Les Pionniers de l'Inclusion : Le Handicap et la Haute Performance sur la Route du Rhum et les Grandes Courses Océaniques

La voile de compétition, et plus spécifiquement les courses transocéaniques en solitaire, sont souvent perçues comme l'apanage d'athlètes aux capacités physiques hors du commun, engagés dans une lutte acharnée contre les éléments. Cependant, des marins d'exception ont démontré et continuent de prouver que la résilience, le talent et la détermination peuvent transcender les limites perçues du handicap. La Route du Rhum, mythique transatlantique en solitaire reliant Saint-Malo à la Guadeloupe, est devenue une plateforme emblématique pour ces athlètes qui repoussent les frontières du possible et redéfinissent l'inclusion dans le sport de haut niveau. Ces navigateurs, par leur courage et leur persévérance, illustrent que la mer, dans son impartialité, fait bien peu de cas des petites différences entre les humains, valorisant avant tout le talent du marin et sa capacité à interagir avec son environnement.

Fabrice Payen : Le Navigateur Augmenté et son Engagement pour l'Insertion Professionnelle

L'histoire de Fabrice Payen est une illustration frappante de cette capacité à transformer l'adversité en force motrice pour l'accomplissement. Capitaine de marine marchande de profession, il entreprend en 2012 un virage professionnel radical à la suite d'un accident de moto qui lui coûte une jambe. Après des complications et une souffrance intense, cet ancien commandant de marine marchande prend une décision radicale en 2016 : l'amputation de sa jambe droite. Cette épreuve, qui lui fait également perdre la capacité d'exercer pleinement son travail d'alors, ne l'a pas éloigné des océans, mais l'a poussé vers une nouvelle forme de défi.

Deux ans seulement après son amputation, en 2018, il se retrouve au départ de la onzième Route du Rhum, qu'il ne terminera malheureusement pas cette année-là. Ce qui le distingue alors, c'est d'être le premier skippeur appareillé d'un genou prothétique en carbone sur cette course emblématique. Cette prothèse révolutionnaire a fait de lui le "premier homme augmenté, équipé d'une prothèse électronique" sur la Route du Rhum. Avec un coût de 100 000 euros, soit l'équivalent du prix de son bateau de l'époque, cette technologie a été un élément clé de sa participation. Sa présence au départ de la mythique transatlantique a marqué un tournant, non seulement pour lui mais aussi pour la perception du handicap dans le sport.

Bien décidé à franchir la ligne d'arrivée, le Malouin a repris la route de la Guadeloupe pour l'édition 2022 de la Route du Rhum. Le 6 novembre 2022, Fabrice Payen s'est élancé avec son multicoque depuis Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) aux côtés de 137 autres participants. Ce projet a bénéficié du soutien de l'Association de gestion du fonds pour l'insertion professionnelle des personnes handicapées (Agefiph) et de Pôle emploi et Cap emploi. L'objectif de cette démarche était clair : « Montrer que les valeurs du sport sont un formidable vecteur d'insertion professionnelle », comme l'a souligné Jean Bassères, directeur général de Pôle emploi. De son côté, Fabrice Payen s'est dit « ravi de ce nouveau soutien », en parfaite adéquation avec son projet « Cap vers l'inclusion ». Cette initiative est également l'occasion de « mettre en avant les actions de ces acteurs du public », a déclaré le sportif à la tête de l'association « Team vent debout », qui promeut notamment la pratique de la handivoile depuis 2020. La mission de sensibilisation du skipper ne s'est pas limitée à la mer ; elle s'est également déployée sur terre. Du 25 octobre au 6 novembre 2022, Pôle emploi, Cheops - le réseau des Cap emploi -, et l'Agefiph étaient présents en point d'accueil au village de la Route du Rhum 2022. Leur but était de « Sensibiliser le grand public aux valeurs communes entre sport et emploi, à l'insertion par le sport, aux métiers de l'économie bleue et aux nouvelles méthodes de recrutement », comme l'ont précisé les deux partenaires. La présence de Fabrice Payen sur la ligne de départ de la Route du Rhum 2018, et son retour en 2022, symbolise une avancée majeure pour l'inclusion et la démonstration de la performance humaine au-delà des contraintes physiques.

