Adolphe-Félix Cals, un nom qui résonne avec une discrétion paradoxale dans les annales de l'histoire de l'art, fut un dessinateur et peintre français dont l'œuvre et l'approche artistique précédèrent et, selon certains, influencèrent les courants majeurs de son temps. Né à Paris en 1810 et décédé à Honfleur en 1880, Cals a traversé le XIXe siècle, période de profonds bouleversements artistiques, en développant une vision singulière qui le plaça à la croisée des chemins entre la tradition classique et l'émergence de l'impressionnisme. Son parcours, jalonné de doutes et de convictions profondes, témoigne d'un engagement constant envers une représentation authentique et sensible du monde, particulièrement des scènes intimistes et des paysages normands. Malgré une reconnaissance parfois tardive et un "déficit de notoriété" souvent évoqué par la critique, l'héritage d'Adolphe-Félix Cals révèle un artiste d'une importance capitale, dont la "touche courte, régulière et surtout transparente" a su capturer l'essence vibrante de la lumière et de l'atmosphère.
Genèse d'un Talent : Formation et Premières Orientations Artistiques
Adolphe-Félix Cals voit le jour le 17 octobre 1810 dans la capitale française, au sein d'une famille aux moyens modestes. Très tôt, son père remarque ses dispositions artistiques manifestes et décide de confier le jeune garçon à Jean-Louis Anselin, un graveur parisien réputé. Cette première immersion dans le monde de la gravure fut formatrice, offrant à Cals une compréhension précoce de la ligne et du détail. À la mort d'Anselin, son cheminement artistique le mène à fréquenter divers ateliers de gravure, affinant encore ses compétences techniques et son regard.
En 1828, Adolphe-Félix Cals intègre la prestigieuse École des Beaux-Arts de Paris, une étape cruciale dans sa formation. Il rejoint l'atelier de Léon Cogniet, un peintre et dessinateur dont l'œuvre était alors imprégnée du sentiment romantique, très en vogue à cette époque. Cependant, cette collaboration ne fut pas sans heurts. Fort de ses convictions profondes en matière d'art, Cogniet se montrait sévère envers son élève. Il n'appréciait ni la technique particulière de Cals ni son inspiration, qu'il jugeait "trop proche de celle de Corot", un signe avant-coureur des orientations que prendrait l'art de Cals. Dans cet atelier, Cals était souvent employé à la réalisation de "grandes compositions d'histoire", des œuvres monumentales et narratives qui ne rencontraient guère son adhésion artistique. L'artiste, en effet, préférait de loin les "petits formats", un choix qui allait caractériser une grande partie de sa production et lui permettre d'explorer des sujets plus personnels et intimes.
Dès le début de sa carrière, Adolphe-Félix Cals fut particulièrement attiré par les paysages et les scènes intimistes. Ses sujets de prédilection étaient fréquemment inspirés des "activités quotidiennes se déroulant dans des intérieurs paysans", une thématique qui témoigne de son intérêt pour le vécu simple et authentique. Le portrait, en particulier, devint son "moyen d’expression préféré pour restituer sur la toile des fragments de vie intime". Les "dessins du département des Arts graphiques du Louvre tels que le Portrait de femme, de trois quarts vers la gauche (RF 3815, Recto) témoignent de cet intérêt pour l’art du portrait", illustrant sa capacité à saisir l'âme de ses modèles avec une sensibilité remarquable. Un autoportrait exécuté en 1838, ainsi qu'un dessin daté de 1840, réalisé au fusain et rehauts de craie blanche, d'une dimension de 21 x 17,5 cm et signé, révèlent l'image d'un jeune homme dont les traits du visage sont traités de façon à exprimer "l’impression que le peintre a de lui-même". Ces œuvres mettent notamment l'accent sur son regard, ses yeux étant "tournés vers le spectateur" et ses "sourcils, légèrement froncés, contribuant à lui donner un air interrogatoire", capturant ainsi "l'image d'un artiste - capturée au moment de son inspiration - [qui] est déjà en place". En 1847, il réalise également un autoportrait intitulé "The artist in his studio, seated smoking a pipe", une huile sur papier marouflée sur toile, de 109 x 170 mm, signée et datée, attestant de cette introspection continue et de sa prédilection pour des scènes de la vie quotidienne, même lorsqu'il s'agit de sa propre personne. Un "Autoportrait" datant de 1851, une huile sur toile de 46,5 x 38,5 cm, aujourd'hui conservé au musée d'Orsay sous la référence RF 2840, nous délivre une image "adulte" de l'artiste : "un homme en buste, de trois-quarts, tourné vers la gauche, tenant dans sa main ce qui semble être un pinceau", consolidant cette pratique de l'auto-représentation comme exploration de soi et de son métier.
