Rome, 37 de notre ère. Après avoir assassiné son grand-oncle, l’empereur Tibère, Caligula s’empare du pouvoir et commence à démanteler l’Empire romain de l’intérieur. 40 ans après sa sortie, le film culte Caligula refait surface avec un nouveau montage inédit explorant la décadence du pouvoir à travers la corruption, la folie et la dépravation. Ce film, véritable objet cinématographique non identifié, cristallise les tensions entre l’ambition artistique, le mercantilisme pornographique et la tragédie d’une production hors de contrôle.
Une genèse chaotique et sulfureuse
Avant même sa sortie en salles le 2 juillet 1980, Caligula est précédé d’une réputation sulfureuse. Il faut dire que son parcours est chaotique : doté d’un budget faramineux et d’un casting de haut vol, avec Gore Vidal au scénario (Le Gaucher, Soudain l’été dernier), le film sera modifié en post-production par son producteur Bob Guccione, propriétaire du magazine Penthouse. Ce dernier n’hésitera pas à faire appel à son équipe (dont des playmates du magazine) pour insérer de nombreuses scènes pornographiques et sanglantes, tournées à l’insu du réalisateur Tinto Brass, qui reniera le film.
Les causes sont nombreuses - intempéries, décès - mais la recette peut être très simple : il suffit d’un financement colossal voire illimité auquel vous ajoutez un cinéaste excessif. Guccione, richissime dans les années 1970, souhaite faire le Citizen Kane du film pour adultes, une production contenant des scènes de sexe explicites de très haut budget qui changera l’histoire du cinéma en cassant les frontières. Prêt à miser sa fortune personnelle, il commence par engager Gore Vidal sur le scénario. Le travail de Vidal arrive sous le regard de Tinto Brass, qui retape le scénario en profondeur et avec un certain mépris, notamment pour en dégager le parfum homosexuel à la demande de Bob Guccione. Gore Vidal est éjecté du projet.
Les acteurs eux-mêmes - Malcolm McDowell, Helen Mirren, Peter O’Toole, John Gielgud - ont une appréciation toute relative, agacés ou volontairement indifférents, de leur réalisateur. Succès public, qui amènera toute une « Caligula-sploitation », et four critique. Dans sa version non-censurée ou soft, tel qu’il fut distribué en France par exemple, ce Caligula pour lequel Gore Vidal n’est pas crédité et Tinto Brass est au générique en simple chef-opérateur, est disgracieux. On sent les pulsions contradictoires, hétérogènes, à son absence d’atmosphère, de cohésion.
Analyse d’un film monstre : performance et esthétique
L’enfer du cinéma est pavé de chefs-d’œuvre ratés, dont les râles peuvent poursuivre le septième art longtemps après leur tentative de conception. Cette typologie des films maudits est un fantasme à part entière qui place la cinéphilie face à cette épistémologie : qu’est-ce qu’un film achevé ? Dans quelle mesure n’est-il pas stérile, de la même manière que certains historiens fustigent les uchronies, de songer à ce qu’aurait pu être l’œuvre, voire de la recomposer ?
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Cela tient d’abord aux acteurs (formidables Peter O’Toole et John Gielgud dans des rôles assez courts mais savoureux, délicieuse Helen Mirren en Cæsonia Milonia) et bien entendu à la performance ahurissante de Malcolm McDowell. Omniprésent à l’écran, celui-ci en fait des tonnes dans un personnage déjanté, dont les sautes d’humeurs font régner la terreur. Mais l’acteur peut aussi s’appuyer sur un scénario solide qui, malgré les limites évoquées plus haut, est suffisamment bien construit pour décrire le lent enfermement de Caligula dans la névrose et la violence, jusqu’à la chute inéluctable.