Damien Seguin : Du Sommet Paralympique aux Défis du Grand Large

Né le 3 septembre 1979 à Briançon dans les Hautes-Alpes, Damien Seguin incarne une trajectoire tout aussi singulière, à la fois l'excellence paralympique et la performance hauturière. Né sans main gauche, Damien Seguin a grandi en Guadeloupe avant de faire ses armes dans l'équipe de France paralympique. Son parcours exceptionnel fait de lui une figure unique de la voile française, prouvant que les projets les plus audacieux ont droit de cité, quelle que soit la configuration de départ.

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Damien Seguin s'est imposé comme une référence de la voile paralympique avec un palmarès impressionnant. Il a remporté deux médailles d'or aux Jeux d'Athènes en 2004 et de Rio en 2016 en 2.4 mR, et une médaille d'argent à Pékin en 2008. Il est également quintuple champion du monde, un palmarès qui témoigne de son talent et de sa détermination. Loin de considérer son handicap comme un frein, il a toujours trouvé les aménagements techniques lui permettant d'être performant, que ce soit en double ou en solitaire. Un détail technique illustre bien cette adaptation : le bateau de Damien Seguin, à la coque rouge vif, semble comme les autres, à l'exception de ses poignées. « Une des problématiques que j'avais, c'était de pouvoir utiliser mes deux bras, ce qui est impossible de faire avec les poignées classiques », explique-t-il, soulignant la nécessité d'innovations pour ses navigations.

Cependant, ses ambitions ne se sont pas limitées au circuit paralympique. Ce féru de compétition avait aussi envie de prendre le large en solitaire et de se mesurer aux meilleurs navigateurs valides. En 2005, son désir de passer à la course au large chez les valides a été confronté à une certaine désillusion initiale. « Je vais pour m'inscrire sur la Solitaire du Figaro et j'ai été refusé », raconte-t-il, illustrant les barrières d'une époque. Depuis, les conditions d’accès aux courses ont considérablement changé, et Damien Seguin est désormais considéré comme un véritable skipper de course au large, au même titre que ses concurrents.

Après avoir brillé sur le circuit Figaro, Damien Seguin s’est illustré en Class40 avec des résultats probants. Il a terminé 10e de la Route du Rhum en 2010 lors de sa première participation, 2e de la Transat Jacques-Vabre en 2011 aux côtés de Yoann Richomme, et 8e de la Route du Rhum en 2014. Il a également remporté le Tour de France à la voile en 2017. Son appétit de progresser et de repousser ses limites l'a mené à l'IMOCA, une catégorie de bateaux exigeante. En 2020, Damien a franchi une nouvelle étape en se lançant dans le Vendée Globe, la course autour du monde en solitaire sans escale et sans assistance, accompagné des conseils avisés de Jean Le Cam.

Le Vendée Globe : L'Épopée de Damien Seguin Autour du Monde

Son premier Vendée Globe, Damien Seguin l’a bouclé, il est permis de l’écrire, de main de maître ! Sixième sur la ligne, il a finalement pris la septième place au classement général avec son vieil IMOCA à dérives. Durant près de trois mois, il n'a cessé de délivrer des "uppercuts" à ses concurrents directs, bataillant sans cesse dans le groupe de tête. Le champion paralympique, né sans main gauche, a conquis le cœur du public et a marqué l’histoire de la course, remontant le chenal des Sables d’Olonne déguisé en Capitaine Crochet, un symbole de son autodérision. À bord de son bateau, "Groupe Apicil", il a enchaîné les performances, notamment une 6e place sur la Route du Rhum 2018, et une 14e place à la Transat Jacques-Vabre 2019 (avec Yoann Richomme), avant d'atteindre le point culminant de son Vendée Globe 2020. Il est devenu le premier navigateur en situation de handicap à boucler un tour du monde en solitaire, démontrant avec brio que l'océan fait bien peu de cas des petites différences entre les humains ; seul compte le talent du marin.