L'Appel de la Normandie et les Premières Confrontations avec le Salon
En 1832, le service militaire conduit Adolphe-Félix Cals à Rouen, marquant le "début d’un attachement profond à cette région, la Normandie", une terre qu'il honorera par la suite dans une série de paysages empreints de son affection. Ce séjour lui permet d'entrer "en contact avec les artistes naturalistes habitués des côtes normandes", notamment en "séjournant à la ferme Saint-Siméon de Honfleur", un lieu emblématique pour les peintres de plein air.
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À partir de 1835, Adolphe-Félix Cals commence à exposer "régulièrement - ses paysages comme ses portraits - au Salon annuel" de Paris. Cependant, ses œuvres étaient fréquemment "mal placées" par les organisateurs, au point de "laisser indifférents critiques et public". Cette difficulté à se faire une place dans le circuit officiel de l'art parisien ne l'empêche pas de persévérer, cultivant une "pratique du bonheur" dans sa peinture, ainsi que le décrivit son biographe Arsène Alexandre. Cals, avec ses "petits formats", cherchait à "toucher dans l’infiniment petit la quintessence de l’immensité, et atteindre plénitude". Il lui arrivait de peindre "parfois avec Daubigny autour de Paris et partageait avec lui une attirance pour les tons rompus et voilés", ce qui l'inscrivait déjà dans une mouvance plus libre et naturaliste que celle de l'académisme.
Les débuts de Cals furent également ceux d'un "sage portraitiste", comme en témoigne la vente aux enchères de "Portraits présumés de Benjamin Constant, George Sand et Alfred de Musset", réalisés à la pierre noire et au rehaut de craie, datés et signés, provenant de la collection Alexis Rouart. Ses œuvres de cette période incluent aussi des études de figures, telles qu'un "Portrait de jeune fille au foulard" (1853), une huile sur toile ovale de 20 x 15 cm, signé et daté. Une autre œuvre de la même année, "La fille de l'artiste lisant", une huile sur panneau à vue ronde de 29,5 x 30 cm, signée et datée 'Cals 1853', illustre son exploration des scènes intimes et familiales.
Selon son biographe Arsène Alexandre, c'est alors que commence la "seconde période" de la vie artistique de Cals. Sa "manière, moins brune, est tout aussi profonde et fouillée". Les "tonalités plus grises" qui caractérisent cette phase établissent un lien clair avec deux peintres qu'il admirait profondément : "Corot et Jongkind", des figures centrales pour le développement du paysage moderne et l'approche de la lumière. À cette époque, on trouve dans son œuvre "beaucoup de figures absorbées dans des tâches quotidiennes, dans la grande tradition de Rembrandt et de Chardin", des maîtres dont l'art était marqué par l'observation attentive de la vie ordinaire et la maîtrise de la lumière et de l'ombre. Des tableaux comme "La famille du sabotier", une huile sur toile signée et datée 'Cals 1861', de 59,50 x 73,50 cm, ou "Fermière en Normandie", une huile sur toile de 60 x 50 cm signée et datée Cals 1865, en sont des exemples frappants. Un "Elegant lady sitting down in the forest", daté d'octobre 1865, une huile sur toile de 38x49 cm, démontre également son intérêt pour des figures dans leur environnement naturel.
Le Salons des Refusés de 1863, où des artistes comme Cals furent "rejetés" par la jury pour leurs "avantgardistes strömungen", le poussa à exposer aux côtés de Claude Monet, Edgar Degas et Camille Pissarro. Cette participation précoce aux marges du système académique le positionne comme un observateur attentif et un acteur des changements esthétiques de son temps.
L'Éclatement Impressionniste et la "Troisième Manière"
Adolphe-Félix Cals est souvent présenté comme un précurseur, voire comme "le véritable inventeur de l’impressionnisme", une affirmation que la critique n'a cessé de soutenir "depuis plus de vingt-cinq ans" malgré "son déficit de notoriété". Le terme "impressionnisme" a "peu de sens en histoire de l’art" lorsqu'il est attribué à une seule personne, mais Cals a "bien empiriquement mis au point cette touche courte, régulière et surtout transparente qui restitue les vibrations de la lumière gris-bleu et donne ce sentiment d’espace et de liberté, sentiment plus humble et profond que celui procuré par le jeu des empâtements". Il était à leurs côtés "dès leur première exposition, en 1874", ce qui souligne son rôle dans l'émergence de ce mouvement, même si sa participation au nouveau mouvement de peinture "en plein air" resta "discrète".