Le décor carton-pâte dans la version initiale devient ici la remarquable incarnation d’un monde factice car infernal, ou infernal car factice et vidé de la substance de vie primaire : les notions d’espoir, de quête de sens et de respect de la vie. Du point de vue de la mise en scène, si celle-ci ne fait pas preuve d’inventivité ni de virtuosité, elle sait se mettre au service de ce luxe insensé de costumes, de décors et de figurants, qu’elle capte de manière frontale. La fin, évidemment tragique, le laissera pantelant, épuisé par tant de violence mais fasciné par la puissance visuelle de l’allégorie.
La question de la vérité historique et de la représentation
L’histoire de l’accession au pouvoir et du règne aberrant de l’un des 12 Césars, Caesar Caïus Caligula (12-41 de notre ère), est le cœur du récit. Le choix de Malcolm McDowell correspond lui-même assez bien physiquement, les yeux mis à part, au portrait tracé par l’historien latin Suétone dans sa Vie des 12 Césars. Le film respecte certains traits, comme l’insomnie, mais en oublie d’autres, comme l’épilepsie. Sa sinistre mais célèbre devise « Oderint dum metuant ! » - « Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent ! » - est reprise telle quelle dans le dialogue avec sa sœur.
Concernant la vie de l’empire à cette époque, Tacite précise froidement que « sous Tibère et sous Caïus, seuls les malheurs de la paix pesaient sur l’ensemble des citoyens ». La politique de l’époque est correctement dépeinte : Tibère, en dépit du fait que son règne se soit terminé dans un « régime de terreur et un bain de sang », fut néanmoins « le plus constitutionnel des empereurs ». Tibère mort, Caligula fut reconnu sans difficulté par le Sénat et par l’armée. Mais ce cerveau fêlé et ce déséquilibré, cet autoritaire, qui le premier tenta d’introduire à Rome un despotisme théocratique du type oriental, ne tarda pas à sombrer dans la folie furieuse.
Quant aux orgies, aux dépravations et actes de sadisme divers que reproduit avec plus d’audace la version « collector », tous semblent aussi correspondre à la stricte réalité. Sans parler de la nomination comme consul par Caligula de son cheval « Incitatus » qui est avérée par toutes les sources. L’aristocratie impériale lui reprocha d’avoir dilapidé les trésors amassés par Tibère en fantaisies dispendieuses ou absurdes.
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Vers une réévaluation : Caligula - The Ultimate Cut
Il peut paraître difficile d’écrire sur ce nouveau long-métrage en faisant l’impasse sur les différences entre la production originale et ce qui nous est donné de voir en salles aujourd’hui. Il s’agit de Thomas Negovan, dont le travail consiste à transformer littéralement le matériau tout en rendant justice au projet porté par Vidal et Brass. Negovan a utilisé des plans inédits et prolongé ou supprimé des séquences pour donner une colonne vertébrale dramaturgique plus droite sur l’ascension et la chute de Caligula.
Thomas Negovan re-monte, re-touche, ré-écrit, re-réalise et donne enfin au long-métrage l’aura sublime d’une intention artistique habitée, puissante, ininterrompue. Caligula - The Ultimate Cut est un cauchemar de 2h45. Une plongée incessante dans une société corrompue par des êtres lubriques, fous, sanguinaires, ou ivres d’ambition. Thomas Negovan a, malgré le rejet de Tinto Brass qui a détesté le résultat après la projection à Cannes Classics, certainement enfin donné au monde l’un des plus beaux films sur la folie du pouvoir et l’enfer que l’espèce humaine peut représenter pour elle-même.
Le film acquiert une stature bien différente : hallucinante tentative réussie de mariage d’un film traditionnel à la syntaxe brillante, travaillée et au sujet classique et puissant avec des insertions de scènes pornographiques absolument historiques et justifiées par l’action qu’elles renforcent au lieu de l’appauvrir. L’esthétique du cinéma fantastique s’immisce plus d’une fois au sein de la continuité : présages maléfiques des corbeaux, tortures, meurtres violents, le personnage hallucinant et muet du fou promu garde du corps… tout cela renforce la virulence du film.
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