Dans l'univers exigeant de la course au large, certains marins se distinguent par leur audace, leur résilience et leur capacité à transformer l'impossible en réalité. Guirec Soudée, skipper breton aux multiples facettes, incarne parfaitement cette quête d’exception, dont la vie elle-même est un roman. Des côtes sauvages de la Bretagne aux confins glacés des pôles, en passant par les défis titanesques des traversées océaniques à la voile et à la rame, son parcours est une exploration constante des limites, un hommage vibrant à l'esprit d'aventure et à la profonde connexion avec la mer.
Les Racines Bretonnes d'un Esprit Libre
L'histoire de Guirec Soudée s’ancre profondément dans le terroir breton, terre de marins et de traditions. Sa famille est implantée en Bretagne depuis des générations, ses grands-parents paternels ayant acheté une petite ferme de 3 hectares en 1945. Autrefois, ils y vivaient en autarcie, témoignant d'une époque où l'autosuffisance était le maître-mot. Aujourd’hui, cette maison, construite en pierre et en glycine, est comme neuve, veillant sur un panorama époustouflant. De l’extrême nord de la propriété, on jouit d’une vue imprenable sur Plougrescant, ses îlots, ses torses et la mer à perte de vue, un spectacle à couper le souffle qui a sans doute forgé l'imagination d'un jeune aventurier.
C'est dans ce cadre idyllique et sauvage que Guirec grandit, baigné par les flots et inspiré par l'immensité de l'océan. Quand il arrive ici avec son père, il est déjà un aventurier en herbe, un véritable Tom Sawyer des temps modernes : pieds nus tout l’hiver, il part seul sur son premier bateau à l’âge de 7 ans. Cette enfance sur une petite île bretonne balayée par les flots fut ponctuée de petits bonheurs à partir pêcher seul, des moments de liberté absolue qui le préparaient sans le savoir à de plus grandes expéditions. Cependant, cette soif d'indépendance et de découverte se traduisait également par des difficultés à rester en place à l’école, l'appel du large étant déjà plus fort que les bancs de la classe. Les rêves de voyage plein la tête, il savait déjà que sa destinée ne serait pas sédentaire. Parmi ses lieux de visite préférés, La Roche Jaune, toujours en activité, sur la commune de Plouguiel, et toujours sur la presqu’île sauvage, témoigne de son attachement indéfectible à cette terre qui l'a vu naître et grandir.
L'Éveil de l'Aventurier : Premières Larguées et Expéditions Insolites
La soif d'aventure de Guirec le pousse à franchir les frontières de son île natale. À 18 ans, il prend son envol et part en Australie pour enchaîner les petits boulots, une étape cruciale pour mettre de l’argent de côté et apprendre l’anglais, des compétences essentielles pour un futur explorateur. Guirec revient deux ans plus tard, l'esprit rempli de nouvelles idées et les poches suffisamment garnies pour réaliser un rêve audacieux : acheter un vieux bateau afin de partir autour du monde. S’ensuit un voyage de quatre ans qui marquera les esprits par son caractère unique et profondément humain, en grande partie partagé avec une compagne des plus inattendues : sa poule Monique.
Cette aventure insolite, née d’un pari un peu fou, a fait le tour du monde et montré son côté décalé, humain et attachant. Le "Voyage d’Yvinec" est bien plus qu’une simple traversée : c’est une leçon de vie et d’humilité. Parti de son île natale, Guirec Soudée embarque Monique, adoptée aux Canaries, et ensemble, ils relèvent des défis inouïs. Pendant 130 jours, ils restent prisonniers des glaces du Groenland, une expérience extrême où ils survivent grâce aux œufs de Monique et à l’ingéniosité du skipper. Cette expédition les mène à traverser le passage du Nord-Ouest par le Grand Nord et à franchir le mythique Cap Horn, des étapes qui forgent l'endurance et la résilience du jeune marin.
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Deux ans après son retour de ce périple épique, le marin-aventurier se lance un autre défi non moins exigeant : traverser l’Atlantique à la rame, et ce, à deux reprises. En effet, après une première traversée d’Est en Ouest en 74 jours en 2021, il décide de rentrer à la maison, à la rame, en faisant la traversée d’Ouest en Est, pour l'Atlantique nord. Cette deuxième traversée fut semée d'embûches : il se retourne au large du Canada mais continue sa route, sans moyen de communication et sans météo, une épreuve de solitude et de détermination. 107 jours plus tard, il atteint finalement Ouessant, bouclant ainsi un exploit hors du commun. Son bateau pour ces traversées était un rameur monotype océanique de 8 mètres de long pour 1,6 mètre de large, un navire dessiné par Jean Michel Viant et construit en contreplaqué, attestant d'une approche simple mais robuste face aux colères de l'océan.