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Cals peignait "avant tout le monde… l’humble et immédiate égalité de toutes choses". Il avait une approche directe et immersive : "Sur le motif, il saisit la nature au travail." Son tempérament "tendre et mélancolique" se reflétait dans sa manière de "reproduire les harmonies des sujets pauvres et austères".
Après le passage difficile de l'année 1870, Cals se retrouve seul avec sa fille à Honfleur, où il vécut des jours heureux, s'imprégnant de l'atmosphère unique de cette ville portuaire normande. Il avait acquis une maison à Honfleur en 1871, transformant ce lieu en un foyer et un atelier inspirant. Sa "manière est toujours pénétrée de ce gris qui fera dire à Victor Jannesson dans un ouvrage sur Cals daté de 1913 : « Pour notre part, nous préférerions encore un léger excès de cette couleur qui est celle des temps couverts, à la profusion de violet dont certains peintres inondent aujourd’hui leurs tableaux, sous prétexte qu’on en voit partout dans la nature - eux, mais pas nous - et que cette teinte, disent-ils, est favorable à la perspective. »" Cette observation de Jannesson met en lumière la subtilité des gris de Cals, souvent sous-estimée face aux couleurs plus éclatantes des impressionnistes de la génération suivante.
Selon l’analyse d’Arsène Alexandre, les années 1870 jusqu’à la mort de l’artiste en 1880 engendrent une "troisième manière", qu'il qualifie de "la plus large de toutes, la plus puissante, et la plus vraiment humaine". À cette période appartiennent des tableaux où il "se concentre sur la mer, le port, les métiers de la marine, motifs sévères et graves encore". Les "personnages sont enfouis en eux-mêmes et eux-mêmes enfouis dans la peinture", capturant une intimité et une mélancolie profondes. Pour leurs intensités lumineuses, Cals choisit les "harmonies mélancoliques du soir et du matin". Il décrit lui-même son processus d'observation et de capture de la lumière : "« Depuis plusieurs jours, je me lève de temps en temps à trois heures du matin, et je suis, ma palette à la main, à voir le soleil se lever - et je le vois encore lorsqu’il se couche. Je ne quitte la place que lorsque je n’y vois plus pour peindre. Alors je nettoie palette et pinceaux, tout en admirant les dernières heures du crépuscule. »" Cette immersion totale dans la nature, cet "échange physique", si "caractéristique de Courbet en Normandie", est au cœur de sa vie et de sa philosophie artistique. Il faut travailler, dit-il, "« sans se préoccuper d’autre chose que du bonheur de posséder la nature, et il faut y aller avec passion, avec fureur, ne penser qu’au bonheur de la possession, ce qui n’empêche pas un travail plus calme, plus réfléchi et dans lequel on apporte aussi le sentiment passionné qui doit toujours posséder l’artiste. »"
Cette "troisième manière" est riche en paysages marins et portuaires. Des œuvres comme "Vue d’Honfleur", une toile signée, datée et localisée en bas à droite 'Cals Honfleur 1879', de 19 x 30,5 cm, en sont des exemples éloquents. On y retrouve aussi des études de "Landscape study", à l'huile sur papier marouflé sur toile, capturant des "impressions immédiates de la nature, avec des tons de terre étouffés", qui "saisissent magistralement l'humeur lumineuse et la vibration de l'air". Des titres comme "La rivière l'Orne à Caen", une huile sur toile signée en bas à gauche et titrée au dos, ou "La montée de Beauvoir à Orrouy", une huile sur toile signée et datée Cals 1869, montrent sa capacité à diversifier ses sujets paysagers tout en conservant sa sensibilité unique à la lumière et à l'atmosphère. "The Plain of Colombes", une huile sur panneau signée et datée 'Cals 5 Auot 56', de 10.5 x 40.5cm, témoigne également de cette période où il expérimente différentes scènes de la nature. Ses "Arbres près d''une rivière", une huile sur panneau signé et daté 'Cals 57', de 24 x 33 cm, et l'importante "Entrée du Grand Trou à Gilocourt (Oise)", une huile sur toile signée et datée 'Cals fev 1865', de 44,30 x 79 cm, exposée à Paris en 1901, confirment la diversité de ses explorations paysagères.
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