Morgan Lagravière : Parcours d'un Marin Entre Avaries, Résilience et Quête de Performance

L'univers de la course au large est jalonné de défis, de victoires et parfois de coups du sort. Le parcours de Morgan Lagravière, marin français réputé pour son expertise dans de multiples disciplines, illustre parfaitement cette réalité. Né à La Réunion le 23 mai 1987, Morgan Lagravière a très tôt développé une affinité profonde avec la mer, une passion héritée d'une dynamique familiale où la voile était déjà une affaire centrale. Dès son jeune âge, il a mis les pieds sur un Optimist, initié par un père marin qui utilisait le voilier familial pour des traversées vers l'île Maurice, des expériences déjà "toniques" dans les eaux brassées de l'Océan Indien. Ce fut un avant-goût de ce qui l'attendait, et il a été rapidement séduit par la compétition, embrassant une carrière qui l'a mené des filières sport-études aux plus grandes courses océaniques.

L'Abandon Douloureux du Vendée Globe 2016 : Le Début d'une Révélation

L'une des épreuves les plus marquantes dans la carrière de Morgan Lagravière est sans conteste son abandon lors du Vendée Globe 2016. Une avarie de gouvernail survenue en fin de matinée a contraint le skipper de Safran à confirmer son abandon sur cette course emblématique, en accord avec son équipe et son partenaire. Cet événement s'est produit le 24 novembre, après seulement dix-huit jours de course. Morgan était alors en quatrième position, ayant réalisé une excellente descente de l'Atlantique et se maintenant en permanence dans le groupe de tête. Un scénario rêvé pour un "petit bizuth" comme lui, qui voyait une chance de podium en étant proche des trois premiers.

Joint par son équipe cet après-midi-là, Morgan expliquait la série d'événements ayant mené à l'avarie : « J'ai eu une nuit très agitée avec des soucis de pilote automatique. J'avais entre 20-25 nœuds de vent et le bateau était incontrôlable. Je suis parti à l'abattée 4 à 5 fois. » L'incident final est survenu alors qu'il faisait une sieste à la mi-journée : « j'ai senti le bateau partir au tas. En sortant, j'ai constaté que le safran sous le vent était sorti de son socle et qu'il en manquait les deux tiers. » Il a également émis l'hypothèse que cette avarie était due à un choc avec un objet flottant non identifié (OFNI). En effet, le skippeur de « Safran » a été victime d’une avarie de gouvernail sans doute à la suite d’un choc avec un objet flottant non identifié. Morgan Lagravière avait malheureusement été contraint à l’abandon peu avant le passage du cap de Bonne Espérance.

Face à l'ampleur des dégâts, la réparation en mer était impossible. « Malheureusement, je n'ai pas de quoi réparer une telle avarie, c'est donc la fin pour moi, » regrettait Morgan Lagravière. Au moment de l'abandon, il était en 4e position, pas loin derrière Sébastien Josse et devant Paul Meilhat, Jérémie Beyou, Yann Eliès, Jean-Pierre Dick, un exploit pour sa première participation. Morgan naviguait alors en direction de Cape Town (Afrique du Sud), une destination qu'il devait atteindre d'ici trois jours. Philippe Petitcolin, Directeur Général de Safran, a fait part de son soutien au jeune skipper : « C'est une déception immense pour Morgan, l'équipe du Safran Sailing Team, ainsi que pour l'ensemble des collaborateurs de Safran qui ont suivi et accompagné avec passion le bateau dans cette aventure. » Il a souligné que depuis le départ des Sables d'Olonne, le duo Morgan - Safran s'était montré totalement à la hauteur du défi, se maintenant en permanence dans le groupe de tête, et que Morgan avait fait preuve d'un bel esprit de compétition et de combativité, à la hauteur des valeurs de Safran.

Des Origines Réunionnaises aux Lumières de la Course au Large

Le parcours sportif de Morgan Lagravière est placé sous le double signe de la persévérance et de la cohérence. Né à La Réunion en 1987, Morgan a choisi à l'âge de 16 ans de suivre la filière sport-études voile en « métropole ». Très vite, Morgan a accroché à son palmarès plusieurs titres de champion du monde et de champion de France junior. Tout est allé très vite pour ce marin originaire de la Réunion qui n’a pas hésité à quitter son île à 17 ans pour suivre la filière sport-études voile et ainsi se professionnaliser.

