Le rapport de Sarah Hébert à l'océan est une constante, une source d'inspiration inépuisable et un terrain de jeu où elle explore les limites du corps et de l'esprit. Dès le réveil, le temps qu’il fait est la première chose à laquelle elle pense. Pas pour savoir si elle doit prendre un parapluie, mais si elle va hisser les voiles, dompter les vagues, choisir selon le vent entre le surf, le kite ou le paddle. Sarah Hébert, championne de windsurf, pionnière du Paddle Yoga, navigatrice, écrivaine et future maman, fait tout cela avec dans le cœur un défibrillateur cardiaque. Cette connexion profonde avec la nature est une part intrinsèque de son être. Elle se lève sur son bateau, et sa première question est toujours : « est-ce qu’il y a du vent ? ». En général, elle l’entend dans la seconde, avec les drisses qui claquent contre son mât et en voyant si le soleil passe au travers de son hublot. Tout de suite, cela la ramène à la nature.
Une Enfance Nomade et la Révélation de la Glisse
Née en 1984 à Nouméa en Nouvelle-Calédonie, Sarah Hébert a toujours eu une vie en rapport avec l’océan. Elle passe une grande partie de son enfance en voilier en famille, avec son frère et ses parents, dans l’océan Pacifique et l’océan Indien. Quand elle était bébé, on est parti faire le Tour du Monde en voilier avec sa famille. Petite tête blonde aux pieds nus, elle vit 12 années sur les mers du globe à bord d’un voilier de 14 mètres de long que ses parents ont baptisé Gamin 3. Un virus que ses parents lui ont donc transmis, et qui constitue pour elle « une des plus belles façons de s’éveiller à la vie ». Durant son enfance, Sarah pratique la natation synchronisée. Elle étudie par correspondance avec le CNED, mais fait également escale dans des écoles à l’île de la Réunion ou à Durban, en Afrique du Sud. Sa déscolarisation prolongée n’est pas toujours comprise.
À 11 ans, elle essaye pour la première fois la planche à voile, mais elle se blesse dès sa première tentative. Le véritable coup de foudre survient à 16 ans. Elle se souvient que quand elle passait en vélo devant la baie de l'anse Vata, elle voyait tous ces gens avec leur planche à voile. Ils avaient l’air super heureux. Elle s'est dit qu’elle devait essayer. Et cette fois, c’est la révélation. Rapidement, un entraîneur la repère, lui apprend à jiber puis l’intègre à son équipe mixte. Six mois après, elle était « propulsé[e] au Championnat de France », où elle a remporté toutes les manches, malgré la peur. Elle est devenue tellement accro à la planche à voile que son coach l’a inscrite aux championnats.
L'Ascension Sportive et le Tournant du Cœur
L'ascension de Sarah Hébert dans le monde du windsurf a été fulgurante. Après avoir conquis les championnats de France, elle a continué sur sa lancée, devenant vice-championne du monde, championne d’Europe et plusieurs fois championne de France de windsurf. Elle a dominé la discipline lorsqu'un banal test d'effort a bouleversé sa carrière. En 2006, elle a participé à un contrôle de routine organisé par la Fédération française de voile. À l'issue de la course sur le tapis roulant, le médecin détecte un trouble du rythme cardiaque. Son cœur battait à 280-300 pulsations par minute, signe d'une tachycardie ventriculaire. Elle pensait qu'il s'agissait d'un bug de la machine. Mais le couperet est tombé, et toute activité sportive a été dorénavant proscrite.
Cette même année, 2006, a été une année très éprouvante. Il y a eu la mort brutale de son père d'un cancer foudroyant - « il est mort dans [ses] bras » - puis on lui a diagnostiqué un problème cardiaque et implanté un défibrillateur cardiaque. À seulement 22 ans, à la suite de la détection de cette tachycardie, elle doit accepter l’implantation d’un défibrillateur cardiaque comme ange gardien. Le 1er mars 2006, les chirurgiens posent un défibrillateur cardiaque à la jeune femme. Conjuguée à un traitement à base de bêtabloquants, l'implantation de cet appareil permet à Sarah Hébert de vivre normalement.
