Le Mosin-Nagant et le Révolver Nagant 1895 : Une Saga d'Ingénierie et de Révolution Russe

Le Mosin-Nagant, souvent désigné comme le « fusil à verrou russe », est une arme légendaire qui a inscrit son nom dans l'histoire, ayant joué un rôle central dans de nombreux conflits majeurs du XXᵉ siècle. Apprécié pour sa robustesse, sa simplicité mécanique et sa puissance de feu, ce fusil est devenu un symbole emblématique des forces militaires soviétiques. Mais l'histoire de l'armement russe de cette époque est également intrinsèquement liée à un autre nom, celui de Nagant, à travers le célébrissime revolver Nagant 1895, et la collaboration franco-russe qui a marqué une ère d'innovation militaire décisive. Loin d'être de simples instruments de guerre, ces armes représentent un témoignage de l'ingéniosité armurière et des dynamiques géopolitiques qui ont façonné l'histoire moderne.

Genèse d'un Mythe : Origines et Développement du Mosin-Nagant

L'histoire du Mosin-Nagant débute dans un contexte de transformation militaire profonde. Durant le conflit russo-turc de 1877 à 1878, les troupes russes étaient armées en majorité de fusils Berdan à un coup, alors que les Turcs disposaient de fusils à répétition Winchester, ce qui mit en lumière l'obsolescence de l'équipement russe. Dès 1882, le ministère de l’armement russe décida de concevoir une arme alimentée par un chargeur de plusieurs cartouches. La première idée, celle de modifier le Berdan, fut un échec. Une « commission spéciale pour l’expérimentation des fusils à chargeur », appelée mission Chagin, fut alors créée pour tester diverses conceptions étrangères, une démarche courante dans toute l'Europe de la même époque, à la suite de la révolution de la poudre sans fumée qui vit la conception de fusils tels que le Lebel, le Mannlicher M1895, ou le Lee-Metford.

En 1889, un jeune capitaine nommé Sergueï Mossine, de la fabrique de Toula, soumit son projet de fusil de calibre 3 lignes (soit 7,62 mm, la ligne valant en Russie à l'époque 0,1 pouce et 2,54 mm). Son projet était en concurrence avec le fusil à 3,5 lignes de Léon Nagant, un armurier belge d’origine liégeoise. À l’issue des essais, en 1891, le fusil de Nagant fut préféré par les testeurs, et la Commission vota à 14 voix contre 10 pour son approbation. Cependant, par fierté nationale, des officiers plus influents poussèrent les constructeurs à un compromis : les fusils Mosin seraient utilisés avec le système d’approvisionnement de Nagant. Ainsi, le Mosin-Nagant, ou fusil 3 lignes modèle 1891, vit le jour grâce à cette collaboration, une fusion pragmatique des atouts de chacun : la culasse d’une fiabilité remarquable et d’une simplicité de démontage redoutable associée à une excellente munition du côté de Sergueï Mosin, et un système d’alimentation plus moderne et plus simple du côté d’Émile Nagant (le frère de Léon, également impliqué). La cartouche de Mosin fut conservée.

Les frères Nagant, s'ils râlèrent un peu que la récompense de 200 000 roubles Or (une somme colossale) aille à Sergueï Mosin, menaçant de procès, furent finalement calmés par la générosité de la Russie qui doubla la récompense, donnant la même somme aux « Nagant brothers ». La production débuta en 1892 dans les usines des arsenaux de Toula, de Sestroretsk et d’Ijevsk. Toutefois, les capacités industrielles russes de l’époque ne permettaient pas une production massive immédiate. Ainsi, les 500 000 premiers (et rarissimes) fusils Mosin-Nagant 1891 furent fabriqués à l’Arsenal de Châtellerault en France, qui était en sous-charge de travail depuis la fin des commandes de fusils Lebel 1886.

Caractéristiques Techniques et Évolutions du Fusil

Le Mosin-Nagant a été conçu pour résister aux conditions climatiques difficiles, notamment le froid extrême des hivers russes. Construit en bois massif et en acier, son mécanisme à verrou est simple et fiable, nécessitant peu d’entretien. Son canon long favorise une trajectoire stable pour la munition 7.62x54R, offrant une précision remarquable pour un fusil conçu à la fin du XIXᵉ siècle. La cartouche 7.62x54R est d’ailleurs l’une des plus anciennes munitions militaires encore en service aujourd’hui. Avec une vitesse initiale moyenne de 850 m/s et une énergie cinétique dépassant 3 000 joules, elle offre une puissance exceptionnelle, faisant du Mosin-Nagant une arme efficace non seulement pour le combat mais également pour la chasse au gros gibier.

