025, non loin de là.

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