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Au début, elle a eu beaucoup de mal à l’accepter, et a eu très peur de ne plus pouvoir aller sur l’eau. On lui a conseillé d'arrêter car « il n'y a pas d'ambulance en plein océan ». Pour elle, ce n'était pas possible : elle ne pouvait pas passer sa vie hors de l'eau. Malgré les douleurs et les contre-indications, à peine deux mois après cette opération, la « waterwoman » a repris pourtant sa planche et a remporté le championnat d'Europe de windsurf, qu'elle considère comme sa « plus belle victoire ». Cette période a été un tournant dans sa vie : elle a pris conscience qu’elle était en danger. Mais elle s’est rendu compte qu’avec de la volonté, de la passion, et un défibrillateur cardiaque, tout était possible. Et puis tous ces événements lui ont justement rappelé que la vie pouvait s’achever à chaque instant, et qu’il y a urgence à réaliser ses rêves.
L'Océan, Thérapie et Philosophie de Vie
Sarah Hébert a toujours cherché dans l'océan une forme de régénération et un lieu de reconnexion essentielle. Après avoir fait sa session, elle a « vidé toutes [ses] énergies négatives, et [les a] remplacées par des positives ». Le pouvoir régénérateur de l’océan est très puissant. Elle pense à la vague sous ses pieds qui se déroule, au vent sur sa peau, à l’instant présent. Elle se sent en communion avec la nature. Pour elle, c’est un sentiment d’amour exponentiel, universel, l’impression de ne faire qu’un. C’est très difficile à décrire à moins de l’avoir vécu. Pour elle, il y a un avant et un après.
Cette philosophie de vie est également au cœur de ses activités, notamment le SUP (stand-up paddle) yoga ou fitness, une pratique qu'elle a développée en France et dont elle est une pionnière. Elle essaie de promouvoir le fait que dans la vie, on est obligé de s’adapter à des difficultés physiques, morales… mais qu’il y a toujours un moyen de trouver des solutions pour réaliser ses rêves. Le yoga signifie le lien entre le corps et l’esprit, l’être et l’environnement. Dans sa carrière sportive, elle a appris à être forte et à se surpasser, mais n'était pas assez à l’écoute de son corps. Un jour, elle a découvert cette discipline. En 2014, elle devient professeur de yoga et SUP yoga. Certifiée, la championne propose sa formation Stand Up Paddle Yoga Teacher Training et accompagne désormais ses clients à se reconnecter à leurs besoins.
Le Défi Transatlantique et la Leçon de l'Échec
Animée par son désir de repousser les limites et de montrer que le handicap ne doit pas empêcher de réaliser ses rêves, même s'il faut s'adapter, Sarah Hébert s'est lancée dans un projet audacieux : traverser l'Atlantique en planche à voile. En février 2012, Sarah tente de traverser l’Atlantique en planche à voile. Impatiente de prendre le large, elle scrute les prévisions météorologiques. En quête de vents favorables, la jeune femme de 27 ans guette la céleste accalmie qui devait marquer, dans quelques jours, le coup d'envoi de "sa traversée". En partant de Dakar (Sénégal), la vice-championne du monde de windsurf comptait franchir l'océan Atlantique en ligne droite jusqu'à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe). À défaut d'un monocoque, cette figure des sports de glisse a opté pour… une planche à voile. Elle avait tablé sur une traversée de vingt-cinq jours, soit six à huit heures de navigation quotidienne. Elle avait hâte d'être seule à bord. Première femme à défier l'Atlantique dans ces conditions, Sarah Hébert ne voguait pas totalement en solitaire. Chaque nuit, elle dormait dans un bateau suiveur. Son équipe était composée d'un capitaine, un kiné et un photographe-caméraman. Le soir, elle arrêtait son GPS. À l'aube, elle repartait de ce point précis.
Après 12 jours de navigation et 80 km/jour en planche à voile, Sarah Hébert a dû abandonner sa traversée. Elle a navigué 12 jours, jusqu’à rencontrer ses propres limites, dans des conditions peu favorables. Le 12e matin, elle s’est mise à l’eau et a commencé à avoir des pertes de connaissance, des troubles de la vision et de l’audition. Elle se sentait très fatiguée. Elle s’est reposée et a voulu reprendre le lendemain. Mais ça n’allait pas mieux. Elle avait atteint ses limites physiques. Elle a senti qu’elle jouait avec sa vie, puisque sa vie dépendait de sa capacité à communiquer avec le catamaran qui la suivait, et que si elle perdait connaissance c’était fini, vu qu’il ne la voyait pas. Elle a eu l’impression de vivre ce que vit un alpiniste qui est à quelques mètres de son sommet, qui se dit « Je peux y aller », mais qui sait très bien qu’il dépasse ses limites. Dans son cas, vu les conditions météo elle serait arrivée aux Bermudes au lieu de la Guadeloupe.