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Entre l’adoption en 1891 et 1910, plusieurs variantes et modifications furent apportées aux fusils existants, incluant le changement des organes de visée, l’implantation d’une culasse renforcée (due à l’adoption d’une balle de 147 grains), la suppression de doigts d’acier derrière le pontet, un nouveau canon et l’installation d’un montage à galets.

Le Mosin-Nagant a été décliné en plusieurs modèles majeurs adaptés à différents besoins :

  • Fusil d’infanterie modèle 1891 (nom russe : пeхoтнaя винтовка образца 1891-гo года) : L’arme principale de la Russie et de l’Armée rouge de 1891 à 1930. Il apparut à l’origine sans garde-main, avec des anneaux grenadières qui seront ensuite supprimés et remplacées par les typiques passages découpés dans le bois. Sa boite de culasse est à pans coupés. Il mesure 1,30 m de longueur, avec un canon de 80 cm, et une masse à vide de 4,4 kg.
  • Fusil de Dragon (nom russe : драгунскaя) : Destiné à équiper la cavalerie, il est plus court de 64 mm et 0,4 kg plus léger que le M1891. Sa longueur est de 1,24 m et son canon de 73 cm.
  • Fusil Cosaque (nom russe : казaчья) : Créé pour équiper les cosaques, il est à peu près le même que le modèle cavalerie, mais conçu pour être utilisé sans baïonnette. Ses dimensions sont identiques au modèle Dragon.
  • Carabine modèle 1907 : Plus courte de 284 mm et donc plus légère (0,95 kg) que le M1891, ce modèle était excellent pour la cavalerie, les sapeurs et les artilleurs. Il ne pouvait pas recevoir de baïonnette et fut produit en nombre restreint au moins jusqu’en 1917. Sa longueur est de 1,02 m avec un canon de 51 cm et une masse à vide de 3,4 kg.
  • Modèle 1891/30 (nom russe : винтовка образца 1891/30-гo года, винтовка Мосина) : Le modèle le plus courant, produit et distribué à l’armée soviétique entière de 1930 à 1945, et utilisé durant la Seconde Guerre mondiale. Un département fut créé en 1924 pour moderniser le fusil, aboutissant à ce modèle basé sur la conception du modèle de cavalerie original. Les changements incluent la réintroduction d’organes de visée arrière plats, le rééchelonnement de la hausse en mètres à la place de l’antique archine (une archine vaut 0,71 mètres) et le raccourcissement du canon de 9 cm. La boîte de culasse est maintenant cylindrique pour simplifier la fabrication, la plaque de couche et les faces latérales du magasin sont en tôle emboutie. Une nouvelle baïonnette à douille, à la longue lame de section cruciforme, coudée, à verrouillage par poussoir à ressort, est conçue pour ce nouveau modèle. Le fusil est étudié pour tirer avec la baïonnette au canon, ce qui augmente la précision grâce aux vibrations harmoniques créées quand une balle est tirée.
  • PU Sniper (sniperskaïa) : Une version de précision fut créée vers 1932, équipée d’une lunette PE x 4 ou PU x 3,5 courte, utilisée par les tireurs d’élite soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment lors de la bataille de Stalingrad. Ces fusils étaient réputés pour leur résistance, leur fiabilité, leur précision et leur facilité d’entretien. Les soviétiques faisaient beaucoup d’esbroufe autour de leurs tireurs d’élite et les utilisaient à plein dans leur propagande photographique, tel Vasily Grigoryevich Zaitsev, Lioudmila Pavlitchenko ou Roza Chanina.
  • Carabine modèle 1938 : Un fusil basé sur les plans du M1891/30, en service de 1938 à 1945. Plus commode d’utilisation que le 91/30 du fait de son encombrement, de faible coût et facile à produire. C'est un modèle 1891 avec canon raccourci et sans baïonnette.
  • Carabine modèle 1944 : Mise en service fin 1943 et en production jusqu’en 1948. Très semblable au M1938, à l’exception d'une baïonnette fixée en permanence sur le modèle 44, une lame quadrangulaire de 430 mm, pliante sur le côté droit de l’arme.
  • Carabine modèle 1891/59x : Des M1891/30 existants qui furent raccourcis à la longueur d’une carabine. On sait peu de choses à leur sujet, mais il semblerait qu'elle ait équipé les troupes de deuxième voire troisième zone, comme les gardes de voies ferrées.