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Sa carrière a débuté dans l'olympisme, où il a été sélectionné dans l'Equipe de France Olympique en 49er, une période qui a duré six ans, à partir de 2005. Au sein de l'Equipe de France de Voile Olympique, il incarne à merveille les trois valeurs de l'olympisme : l'excellence, l'amitié et le respect. Il s'est fait reconnaître par son ouverture d'esprit, sa curiosité et sa volonté de donner une dimension collective à la victoire même en solo.

Après son passage en 49er, il s'est ensuite illustré en course au large en solitaire. Il a participé en 2011 à sa première Solitaire du Figaro, terminant premier bizuth, un résultat impressionnant. Sélectionné pour défendre les couleurs de la Vendée sur le circuit Figaro Bénéteau, Morgan est devenu, dès sa deuxième saison, champion de France de course au large en solitaire. L'année suivante, en 2013, Morgan est parvenu encore à se hisser sur la troisième marche du podium de la Solitaire. Ces très bons résultats lui ont ouvert les portes de la prestigieuse classe IMOCA.

En 2014, il a intégré l'équipe du Safran Sailing Team, prenant la relève de Marc Guillemot à l'issue de la Route du Rhum 2014. Il est devenu le skipper de l'IMOCA Safran II, un bateau dont la particularité majeure était d'être le premier monocoque de course océanique à disposer de foils. Avec l'assistance de Roland Jourdain, dont la société Kairos assurait la gestion du projet Safran, il a pris le départ de sa première participation au Vendée Globe. Au-delà de la performance, sa première motivation, il a gardé de son expérience de professeur de voile le goût d'expliquer, d'accompagner et de transmettre. Contrairement à François Gabart et à Armel Le Cléac’h, les deux grands animateurs du dernier Vendée Globe, Morgan Lagravière n’a pas une formation d’ingénieur. Il se revendique volontiers moins cartésien, davantage attaché à l’aspect sensitif et intuitif de la navigation.

La Période Post-Abandon : Reconstruire et Se Réinventer

L'abandon du Vendée Globe a marqué un tournant. Morgan Lagravière a dû surmonter cette épreuve en passant par différentes phases. « Jusqu’à l’avarie, j’étais dans une phase porteuse, avec l’impression d’apprendre et de progresser jour après jour. Mine de rien, j’ai vécu un beau morceau de Vendée Globe avec des performances au rendez-vous, » a-t-il confié. Mais tout s’est arrêté plus tôt que prévu sur un coup de malchance, car « on ne peut pas faire grand-chose contre la casse d’un gouvernail suite à un impact. » S’est alors enclenchée une nouvelle phase, plus douloureuse. Il a fallu digérer cet abandon alors qu’il était bien dans le match. « Cela n’a pas été facile de sortir la tête de l’eau. Mais aujourd’hui, j’ai pris le recul nécessaire. On apprend dans l’échec, la remise en question permet de progresser. Cette phase a été très constructive pour l’avenir. »

En plus de la déception sportive, un autre coup dur est survenu lorsque Morgan a appris la décision de Safran de se retirer du sponsoring nautique en juin 2017. Cette nouvelle, bien que contractuellement anticipée - « C’était écrit noir sur blanc » - a tout de même été un choc. « Dans un partenariat, on a toujours envie de croire que l’avenir va être positif, que l’histoire va continuer. Je regardais plutôt le verre à moitié plein et je croyais en la pérennité du sponsoring voile chez Safran. J’ai donc pris un coup sur la tête quand la nouvelle est tombée. »

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Après avoir pris le temps de la réflexion, Morgan était clair sur ses intentions : il voulait monter un nouveau projet pour revenir en 2020. L'idéal aurait été de racheter le bateau Safran. « Le bateau est à vendre (à un prix de 3,1 millions d’euros, NDR). Quand on fait un état des lieux bateaux disponibles sur le marché, il y en a peu, et encore moins des performants. Safran est un bateau sur lequel je me sens bien et que je connais par cœur. Je sais quelles sont ses possibilités d'évolutions. J’ai de fortes affinités avec cet IMOCA. » Malgré les avaries subies par le passé, Morgan pensait qu'elles ne se reproduiraient plus, croyant qu'« on se renforce avec lui » quand on surmonte les aléas.