L'Appel du Professionnalisme : Le Vendée Globe, Entre Rêve et Réalité
Après ces exploits qui l'ont forgé au large et en solitaire, Guirec Soudée cultive un autre rêve : celui de participer au Vendée Globe. Ce défi de taille l'a conduit à s’installer à Concarneau, non sans une certaine nostalgie pour sa Bretagne natale. En moins de quatre ans, il monte un projet ambitieux, trouve le financement nécessaire, constitue une équipe solide et participe pour la première fois à des courses au large, marquant son entrée dans le monde du professionnalisme. En 2022, Guirec passe à l'IMOCA à la barre de Freelance.com. Positionné au cœur de la transformation du marché du travail et leader français de la relation entre les entreprises et leurs talents externes, Freelance.com s’appuie sur une communauté de 370 000 consultants et experts travaillant en freelance ou dans des PME hyperspécialisées, apportant un soutien de taille à ses ambitions.
Avant l'ouverture du village du Vendée Globe 2024, l'excitation est palpable : "Je me sens bien, je suis content que l’échéance se rapproche." Les derniers jours sont consacrés à des préparatifs intenses : "Jusqu’à l’ouverture du village, on a essayé de naviguer au maximum pour peaufiner les réglages et passer en revue tous les aspects techniques qui peuvent l’être." L'arrivée d'une nouvelle voile et d'un nouveau spi quelques jours auparavant sont des signes que l'équipe travaille sans relâche. Au-delà de l'aspect technique, Guirec prend le temps de "profiter de ma famille et de mes amis," expliquant à son aînée qui n’a pas encore trois ans où il va aller, une séparation qui sera longue.
L'idée du Vendée Globe n'était pas nouvelle pour lui. Il se souvenait d'une conversation marquante dans les Caraïbes avec Éric Dumont, skipper ayant participé aux éditions 1996 et 2000. Éric lui avait dit mot pour mot : « Guirec, le Vendée Globe, c’est une course qui est faite pour toi. Le Vendée, c’est une aventure, pas une régate. Et tu es un aventurier. » À ce moment-là, Guirec était encore sur son vieux bateau, n’ayant jamais fait de course de sa vie, mais ces mots sont restés gravés dans sa tête, même si l'objectif lui paraissait alors impossible. Un bon copain lui avait également répété ce qu’avait dit Francis Chichester, premier vainqueur de la Transat anglaise en 1960, qui assurait qu’un « bon marin qui fait le tour du monde doit pousser son bateau à 70% » de la polaire, une statistique qui, selon Guirec, "n'est pas terrible" mais montre une approche prudente.
La réalité de la course au large est faite de défis constants, comme le résumait Michel Desjoyeaux en disant qu’un Vendée Globe, « c'est une emmerde par jour. » Guirec en plaisante : "Si ce n’est qu’une par jour, ça va !" Ce qui compte, c’est de les prendre une par une, dans l’ordre, et de ne pas attendre pour les résoudre. En fait, sur un bateau, "tu n’as pas le droit d’être feignant. Si tu as un souci, tu ne peux pas attendre, il faut le réparer tout de suite." Cette philosophie lui fut précieuse face aux nombreux problèmes rencontrés. Lors d'un gros coup de vent, il se souvient avoir failli démâter, une expérience terrifiante où il se disait : "je vais me retrouver aux Kerguelen, qu’est-ce que je vais faire ?" Il est néanmoins content d'avoir vu les Kerguelen, même si on lui avait dit : « Attention, le seul skipper qui y est allé, c'est Bernard Stamm et il s’est échoué, il a tout perdu. » Une autre épreuve majeure fut la chute du spi sous la quille. Après sa réparation, il s'est senti "soulagé !" car il ne pensait pas qu’il allait être capable de le remonter à bord. Finalement, il a réussi à le remonter, le réparer et le renvoyer. "Ça fait du bien d’arriver au bout des problèmes que j’ai pu avoir." Depuis, il a eu d’autres petits soucis, et il est essentiel de "vite les résoudre parce que ça s’accumule vite." Même les zones comme le Pot-au-Noir, connues pour leurs vents imprévisibles, font partie du jeu : "Ce n’est pas la partie la plus rigolote mais ça fait partie du jeu aussi." Le Pot-au-Noir permet aussi de se balader un peu plus sur le pont pour se laver, nettoyer des affaires avec les petits grains. "Sinon, il faut s’armer de patience et tirer les bords pour s’en sortir." Il se souvient de passages du Pot-au-Noir un peu plus longs que ce qu'il avait imaginé, anticipant des conditions qui "risquent d’être un peu long !"
