Signification et port du voile dans la tradition juive et les perspectives historiques

Le port du voile est un sujet complexe, chargé d'histoire, de symbolismes religieux et de débats sociopolitiques contemporains. Bien que souvent associé dans l'imaginaire collectif à l'islam, cette pratique possède des racines bien plus anciennes, ancrées dans les sociétés du Proche-Orient antique, et se manifeste de manières diverses au sein des traditions juive et chrétienne. Comprendre le voile nécessite de distinguer l'usage coutumier, les prescriptions religieuses et les interprétations sociétales qui ont évolué au fil des millénaires.

Racines historiques et coutumes antiques

Dans les déserts, qu’ils soient syriens ou arabes, il est normal de sortir couverts. Hommes et femmes s’enroulent une pièce d’étoffe autour de la tête pour se protéger des conditions climatiques. De plus, dans l’Antiquité, de Sumer à la Grèce, les femmes ont toujours porté un châle sur la tête dans l’espace public. Pour l’Assyrie polythéiste comme pour Israël monothéiste, ces dispositions n’avaient rien à voir avec la religion. Le voile était alors un habit coutumier, un marqueur de statut social comme l’atteste la poésie préislamique.

Les femmes et jeunes filles honorables du Proche-Orient antique le portent, une pratique que l’on retrouve ensuite presque partout dans le pourtour de la Méditerranée. En Grèce, au Ve siècle av. J.-C., les femmes mariées étaient voilées. Les Grecs introduisent le voile en Égypte vers le IIIe siècle av. J.-C. et les Romains initient la coutume à Carthage. Il est important de noter que le voile, à l'origine, ne constitue pas un signe religieux, mais un usage social partagé.

Le voile dans la Torah et la tradition juive

Dans la religion juive, le port du voile - ou d'un couvre-chef - par les femmes mariées est une pratique ancrée dans la Halakha (loi juive). La première source traitant de cet enjeu est le ‘Houmach dans Bamidbar 5, qui discute du phénomène d’une femme Sota. Une Sota est une femme suspectée d’infidélité par son mari. Lors de la procédure humiliante visant à prouver sa fidélité, la femme doit se découvrir la tête en public. Le ‘Hatam Sofer dans le Or Ha’haïm va plus loin en affirmant que « nos ancêtres, en toutes circonstances, ont adopté cette pratique; il s’agit d’un concept halakhique à part entière et qui est obligatoire ».

La Bible mentionne le voile des femmes, notamment dans la Genèse (XXIV 65) où Rébecca, voyant Isaac, se couvre la tête de son voile, ou dans le Cantique des Cantiques (« Tes yeux sont des colombes, à travers ton voile », Ct 4, 1). Cependant, la Bible ne fait pas du port du voile une prescription universelle. La tradition rabbinique a toutefois établi pour les femmes mariées le port d’un couvre-chef en dehors du foyer conjugal. Le sens de cette pratique est profond : la chevelure d’une femme devient sacrée lorsqu’elle passe sous la ‘Houppa. En se couvrant la tête, la femme affirme qu’elle n’est pas disponible, que la beauté qu’elle possède est exclusive à son mari. Le couvre-chef constitue une barrière psychologique entre une femme et des étrangers.

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Le Talmud relate l’histoire de Kim’hite, qui observait cette Mitsva scrupuleusement, veillant même à ce que les murs de sa maison n’aperçoivent ses cheveux en aucun cas. Elle fut récompensée par sept fils qui furent nommés Kohanim (Grands-Prêtres). Le Midrach souligne qu’une femme qui veille à le faire entièrement et en bonne et due forme aura le mérite d’avoir des enfants qui « brilleront comme l’olive ».

Les modalités du couvre-chef chez les juifs orthodoxes

Aujourd'hui, il existe deux manières principales de se couvrir la tête : le foulard ou la perruque (sheitel). Le foulard constitue la façon la plus traditionnelle. Rav Ovadia Yosef, l’un des plus grands décisionnaires du monde Séfarade, était strictement opposé à la perruque, jugeant qu'elle manquait de modestie. À l'inverse, le Rabbi de Loubavitch a encouragé le port de la perruque, estimant que dans un contexte où le judaïsme était en danger, cela permettait aux femmes de se sentir confiantes tout en respectant les Mitsvot.

À Jérusalem, dans le quartier de Méa Shéarim, les Juifs orthodoxes appliquent strictement ces commandements. Pénétrer dans ce quartier donne l’impression que le temps s’est arrêté en 1874. Des écriteaux invitent les visiteurs à ne pas rentrer vêtus de manière « indécente », illustrant l'attachement à une distinction vestimentaire marquée entre les sexes.

Perspectives chrétiennes : de la tradition à l'intégrisme

Le christianisme a également porté cette tradition. Dans le Nouveau Testament, Saint Paul écrit dans la première Épître aux Corinthiens : « Toute femme qui prie ou prophétise le chef découvert fait affront à son chef, c’est exactement comme si elle était tondue ». Le texte est précis : l’exigence ne concerne que les femmes quand elles prient ou prophétisent. Saint Paul, figure architecturale du christianisme, y lie le port du voile à une hiérarchie : « L’homme ne doit pas se couvrir la tête parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu. Quant à la femme elle est la gloire de l’Homme ».

Ces textes inspirent encore aujourd'hui les catholiques intégristes. À Paris, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, les femmes doivent, pour suivre la messe en latin, se voiler au nom de Saint Paul et de Tertullien. Cette pratique s'inscrit dans une vision où le voile marque la soumission et la séparation, à l'opposé des évolutions de la société civile.

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Jalons de la controverse musulmane

Dans l’islam, le sujet est controversé. Le Coran utilise trois mots traduits par « voile ». Dans la sourate 33 (v. 53), le terme hijab désigne un rideau derrière lequel on doit demander un objet aux femmes du Prophète. Asma Lamrabet, intellectuelle marocaine, avance que « on a imposé le hijab aux femmes musulmanes dans son sens de séparation afin de bien indiquer à ces dernières où est leur place dans la société ».

Le verset 33, 59 mentionne les jalabib (manteaux ou capes). Certains historiens notent qu'à l'origine, ces prescriptions ne devaient s'appliquer qu'aux épouses du Prophète. Par ailleurs, le khimar, cité dans la sourate 24, v. 31, est souvent interprété comme un voile à rabattre sur la poitrine, non nécessairement sur les cheveux. Des spécialistes estiment que, dans le Coran proprement dit, rien n’oblige de porter un foulard pour être une bonne musulmane. Néanmoins, l'interprétation traditionnelle s'est figée, faisant du voile un signe distinctif, parfois imposé par des courants conservateurs ou intégristes, menant à des tensions sociales aiguës, comme en Iran ou en Algérie durant les « années noires ».

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