Cependant, le projet pour être au départ du Vendée Globe 2020, initialement lancé avec Kairos, n'a pas duré longtemps. Le contexte n’était pas favorable, et les perspectives de Morgan étaient alors ailleurs. Il avait envie de faire autre chose, de découvrir d’autres supports et formats, de sortir d'un milieu où il avait évolué pendant deux à trois ans. Il ne regrette pas ce changement, trouvant que cela lui a fait du bien.

Morgan a capitalisé sur le positif, notamment la dimension humaine exceptionnelle de ce projet avec Safran et Roland Jourdain et son équipe. Avec « Bilou », il avait une volonté commune de pérenniser ce morceau d’histoire vécu ensemble. Leur ambition était d'avoir en tête les prochaines courses en IMOCA et donc le Vendée Globe 2020. Pour cela, il fallait convaincre de nouveaux partenaires pour relancer un projet le plus tôt possible. Malgré les efforts déployés avec Roland et son équipe, qui avaient activé de nombreuses pistes et prospecté de manière intensive, le manque de partenaires a finalement conduit à l'abandon de l'idée de reprendre la barre de son propre IMOCA pour le Vendée Globe 2020.

De l'IMOCA à la Diversification : Équipier et Compétiteur Aguerri

Après un début de carrière rapidement ascensionnel, du Figaro avec le Team Vendée (2010 à 2013) à l’Imoca Safran (dont le Vendée Globe 2016-2017), Morgan Lagravière a traversé une période difficile. Puis le Réunionnais a fait son retour sur les circuits en 2018, mais cette fois-ci, souvent dans un rôle d’équipier. Cette phase a démontré sa polyvalence et sa capacité à s'adapter à différents formats de course.

Il a ainsi renoué avec l'IMOCA comme co-skipper d’Isabelle Joschke (MACSF) sur la Transat Jacques Vabre 2019, une expérience qui a malheureusement tourné court en raison d'un talonnage peu après le départ du Havre, endommageant la quille. Parallèlement, il a retrouvé le circuit Figaro, terminant deuxième de la Transat AG2R en 2018 avec Sébastien Simon et du Tour de Bretagne en 2019 avec Gildas Mahé.

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Sa capacité à évoluer sur des supports variés l'a également mené vers des projets de grande envergure. Il a intégré le Gitana Team avec dans le viseur le Trophée Jules Verne fin 2020 sur le Maxi Edmond de Rothschild, qu'il a tenté deux fois en 2020 et une fois en 2023. Dans ce cadre, Morgan décrit une situation où il est un équipier parmi d’autres, mais se sent vraiment épanoui d’être avec une équipe performante, l’une des plus belles du monde dans ce genre, et sur un bateau exceptionnel. C’est un vrai privilège qu’il essaie de bonifier au maximum, grandissant et évoluant progressivement avec un tel projet. L'objectif de faire ce tour du monde et de battre le record reste en tête, malgré les "petites cases à cocher" restantes. Humainement, il y a trouvé sa place, et sportivement, il pense apporter sa pierre à l’édifice.

Ses compétences et son expérience en ont fait un équipier complet que beaucoup de skippers recherchent, aussi à l'aise à la barre d'un IMOCA, d'un Ultim, sur un kite-foil ou bien derrière un poste de pilotage. Cette période de diversification a été couronnée de succès, notamment avec Thomas Ruyant en IMOCA. Morgan a retrouvé l'IMOCA avec Thomas Ruyant, remportant la Transat Jacques Vabre en 2021 et en 2023 à Fort-de-France. Ces victoires témoignent de son talent et de sa capacité à performer au plus haut niveau en double.

Plus récemment, il a renoué avec le succès sur la première étape de la Sardinha Cup 2021, une course en Figaro 3 à foils, marquant sa première régate avec Xavier Macaire et une première victoire. « Carrément (rires) ! C’est un peu dans la continuité de ce qu’on avait fait avec Xavier Macaire jusqu’à présent en termes d’entraînement et de navigation, » a-t-il commenté. Cette victoire fut une belle surprise et lui a fait plaisir, prouvant qu'il pouvait bien figurer sur des courses du circuit Figaro, où gagner n'est jamais simple. Il apprécie la complémentarité humaine et sportive avec Xavier, ayant des parcours assez proches, et trouvant cela constructif.

