Dans le paysage contemporain, où la vitesse et l'accumulation matérielle dictent souvent le rythme de vie, l'apparition d'un attelage insolite sur les routes de France ne manque jamais d'attirer l'attention et d'interroger les passants. Félix Billey, un personnage à la fois inventeur, bricoleur, philosophe et adepte de la lenteur, incarne cette contre-culture nomade avec une authenticité désarmante. Son véhicule-maison, unique en son genre, est bien plus qu'un simple moyen de transport ; il est le reflet d'une philosophie de vie profonde, où le voyage devient un habitat et la rencontre, une monnaie d'échange.
L'Attelage Rêvé : Une Maison qui Bouge, entre Terre et Eau
Vendredi 21 février, en matinée, un attelage insolite a attiré de nombreux curieux dans le bourg d’Oudon, dans le pays d’Ancenis (Loire-Atlantique). Arrivé au rond-point de l’église d’Oudon, Félix Billey est rapidement allé à la rencontre des habitants. Son étrange véhicule-maison est un véritable brise-glace et sert d’entame à la conversation, une invitation naturelle à l'échange. Tout gosse en a rêvé : construire un vélo qui serait aussi un bateau ; une bicyclette flottante capable de passer de la terre ferme à l’eau d’un étang, d’un même élan. Félix Billey l’a fait, il y a cinq ans, en marge de ses études à l’Ecole nationale supérieure des technologies et industries du bois, à Epinal. Depuis, il circule sur les routes de France à bord de son curieux véhicule : un vélo couché installé à l’intérieur d’un kayak en bois.
Cet ingénieux engin, doté de roues hérissées de pales, tracte un mini-habitacle de 2 mètres de long. Cette micro caravane en bambou a été fabriquée à partir de matériaux de récupération tels que le bambou, le contreplaqué, le polystyrène et des tapis de sol. L'intérieur de ce cocon nomade est d'une simplicité fonctionnelle : un matelas offre le repos, et un petit poêle, faisant également office de cuisinière, assure l'essentiel pour les repas et le réchauffement, et c’est à peu près tout. Tandis que l'on pourrait percevoir cet ensemble comme un vélo qui remorque une caravane, le jeune homme âgé de 30 ans, explique sa vision plus intime : « J’y vois plutôt une maison qui bouge ». Cet attelage improbable, qu’il a bricolé lui-même, est la matérialisation de sa vision. Avec son vélo-canoë et sa caravane, le jeune homme peut à la fois se déplacer et se poser, offrant une flexibilité unique. Ce vélo-canoë est un rêve, il se laisse emmener par son rêve et ça réveille les rêveurs. Les gens s'émerveillent quand ils le voient passer et lui partagent des conseils d'aménagement. Au fil des rencontres, Félix a pu améliorer sa maison. Il y a trois ans, à l'occasion d'une rencontre avec plusieurs artisans dans un village, il a notamment réussi à rendre sa caravane flottante, renforçant ainsi la dualité terrestre et aquatique de son mode de vie.
La Genèse d'une Existence Nomade : De l'Oubli des Clés à la Liberté des Chemins
L'aventure de Félix Billey ne résulte pas d'une planification méticuleuse ou d'une quête délibérée de l'extraordinaire, mais plutôt d'un concours de circonstances inattendu. En 2019, alors qu'il rentrait chez ses parents, Félix Billey se rend compte qu'il n'a pas ses clés. Ses parents sont en vacances pour une semaine, le laissant à la porte. Dans l’impossibilité de rentrer chez eux, chez qui il vit encore, il se retrouve à la porte. Il se souvient alors que tout près, chez son frère, se trouve son vélo, et chez sa grand-mère il récupère la mini caravane. C'est dans la foulée qu'il se procure un canoë en bois. De quoi bricoler un vélo-maison-canoë, équipé de l’essentiel, une couchette et une micro cuisine. Ce départ inopiné, qui aurait pu être une simple péripétie de quelques jours, s'est transformé en un mode de vie durable.
