Débat sur le port du voile islamique au Québec : entre laïcité, égalité et identité

Le débat sur le port du voile islamique au Québec constitue une problématique d'une complexité rare, car il fait converger des dimensions religieuses, sociologiques et politiques profondes. Sans atteindre l’ampleur qui est la sienne en France, la tempête menace au Québec autour de la question du voile islamique dans les écoles. Les enjeux sont énormes en termes d’intégration et d’harmonie interculturelle. Le débat autour de cette question est engagé de manière assez passionnelle et peu documentée : il consiste principalement en affrontements entre tenants et adversaires du voile, au mieux entre partisans de la tolérance tous azimuts et partisans d’une réglementation contraignante interdisant le port du voile dans les écoles. Ce genre de débat a son utilité, mais sa portée en termes de solutions, d’élaboration de consensus, de compromis acceptables (d’accommodement raisonnable selon une terminologie à la mode) est presque nulle.

La question du voile dans la fonction publique et l'éducation

La question est extrêmement complexe puisqu’elle met en jeu des éléments à la fois religieux, sociologiques et politiques. Si le PQ gagne les élections du 1er octobre, il présentera rapidement un projet de loi pour interdire aux employés de la fonction publique - comme les juges, les procureurs de la Couronne, les policiers, les gardiens de prison, ainsi que les enseignants aux écoles primaires et secondaires - de porter des signes religieux dans le cadre de leur emploi. « C’est le consensus Bouchard-Taylor qui est en place dans la politique de Québec solidaire. Et c’est un moyen d’être capable de passer à autre chose. »

La loi sur les symboles religieux, adoptée en juin au Québec, suscite de vives réactions. Ichrak Nourel Hak, étudiante de l’université de Montréal, voit son rêve de devenir enseignante conditionné, voire brisé. Ceci, parce qu’elle ne pourra pas porter un hijab pour enseigner dans une école publique au Québec. Deux enseignantes ont été virées à Montréal pour avoir refusé de retirer leur voile au travail. « Porter le hijab est une forme de spiritualité et d’expression de son identité. La loi du Québec sur les symboles religieux s’applique aux nouveaux embauchés et garantit la neutralité religieuse de l’État. »

Positions politiques et fracture institutionnelle

Le débat autour du port du voile islamique dans la fonction publique a été relancé à l'Assemblée nationale. Les partis d'opposition demandent à la ministre de la Condition féminine de se dissocier de la position de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), qui s'est prononcée contre l'interdiction de signes religieux dans la fonction publique. Cette position va à l'encontre de celle du Conseil du statut de la femme, qui, en 2007, s'est dit contre tout signe religieux ostentatoire au travail.

Pour la chef de l'opposition officielle, Pauline Marois, la ministre se doit de prendre position dans ce dossier : « La question est d'une simplicité et d'une limpidité exemplaires : est-ce qu'on est d'accord avec la position de la Fédération des femmes du Québec sur le port du voile ou est-ce qu'on est d'accord avec la position défendue par le Conseil du statut de la femme ? » Même son de cloche du côté de l'ADQ. « Nous nous étonnons que la ministre de la Condition féminine n'ait pas encore désavoué cette position. Est-ce que le gouvernement va encore balayer sous le tapis ses responsabilités ou est-ce qu'il va désavouer publiquement et énergiquement la position de la Fédération des femmes ? », a demandé la chef par intérim de l'ADQ, Sylvie Roy.

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La ministre St-Pierre n'a pas voulu répondre directement à la question. Elle a simplement répliqué à ses adversaires politiques que l'égalité des sexes était une valeur fondamentale et non négociable de la société québécoise. « La question est beaucoup plus large que cela. L'important, c'est qu'il y ait séparation de l'Église et de l'État. La grande valeur, c'est l'égalité entre les hommes et les femmes. » Alors que le PQ et l'ADQ désapprouvent la position de la FFQ, le quatrième parti représenté à l'Assemblée nationale, Québec solidaire, l'approuve. Le parti d’Amir Khadir et de Françoise David estime qu'interdire le port de signes religieux aurait pour effet de discriminer certaines personnes.

Perspectives internationales et réalités vécues

Cinq ans après le vote de la loi interdisant le port du voile intégral, le débat s'est déplacé sur le voile « simple » dont certains remettent en cause la présence en France, dans un climat tendu par les attentats. Il y a cinq ans, la France adoptait une loi pour interdire la dissimulation du visage dans l’espace public. Aujourd’hui, suite aux déclarations récentes de ministres et d’intellectuels, c’est l'existence même du voile qui semble être questionnée. Un sujet qui mêle liberté, égalité, religion et laïcité.