L'arrivée de Damien Seguin au Vendée Globe lui a permis de changer de dimension en termes de notoriété. C’est une fierté, d’autant plus que son parcours a inspiré d'autres, contribuant à doubler le nombre de participants porteurs de handicap avec l'arrivée de Xu Jingkun (qui a perdu son avant-bras gauche à l’âge de 12 ans) sur les grandes courses. « C’est bien d’être le premier, mais c’est embêtant d’être le seul ! », a-t-il déclaré, soulignant son souhait de voir plus de skippers handicapés s'engager. Inspirer et donner envie à d’autres faisait clairement partie de ses objectifs non sportifs. Il n’aime pas trop le terme de « role model », mais il aime montrer que c’est possible de naviguer à très haut niveau même avec un handicap.

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Quatre ans après son premier Vendée Globe, Damien Seguin a renouvelé l’exploit lors du Vendée Globe 2024, terminant à la 15e place. Dès son arrivée de la précédente édition, il parlait de repartir sur un bateau plus performant. C'est un scénario qu'il avait imaginé avant même l'arrivée et qu'il avait déjà anticipé avec son sponsor en amont du départ. « Il n’y a pas eu de bataille à mener pour les convaincre de signer à nouveau », a-t-il précisé. Cette reconduction du partenariat lui a permis de vite concrétiser le rachat du bateau de Yannick Bestaven, vainqueur du dernier Vendée Globe.

La décision de ne pas faire un bateau neuf s'expliquait par un manque de temps et de moyens. Cependant, l’idée, avec leur partenaire, était de viser davantage de performance après une première expérience dédiée à la découverte du Vendée Globe. Il leur fallait donc un « bon bateau », déjà fiabilisé, mais capable d’évoluer. Des changements importants ont été apportés par rapport à la version achetée, ce qui faisait partie du plan initial ; les évolutions avaient déjà été réfléchies. Le démâtage, qui n'était pas prévu, n'est finalement pas arrivé à un si mauvais moment, permettant un chantier de huit mois au total. Durant cette période, beaucoup de choses ont été changées, à commencer par les foils, mais aussi la structure. Le bateau a été remis complètement à niveau, et la grande satisfaction est qu'ils n'ont jamais eu à revenir sur le travail effectué.

C’est une chance immense, a-t-il confié. Avec ce projet plus ambitieux, il a eu l’opportunité de s’entourer d’une équipe plus grande, qui est restée sur le même socle solide de personnes en qui il a une confiance totale. Cela lui a permis de leur laisser la gestion du chantier pendant qu'il allait, de son côté, gagner en expérience pour mieux appréhender ces bateaux à grands foils, qui sont des machines très complexes. Il a ainsi pu faire les trois premières étapes de The Ocean Race avec Paul Meilhat et retourner dans les mers du Sud, ce qui est évidemment « hyper instructif ». Il a également eu l'occasion de naviguer avec Samantha Davies, une navigatrice très expérimentée.

Concernant sa préparation, Damien Seguin n'avait pas d’objectifs précis sur les courses de préparation, mais il a tout de même enchaîné les belles performances, avec notamment une 5e place sur le Retour à la Base. Il se dit plutôt satisfait de sa préparation, même si certaines courses se sont un peu moins bien passées. Ils ont pris le temps d’analyser les raisons, et dans l’ensemble, tout va dans le bon sens. Il n’a aucun regret sur la manière dont se sont déroulées ces dernières années. Après, il faut vraiment comprendre que le Vendée Globe, c’est une course à part, où absolument tout peut se passer. La volonté de cette deuxième participation est d'évoluer sportivement, et cela lui convient parfaitement, car il est avant tout un compétiteur. Il en attend une performance, tout en sachant qu’une fois qu’on a dit cela, on n’a pas dit grand-chose. Le projet a été calibré en mettant les moyens techniques et humains, mais il sait bien qu’il n’y a pas de garantie de réussite. Cet objectif, il se le met dans un coin de la tête, il est assez à l’aise avec cela, et il veut se faire plaisir sur ce bateau. Ce n’est pas forcément gagné d’avance, car ce sont des bateaux très difficiles physiquement. Il trouve que c’est au final plus difficile de prendre le départ d’un deuxième Vendée Globe que d’un premier. La première fois, on fait comme on peut. La deuxième, on a conscience de la difficulté, de la longueur, de l’intensité. On est plus dans l’anticipation, et cela rend les choses plus compliquées.