« Le départ s'est fait quand j'ai fini mes études, avant de commencer à bosser », précise-t-il, évoquant une transition naturelle vers cette existence singulière. Il se sentait un peu parasite chez ses parents, explique-t-il volontiers : « Je ne payais pas de loyer, je ne travaillais pas… ». L’idée avec ce vélo canoë n’est pas d’aller loin, mais de se construire. « Je considère cela comme mon appartement. Je suis jeune, je n’ai pas besoin de chauffage, de confort, de place… Cela ne m’intéresse pas de travailler pour me payer cela. C’est du temps que je perds ». Ingénieur dans le bois diplômé de l’ENSTIB (école nationale supérieure des technologies et industries du bois), Félix Billey a décidé en février 2020 de quitter Besançon et de se lancer sur les routes à bord de son drôle de vélo-bateau en bambou fait maison. Depuis six ans sur les routes de France, il est passé vendredi 21 février par Oudon, dans le pays d’Ancenis (Loire-Atlantique), et depuis six ans et demi, Félix Billey parcourt les routes de France avec son vélo canoë et sa roulotte, qui roulent et flottent.
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Une Vie Sans Contrainte Matérielle : Zéro Euro et Richesse des Rencontres
L'une des facettes les plus frappantes du mode de vie de Félix Billey est son indépendance économique radicale. Parti sans argent ni contrainte de temps, avec quelques euros en poche, très vite il vivra sans rien, sans carte de crédit ni argent. Félix Billey vit avec zéro euro par mois. Pour manger, il se fait inviter ou les gens lui donnent des trucs de base, livre-t-il. Le trentenaire ne demande pas, les gens lui donnent spontanément, touchés par son histoire et son originalité. Son embarcation, ce vélo-canoë, est plus qu'un moyen de subsistance ; « C'est ce qui fait que quelque part, je vis sans argent. Ma carte bleue, c'est mon vélo-canoë », affirme-t-il, soulignant comment son véhicule agit comme un véritable brise-glace social.
Le jeune homme se nourrit néanmoins de manière assez élémentaire. « J'essaye d'avoir une base : riz, pâtes, céréales. Après, je fais un peu de cueillette, de pêche et ma poule me fait un œuf ». Lorsqu'il ne rencontre personne, Félix doit faire preuve de créativité, et la recherche de plantes prend alors tout son sens. Il ne travaille pas dans le sens conventionnel, mais il donne un coup de main à l’occasion, n’acceptant en retour qu’une aide en nature. Cette approche lui permet d'éviter les contraintes financières et de rester fidèle à sa philosophie de la lenteur et de la liberté. Il carbure aux rencontres qui ne manquent pas le long de sa route, transformant chaque interaction en une opportunité de partage et d'enrichissement mutuel.
Itinéraires et Ancrages Temporaires : La France Buissonnière
Parti de Besançon en 2019, le trentenaire a parcouru 3 000 kilomètres grâce à son engin, qui tracte un mini-habitacle de 2 mètres de long. Félix a commencé par longer le Doubs, puis s'est rendu à Mâcon (Saône-et-Loire), Lyon (Rhône), puis dans le Jura, les Vosges, la Suisse et les Alpes françaises. Il énumère ensuite : « Ensuite, je suis descendu dans la Drôme, l'Ardèche, la Haute-Loire et la Lozère ». Actuellement, il est aux bords de la Loire. « Je fais plein de tours et de détours », précise-t-il, illustrant la nature imprévisible et organique de son voyage. Il ne se fixe aucun objectif rigide, car le but n'est pas le mouvement. Il peut rester un mois au même endroit, si j'y suis bien, c'est tout à fait normal.
Récemment, il a été aperçu du côté de Chambéry, où il a fait une pause de quelques mois dans une coloc d’ingénieurs repentis, comme le raconte Matthieu Fournier, resté en contact avec lui. Le jeune homme vit au jour le jour. Lorsqu'il fait froid, le Bisontin se déplace moins. Pour lui, cette saison est favorable à l'introspection. « Il ne faut pas avoir peur de l'ennui, de la solitude, donc ça pousse à déployer de l'imagination ». Félix Billey, un amoureux de la liberté, s'est laissé emporter par un rêve d'enfant, construisant sa maison et, par extension, sa façon de penser, se construisant lui-même en route au fil des galères et des rencontres.