Les raisons qui poussent des femmes musulmanes à porter le voile sont très différentes. Certaines, par exemple, n’ont pas le choix et subissent des pressions dans leur environnement familial ou social. D’autres femmes décident de porter le voile de leur plein gré. C’est à ces femmes que la journaliste Faïza Zerouala a décidé de consacrer un livre : « Des voix derrière le voile ». Le but de l’ouvrage est donc de « dés-hystériser ce débat, et juste essayer de comprendre ou au moins d’écouter les raisons qui ont conduit des femmes françaises » à se voiler.

Philippe Gaudin, philosophe des religions, souligne la complexité des raisons qui expliquent la multiplication du voile islamique : « On a parfois le sentiment que le retour vers l’islam, ou vers une visibilité de l’islam, dont le voile est le symbole, est une façon pour les filles d’être discrètes ou de faire accepter leur réussite là où les garçons ne réussissent pas. » Il rappelle toutefois que « si toutes les femmes qui portent le voile ne sont pas des fondamentalistes régressives, par contre, tous les fondamentalistes régressifs tiennent à ce que les femmes soient voilées, comme un marqueur qui assigne les femmes musulmanes à résidence communautaire ».

Laïcité, liberté et rôles de l'État

La question du port du voile islamique a également enflammé le débat politique en Belgique, forçant le premier ministre à s’expliquer devant les députés sur la démission retentissante d’une Belgo-Marocaine voilée de son poste de représentante du gouvernement dans un organisme public. Ishane Haouach, 36 ans, a démissionné de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes (IEFH) où elle occupait la fonction de commissaire du gouvernement. Pour justifier sa décision, cette femme engagée dans la lutte contre les discriminations sexistes a dit vouloir se « préserver du cyberharcèlement ».

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Une femme voilée peut-elle exercer une fonction publique d’autorité et représenter l’État qui doit observer le principe de neutralité dans son rapport aux cultes ? La question a divisé jusqu’au sein de la coalition gouvernementale. Dans une interview, Mme Haouach jugeait « discriminatoire » l’interdiction du port de signes religieux en Belgique. « La discussion n’est pas : est-ce qu'on remet en cause la séparation de l’Église et de l’État ? C’est comment la décline-t-on avec un changement démographique ? » Beaucoup y ont vu une remise en cause de la neutralité de l’État, qualifiée de « principe fondamental » par le premier ministre De Croo.

Les mythes modernes et la construction du discours politique

Pour être efficaces et toucher leur cible de la façon souhaitée, les communicateurs politiques, médiatiques et communautaires peuvent mobiliser plusieurs outils stratégiques. Certains auteurs, notamment Ellul (1958), se sont penchés sur les grands mythes et symboles dans les discours médiatisés. Dans un contexte de débats et de législations sur l’immigration et la laïcité au Québec, certains mythes et symboles sont récupérés par les partis politiques québécois - en particulier la Coalition avenir Québec (CAQ) et le Parti québécois (PQ).

Deux discours mobilisant des mythes et des symboles semblent se construire en opposition dans l’espace public québécois : le premier vante une société québécoise égalitaire, alors que le second dénonce une religion musulmane sexiste et patriarcale. Cette prétendue égalité entre les sexes est régulièrement mobilisée dans les discours publics sur la laïcité. Depuis le début de son mandat, le gouvernement de la CAQ, par la voix de son ministre de l’Immigration, a misé, notamment, sur la promotion d’un Québec laïque, avec le Projet de loi 21 sur la laïcité de l’État, et sur une réglementation plus serrée de l’immigration.

À la fin de l’année 2019, le gouvernement a annoncé que tous les nouveaux arrivants étrangers devront subir un « test des valeurs québécoises ». Parmi les questions de ce test, on note des exemples tels que « Au Québec, les femmes et les hommes ont les mêmes droits et cette égalité est inscrite dans la loi. Vrai ou faux ? ». Ainsi, selon le gouvernement Legault, l’égalité hommes-femmes ferait partie des valeurs qui doivent être comprises et assimilées par les nouveaux arrivants. Évidemment, d’un point de vue strictement objectif, l’égalité entre les hommes et les femmes n’est pas acquise au Québec. Les écarts de salaire, la faible représentation des femmes dans les postes hauts placés et la violence physique et psychologique systémique à leur endroit ne sont que quelques exemples du travail qu’il reste à faire pour l’atteindre.

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