Le fait d'avoir signé une performance incroyable la première fois rend la chose également plus compliquée. Il a, en effet, placé la barre un peu haut ! Il avait été performant sur un vieux bateau à dérives, ce qui était assez dingue. Mais c’est aussi la beauté de la course. Il ne faut s’interdire aucun scénario, on le sait suffisamment maintenant que tant de choses peuvent se passer. L'intensité sera présente, quoi qu'il arrive. Les blessures physiques, oui, toujours, celles qui contraignent à être moins performant. La collision en mer serait dommageable. Mais cela fera partie du jeu, et c’est dur dans ces courses que l'on met quatre ans à préparer avec toute son âme et son énergie. Mentalement, il a fait un gros travail à l’issue du dernier Vendée Globe, parce que les premiers mois juste après sont vraiment difficiles. Heureusement, il est très bien entouré. Et surtout, l'ergonomie à bord du bateau a été beaucoup peaufinée pour essayer de rendre la vie la plus facile possible sur ce qui peut être maîtrisé. Ce qui fait plaisir, c’est d’entendre les gens sur le ponton dire que c’est un bateau neuf, ou en tout cas super propre.

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La Route du Rhum 2026 : Un Projet Porteur de Sens et d'Histoire pour Damien Seguin

Après ces exploits en IMOCA, Damien Seguin a décidé de retrouver la course en multicoque pour la Route du Rhum 2026. Le skipper se lance dans cette nouvelle aventure aux côtés du Crédit Mutuel Arkéa et de Handicap International. Il prendra le départ de cette transatlantique dans la catégorie “Vintage multi” à bord d’un trimaran de légende, l’ex “Fujicolor II”, qui portera le nom : Arkéa - Handicap International.

Damien Seguin a fait un choix audacieux et symbolique : faire revivre un ORMA 60 légendaire, l’ex “Fujicolor II”, conçu par Nigel Irens et autrefois mené par Mike Birch puis Loïck Peyron. C'est ce bateau qui avait terminé 4e avec Mike Birch lors de la Route du Rhum en Guadeloupe en 1990, une course que Damien, alors âgé de 10 ans, avait vu arriver et qui l'avait fait rêver, car les multicoques océaniques l'ont toujours fasciné. Le trimaran a fait l'objet d'une rénovation complète au chantier vendéen d’Éole Performance et, après huit mois d'attente, il est sorti de chantier et a été mis à l'eau début mai 2026. Sa déco a été réalisée par Isabelle Keller.

Le Crédit Mutuel Arkéa cherchait un projet sportif aligné avec ses valeurs : utilité, territoire, ouverture. À l’automne 2025, les dirigeants du Crédit Mutuel Arkéa et le navigateur Damien Seguin se sont retrouvés autour d’une conviction commune : la performance n’a de sens que si elle est utile à l’humain et sert le collectif. Le groupe de banque-assurance coopératif et mutualiste, le Crédit Mutuel Arkéa, compte 11 500 salariés, 2 600 administrateurs et plus de 5,4 millions de sociétaires. Fort de la diversité de ses expertises et de la singularité de son modèle d’affaires, il s’engage en faveur de l’accompagnement des transitions environnementales et sociétales, en cohérence avec sa qualité d’entreprise à mission. Ce nouveau projet s’inscrit pleinement dans leur Raison d’être : contribuer à une économie utile au service des personnes et des territoires. En s’engageant avec Damien Seguin, ils veulent réaffirmer leur volonté de soutenir des projets responsables et son ambition de faire de la mer un vecteur de cohésion, un moteur d’inclusion et un espace de progrès collectif.

Handicap International est également une fière partenaire de cette aventure, s’associant à Damien Seguin et au Crédit Mutuel Arkéa lors de la course mythique de la Route du Rhum. La voix de Damien Seguin, athlète multimédaillé né sans main gauche, est bénéfique pour faire évoluer le regard sur les personnes handicapées. Les espaces de discussions et de réflexions proposés aux plus jeunes sont en effet essentiels, car ce sont eux qui construisent le monde de demain. Damien Seguin soutient depuis longtemps Handicap International, et cette collaboration renforce l'impact de son projet, lui donnant les moyens de bien préparer sa saison tout en portant un message fort. Ce nouveau projet revêt une dimension différente, résolument tournée vers l’inclusion et la transmission, et non pas vers la seule compétition.

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