Aux Sables-d’Olonne, de nombreux passants s’arrêtent pour discuter. Depuis quelques jours, de nombreux passants s’arrêtent auprès de cette curieuse habitation qui s’est installée à La Paracou aux Sables-d’Olonne (Vendée), après avoir fait escale dans les marais et la forêt. Quand il arrive à mettre son véhicule et sa maison en sécurité, il rend visite à ses proches pour Noël ou d'autres occasions, ou des fois, ce sont eux qui viennent le voir.
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Chépa : Une Compagne à Plumes sur les Chemins de la Lenteur
Le voyage de Félix Billey, s'il est souvent solitaire dans sa dimension intime, n'est pas dénué de compagnie. Un an d'itinérance après son départ, Félix croise un paysan qui lui propose de lui donner une poule. C'est ainsi qu'il est parti avec elle. Il a dû lui fabriquer une cage parce qu’elle se faisait attaquer, raconte-t-il. Cette drôle de compagne, qu'il a nommée Chépa 1 - baptisée ainsi, faute d’inspiration - est devenue une figure emblématique de son aventure. Grâce à son animal, le jeune homme ne peut pas se déplacer trop longtemps. « Sinon, elle chante et il faut se poser. C'est une compagnie. Elle a ses habitudes, c'est très familier ». Grâce à cette poule, Félix a toujours des œufs, un apport précieux à son régime alimentaire élémentaire. « C'est assez marrant, ça change le voyage. Je dis toujours que j'habite en voyage et la poule me rappelle cela », souligne-t-il, illustrant comment Chépa l'ancre dans l'instant présent et la réalité de sa vie nomade.
L'histoire de Chépa est aussi un rappel des dures réalités de la nature. Il y a un an et demi, Félix a rencontré des personnes possédant des poules et des coqs. Sa poule, Chépa 1, s'est accouplée avec un coq. Elle a donné naissance à un poussin, puis malheureusement s'est fait dévorer par un renard. Cette perte, si elle a été douloureuse, n'a pas altéré l'esprit d'aventure et la connexion de Félix à la nature et aux rencontres qu'elle offre.
Une Philosophie du Présent : Réflexions sur la Naïveté et la Résilience
La philosophie de Félix Billey se résume en quatre mots : « J’habite en voyage ». Ce credo est le pivot de son existence. Ingénieur poète et philosophe, pour lui seul compte l'instant présent. « L'idée avec ce vélo canoë n'est pas d'aller loin. Je considère cela comme mon appartement. Je suis jeune, je n'ai pas besoin de chauffage, de confort, de place… Cela ne m'intéresse pas de travailler pour me payer cela. C'est du temps que je perds ». Il partage une vision mature de son cheminement, parfois perçue comme naïve par certains. « Dans ce que je vis, je sais qu’il y a quelque chose de naïf », dit-il dans le film qui lui est consacré. Et puis on ne voit pas tout. Mais finalement, c’est comme si des fois on a le choix de regarder où on veut, en fait. On peut regarder où ça fait mal et on peut regarder où ça fait du bien. Là, quelque part, je me donne le temps de regarder ce qui me semble beau. Je vis quelque chose naïvement, mais je ne pense pas que je suis naïf non plus. Je sais qu’il y a de la misère. Je rencontre des gens qui vivent des trucs durs, très durs. C’est très présent dans ce que je vis. Je vais chez des gens qui sont usés par la vie. Tu discutes avec eux et tu te dis, il y a des existences qui sont très douloureuses. Mais finalement, là, je profite de la légèreté de ce que je vis aujourd’hui, peut-être pour être prêt pour encaisser les moments difficiles qu’il y aura de toutes façons. » Cette perspective révèle une capacité à embrasser la légèreté tout en étant conscient des réalités plus dures du monde.
Cette liberté du cheminement s'étend à l'incertitude de son terme. « Ça s’arrêtera quand ? La réponse, c’est, je ne sais pas. Ça peut s’arrêter aujourd’hui, demain, la semaine prochaine, dans un mois, dans un an, dans dix ans. C’est même important que je ne le sache pas. L’essence de ce que je fais là, c’est le fait de ne pas savoir quand ça s’arrête ». Félix ne sait toujours pas pendant encore combien de temps il continuera de vivre de cette manière-là. « Ça peut s'arrêter du jour au lendemain, ou pas », pense-t-il. Il ne se fixe aucun objectif, le but n'étant pas que cela dure, mais que cela soit vécu pleinement dans l'instant.
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