En ce qui concerne ses projets futurs, Morgan Lagravière continue de s'engager dans des défis stimulants. Il a exprimé sa joie de rejoindre l’équipage d’Allagrande Mapei pour The Ocean Race Europe, aux côtés d’Ambrogio, Thomas et Manon. Il souligne que malgré leurs horizons et parcours différents, ils avancent dans le même sens : la performance collective. L'alchimie à bord a été rapide, chacun trouvant sa place dès les premiers entraînements, dans une ambiance "top". Ce tour de l’Europe en équipage lui rappelle ses années Tour de France à la Voile, avec le même esprit de compétition et l'envie de partager des moments forts en mer, mais avec des étapes plus longues et des bateaux plus engagés. Il y voit l'importance de construire une équipe solide, où les compétences techniques comptent autant que les qualités humaines.

Un nouveau duo prometteur se forme également pour les courses de 2025. Concurrents depuis leurs années Figaro, devenus amis au fil de leurs confrontations, Jérémie Beyou et Morgan Lagravière seront associés sur le Défi Azimut et la Transat Café l’Or (ex-Transat Jacques Vabre), un point d’orgue de cette année où Morgan est double vainqueur en titre. Cette transat, qui ne semble pas résister à Morgan, fait de lui un atout de taille pour l’équipe Charal. Avec Jérémie, ils pourront bénéficier d’un bateau fiable, robuste et performant, ayant pour seul mot d'ordre de continuer à faire progresser un bateau qui a déjà fait ses preuves et de ne rien s’interdire.

Entre Sensibilité et Lucidité : Les Réflexions d'un Marin Transparent

Au-delà des performances sportives, Morgan Lagravière se distingue par sa transparence et sa lucidité sur le monde de la course au large. « Je veux cependant garder en tête les points positifs de cette aventure : 18 jours de course extraordinaires à bord d'un bateau très performant, avec lequel je suis toujours resté dans le coup. Ce parcours en solitaire a également été l'occasion d'apprendre un peu plus sur moi et sur ce qui est important dans la vie. Je veux remercier toute mon équipe technique ainsi que tous les fans qui m'ont soutenu, » avait-il déclaré après son abandon du Vendée Globe 2016.

Cette quête de soi et cette capacité à tirer des leçons des échecs sont des fils conducteurs de sa carrière. Le Vendée Globe, c'est aussi beaucoup de souffrance. Cette souffrance rend l’événement exceptionnel et impressionne le public. Elle permet aussi de profiter de moments de la course plus faciles, et même de profiter de la vie quand on pose pied à terre. L'expérience du Vendée Globe l'a transformé, lui faisant découvrir l’Aventure avec un grand « A ». Auparavant, il avait davantage la casquette de sportif que celle de marin au long cours. Il envisage désormais très différemment le Vendée Globe, gardant de superbes souvenirs de sa première participation, malgré des moments plus difficiles et des soucis techniques, comme monter quatre fois dans le mât dans le Pot au noir pour résoudre un problème de drisse de tête, une expérience « un peu traumatisante, mentalement et physiquement ».

Morgan reconnaît avoir peut-être été "trop transparent" dans des interviews après la course, ce qui lui a causé du tort auprès de certaines personnes, payant cette honnêteté par des critiques qui l'ont beaucoup déçu et touché, et qui ne l'ont pas aidé à remonter la pente après l’abandon. Cependant, il a toujours assumé sa manière d'être : « Depuis le début de ce projet avec Safran, je n’ai rien caché de ce que nous pouvons vivre sur ces bateaux. Nous souffrons tous dans le Vendée Globe, mais nous avons juste des manières différentes de parler (ou non) des difficultés. Il y a la course que les skippers racontent, et il y a celle qu’ils vivent vraiment… »

Ses années avec Safran lui ont permis d'acquérir énormément d’expérience et de maturité, le rendant davantage armé pour les prochaines courses, même s'il n'avait que 29 ans, ce qui est très jeune dans le milieu de la course au large et de l’IMOCA. Il a souligné le contexte particulier de la construction du tout premier IMOCA doté de foils, un concept qui ajoutait de la puissance et engendrait de nouveaux efforts sur la structure. Malgré les problèmes structurels lors de la Transat Jacques Vabre 2015 et l'installation tardive de la version 2 des foils quelques semaines avant le Vendée Globe, le gain en performance a été significatif, leur permettant de faire jeu égal avec les autres foilers.

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