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Quand elle est arrivée en Guadeloupe, elle ne se sentait pas bien : elle avait échoué, et était incapable de se connecter avec les gens qui étaient venus l’accueillir. Et puis les bruits, les odeurs… Tout l’agressait. Elle n’avait qu’une envie, c’était de retourner sur l’eau, où elle avait vécu en symbiose avec sa planche. Mais après, le plus dur a été de se pardonner à soi-même. Il n’y a pas pire jugement que le sien. Elle se répétait en boucle qu’elle était nulle. Elle savait qu’elle voulait écrire un livre sur cette traversée, mais comment écrire sur une traversée qu’on n’a pas finie ?
Alors elle est partie en Angleterre faire du Woofing dans une ferme. Le contact avec la nature, avec la terre, lui a fait beaucoup de bien. Elle a mis 7 mois pour écrire son livre. C’est long à écrire, et c’est douloureux d’écrire sur une histoire qui ne s’est pas passée comme on le voulait. Il faut faire des bonnes pauses, pour prendre du recul entre le premier jet et la version finale. Mais cela a été une vraie thérapie. Cela lui a permis de faire à nouveau face à ces moments difficiles, de prendre du recul sur les erreurs qu’elle avait faites et de l’accepter. On ne peut pas aimer une partie de nous-même et pas l’autre : on est un tout, on doit aimer nos échecs aussi. Le journal de bord de son aventure extraordinaire a fait l’objet d’un livre intitulé Avec du cœur tout est possible, publié en 2013 aux éditions Eyrolles. Sarah y raconte son chemin de vie qui l’a conduite jusqu’au milieu de l’Atlantique, seule sur sa planche à voile, se confiant sur ses réussites et ses échecs, oscillant entre force de caractère et motivation, découragement et doutes.
Le Grand Tour du Monde en Voilier : Poussée par le Vent
Après cette période de réflexion et de guérison, le rêve de gosse de Sarah a resurgi : faire un tour du monde. Si elle a un temps envisagé de se lancer dans la course au large, Sarah fait finalement le choix d’une vie de famille. Mais son envie d’aventure est toujours là. Donc, ils ont acheté leur bateau avec son compagnon Aurélien et sont partis faire le tour du monde, direction La Nouvelle-Calédonie. C’est très nouveau de monter un projet à deux. Pour elle, c’est un retour aux sources, pour Aurélien c’est quitter ses sources. En juin 2017, alors que leur fils Naël n’a que 4 mois, le couple a largué les amarres du port d'Etel, dans le Morbihan, à bord d’un voilier Oceanis 411 Bénéteau, baptisé Maloya. Un nom évidemment pas choisi au hasard. Le maloya, c'est le chant révolutionnaire des esclaves à La Réunion, une île où elle est passée quand elle était petite. C'est aussi le titre d'un conte écologique de Nouvelle-Calédonie, son île natale, que sa mère lui avait offert. Et puis, dans Maloya, il y a "Malo", et son compagnon Aurélien vient de Saint-Malo. Ce nom était porteur de sens par rapport à ce que l'on voulait réaliser.
Ce voilier, ils ont économisé pour l'acheter il y a quatre ans. Deux ans plus tard et après avoir mis de l'argent de côté, la petite famille a pris la mer, à la poursuite des plus belles vagues de la planète. En ligne de mire, le Pacifique, les Marquises, Tahiti, puis un retour au bercail, en Nouvelle-Calédonie. Avec un mantra : "Gagner moins pour vivre plus". Ils tiennent un blog qui raconte les préparatifs et leurs aventures, ça s’appelle Poussé par le vent. Ce blog se met au service de ceux qui souhaitent apprendre le stand up paddle yoga, partir voyager en voilier et vivre en connexion avec l’océan. La petite famille enchaîne les destinations telles que la Colombie, le Panama, le Costa Rica, et la traversée du Pacifique. « J’aime me lever tôt, écouter le clapotis de l’eau sur la coque de notre voilier, sentir l’odeur et la chaleur d’un thé vert au creux de mes mains, dessiner et peindre à l’aquarelle dans mon carnet de voyage, gratter quelques notes sur mon ukulélé, dénicher de nouveaux spots de glisses. »
Au cours de ce voyage, la famille s'est agrandie. Deux ans après leur départ, Mia a décidé de pointer le bout de son nez alors que leur voilier approchait des côtes de Bonaire, une île au large du Venezuela. La grossesse s'est passée en mer pour Sarah, qui était « juste malade alors que [elle est] rarement malade en mer… Mais même à terre, [elle] n'était pas bien, alors…! » Initialement, « le plan » était d'accoucher en Guadeloupe. Ils voulaient y retourner en avion et laisser le bateau ici. Mais quand ils ont vu les mauvaises conditions météorologiques, ils ont préféré ne pas laisser le bateau tout seul. Finalement, Mia les a tous mis d'accord. La petite fille est arrivée avec une semaine d'avance. Pas d'appréhension particulière pour Sarah, qui n'est « pas quelqu'un de très inquiet dans la vie ». À partir du moment où il y a l'essentiel autour d'elle, à Bonaire, cela reste l'Europe, la Hollande, avec leurs critères en terme de santé. Et puis, à Bonaire, « le mouillage est tranquille » : « pas de clapot », avec une « eau translucide ». Tous les jours avant son accouchement, Sarah avait la possibilité de nager. Deux mois plus tôt, elle a même pu faire, enceinte, du kite sur les îles vénézuéliennes de l'archipel de Los Roques, en s'étant bien entendu renseignée au préalable sur la situation là-bas, histoire de ne pas prendre de risques inutiles.