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Sur le plan personnel, le Vendée Globe représente une épreuve inédite pour Guirec, papa d’une petite fille, Maé (née en novembre 2021) et d’un petit garçon, Manec (né en septembre 2023). Ce sera la première fois qu'il partira aussi longtemps sans les voir. Sa petite Maé, qui a trois ans, commence à bien parler, "elle comprend tout donc c’est vraiment chouette." Au-delà du fait de se sentir plus responsable, il se dit que "ma place est plus à terre qu’en mer." Cependant, son adaptabilité est sans faille en mer : "Oui mais je ne suis pas difficile. S’il faut se contenter de plats lyophilisés pendant plusieurs semaines, ça ne me pose pas de problème !" Il embarque néanmoins du "frais", des fruits au départ, un peu de charcuterie et du fromage pour les premiers jours. En 2024, Guirec Soudée participe au Vendée Globe à bord d’un Imoca d’ancienne génération. Il finira 5ème "non foiler" et 23ème après avoir parcouru plus de 27 000 milles à une moyenne de près de 13 nœuds, un résultat remarquable pour une première participation.
L'Ultime Défi : Le Tour du Monde à l'Envers en Ultim
Mais l'esprit d'aventure de Guirec ne connaît pas de répit. Après avoir effectué un tour du monde avec sa poule Monique, traversé l’Atlantique à la rame dans les deux sens et bouclé un Vendée Globe, le skipper Guirec Soudée se lance dans une nouvelle aventure, qui le place au panthéon des grands noms de la voile : un autre tour du monde en solitaire, mais cette fois-ci, à l’envers, c’est-à-dire dans le sens inverse des vents et courants dominants. C'est un exploit inédit, un défi humain et sportif d'une ampleur colossale.
Son prochain défi est l’acquisition d’un Ultim de 20 mètres pour faire le tour du monde depuis Brest d’ici fin 2025. Le dernier à avoir réalisé cet exploit en monocoque est Jean Luc Van den Heede en 2004, qui détient toujours le record en un peu plus de 122 jours. "De quoi motiver notre navigateur !" Pour réaliser ce rêve et tenter de battre ce record, il a mis à l’eau son nouveau bateau, le trimaran MACSF, le jeudi 26 juin 2025, à Lorient (Morbihan). Il s'agit d'un trimaran très costaud, de 31 mètres de long sur 21 de large avec un mât culminant à 35 mètres. Guirec apprécie son nouveau destrier : « C’est un super bateau, très costaud ! Il était sur le terre-plein depuis un an. Je suis super heureux de le remettre à l’eau, pour moi, mais aussi pour lui ! » Ce trimaran a une histoire prestigieuse, ayant déjà décroché le record du tour du monde en 2004 avec Olivier de Kersauson. Depuis, le voilier a été plusieurs fois transformé pour battre d’autres records et participer à de nombreuses courses avec des figures emblématiques de la voile comme Thomas Coville, Yves Le Blevec, Arthur Le Vaillant et Éric Péron.
Avec Guirec Soudée, le trimaran MACSF pourrait décrocher un nouveau trophée. Le record du tour du monde à l’envers, détenu par Jean-Luc Van Den Heede sur un monocoque, est bloqué depuis vingt-et-un ans à 122 jours et 14 heures. Aucun marin n’a réussi à faire moins, et aucune tentative en multicoque n’a abouti depuis, ce qui rend le défi de Guirec encore plus audacieux. Le nouveau skipper est déjà impatient : « J’ai hâte d’y aller ! » Il a prévu de débuter les premiers essais dans les jours qui viennent pour réaliser deux traversées de l’Atlantique d’entraînement dès le mois de juillet. « Je me sens prêt pour battre ce record. C’est un projet que j’ai dans un coin de ma tête depuis longtemps. »
Le départ de Brest (Finistère) est prévu en novembre ou décembre 2025. Guirec franchira le Cap Horn en premier, avant d’enrouler l’Antarctique, passer le Cap Leeuwin, le Cap de Bonne Espérance, puis remonter vers Brest après quelque 40 000 milles (64 000 km). En décembre 2025, il se lance dans cette aventure sans précédent : boucler un tour du monde à l’envers, c’est-à-dire dans le sens inverse des vents et courants dominants, à bord de l’Ultim MACSF, un trimaran de 32 mètres conçu pour la vitesse mais rarement utilisé sur un tel parcours. Cap sur le Cap Horn, puis le Cap Leeuwin et le Cap de Bonne-Espérance : Guirec Soudée devient le premier marin de l’histoire à franchir ces trois caps mythiques à bord d’un multicoque, en solitaire et à contre-sens. Un exploit qui le place en tête de la tentative de record, avec une avance significative sur le temps de référence établi en 2004 par Jean-Luc Van Den Heede en monocoque. Ce challenge montre sa détermination à revenir un jour dans les mers du Sud avec un bateau digne de ce nom et pourquoi pas avec un IMOCA, un souhait qu'il avait exprimé auparavant. Il a hâte de pouvoir jouer avec les systèmes météos, "être malin dans les réglages et dans la façon d’appréhender ces mers-là…" Les 40èmes rugissants, c’est comme un péage : "tu commences à sentir la grosse houle rentrer et tu arrives enfin dans le vif du sujet."
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