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Ces derniers jours, Sarah et Aurélien ont dû gérer une partie un peu moins plaisante : la déclaration de naissance de leur fille. Faute d'administration adéquate sur place, ils se sont rendus sur l'île de Curaçao, où se trouve le Consulat. « C'est vrai, le consul était étonné. C'est la première fois qu'il gère une situation pareille. » La famille a élu domicile sur cette île des Antilles néerlandaises pour trois mois, le temps maximal qui leur était accordé. Une halte paisible, qui aura même permis à Naël, alors âgé de deux ans et demi, de découvrir, un temps, les joies de la crèche… en Hollande. « On a pu le mettre à la crèche pour la première fois de sa vie, c'était marrant. »
Le voilier de la famille en voyage. Le Maloya, a sillonné de nombreux lieux, de La Corogne au Cap Vert, du Brésil - où Naël a fait ses premiers pas, à 13 mois - à la Guyane. Et puis, les Grenadines et une remontée vers le Nord des Antilles, jusqu'à la Guadeloupe, où Sarah s'est fait suivre pour le début de sa grossesse. Et puis encore : Barbuda, Saint-Barthélémy, Saint-Martin, Los Roques et Los Aves… jusqu'à Bonaire au printemps 2019. Direction la Colombie ensuite, puis le Panama et le Costa Rica. La famille découvre, profite, prend son temps, mais n'oublie pas son objectif : le Pacifique. Après cette étape en Amérique latine, Maloya vogue vers les Marquises et Tahiti où la famille compte demeurer plus longtemps : « On espère y rester deux-trois ans, pour travailler », explique la Calédonienne. Le « grand départ » à 4 est prévu pour mars 2020. Sarah et Aurélien tablent sur un mois de traversée, pour accoster aux îles Marquises en avril. Une dernière « escale », avant de rejoindre, enfin, la Nouvelle-Calédonie.
Un Retour aux Sources et de Nouvelles Adaptations
Après cinq ans à naviguer, depuis octobre 2022, Sarah Hébert et sa famille sont en escale à Nouméa. Elle et Aurélien ressentent aussi l’envie de retrouver une vie à terre pour quelques années. Sarah raconte : « Les enfants grandissent. Ils ont découvert et appris à aimer l’école en Polynésie et, pour nous, c’est le moment de marquer une étape. Eux comme nous, nous avions besoin de retrouver un contact avec l’extérieur. » Sarah reste toutefois vigilante : si la vie sédentaire apporte de nombreux avantages - plus de possibilités de loisirs, des opportunités décuplées dans le cadre professionnel ou plus de régularité dans les contacts avec les proches -, un retour à terre demande aussi beaucoup d’adaptation. Elle veille à ne pas tomber dans le piège d’une « société de consommation qui fait naître beaucoup de faux besoins », et fait son possible pour conserver un mode de vie simple et minimaliste. Finalement, elle souhaite avant tout rester alignée avec ses valeurs : la liberté, l’authenticité, l’aventure et la connexion à la nature. Elle s’attache à cultiver un esprit d’aventure et de liberté et à le communiquer à ses enfants, qu’elle prend plaisir à faire naviguer dès que l’occasion se présente. Sarah Hébert initie ses enfants à la planche à voile.
Il est à noter que son cœur va mieux depuis trois ans. Plus besoin de défibrillateur. Sarah explique : « mon virus cardiaque s'est guéri, avec les médicaments que j'ai pris », après dix ans de traitement.