Comparé à d’autres fusils militaires de son époque, comme le Mauser K98 ou le Lee-Enfield, le Mosin-Nagant se distingue par sa simplicité mécanique et son coût de production réduit. Toutefois, son chargeur à 5 cartouches et son verrou un peu moins fluide le rendent légèrement moins rapide en cadence de tir.

Un Rôle Pivotal dans les Conflits du XXe Siècle

Avec l’entrée en guerre de la Russie en 1914, la production fut restreinte au M1891 cavalerie et au M1891 infanterie pour une question de simplicité. Un grand nombre de Mosin-Nagant capturés par les forces allemandes et austro-hongroises furent vus en service dans les lignes arrières du front et dans la marine allemande. Pendant la guerre civile russe, les versions cavalerie et infanterie restèrent en production, quoiqu’en nombre extrêmement réduit. Après la victoire de l’Armée rouge, le modèle 1891/30 fut développé et utilisé trente années supplémentaires. Ce fut le fusil russe de la Seconde Guerre mondiale, marquant l'équipement de l'Armée rouge et sa participation aux combats les plus emblématiques, comme la bataille de Stalingrad, où des snipers russes comme Vassili Zaïtsev devinrent des héros.

Dans les années de l’après-guerre, l’Union soviétique arrêta la production de tous les Mosin-Nagant pour les remplacer progressivement par la série des SKS et des AK. Malgré cela, le Mosin-Nagant sera encore utilisé dans le bloc de l'Est et dans le reste du monde plusieurs dizaines d’années, notamment pendant la guerre froide au Vietnam, en Corée, en Afghanistan et tout le long du rideau de fer. Les États-Unis et les forces militaires alliées ont rencontré des fusils et des carabines Mosin-Nagant en action dans les mains de la guérilla Viet Cong et des soldats de l’armée nord-vietnamienne, des fusils de sniper PU-scoped M91/30 ayant même été aperçus.

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Diffusion et Modifications Internationales

L'héritage du Mosin-Nagant dépasse largement les frontières russes et soviétiques, l'arme ayant été largement adoptée, modifiée et parfois même produite localement par de nombreux pays à travers le monde.

Autriche-Hongrie : L’Empire austro-hongrois a capturé une grande quantité de Mosin-Nagant pendant la Première Guerre mondiale. Certains furent immédiatement redistribués sur le champ de bataille, et quelques-uns furent modifiés pour tirer la cartouche autrichienne en service, la 8x50R mm.

Europe de l'Est : Les pays de l’Est, sous influence russe, tels que la Bulgarie, la Tchécoslovaquie, l'Estonie, la Hongrie, la Pologne, la Roumanie et la Serbie, ont tous utilisé le Mosin-Nagant à un moment ou à un autre durant le XXe siècle, avec ou sans modification, et ce jusque dans les années 2000 comme arme d’exercice. La Hongrie a produit des copies de haute qualité des carabines M44, des modèles 91-30 et 91-30 avec lunettes PU à des fins commerciales. La Tchécoslovaquie, quant à elle, a fabriqué le fusil de sniper VZ54, basé sur le 91-30 mais avec l’apparence d’une arme de sport très moderne.

Chine : Durant les années 1920 et 1930, les forces communistes de Chine ont reçu des Mosin-Nagant de l’URSS pour contrer les forces nationalistes pendant la guerre civile chinoise. La Chine commença à fabriquer des M1944 sous l'appellation de Carabine Type 53, les machines utilisées pour les produire ayant été fournies par l’Union soviétique au début des années 1950. Elles différaient un peu des modèles soviétiques, la Carabine Type 53 étant équipée d'un manchon lance-grenade amovible que reprendra la Carabine Type 63 (Corée du Nord). Elles furent remplacées dans l’armée principale chinoise vers 1957, mais continuèrent à rester en service dans les milices provinciales jusqu’après 1970.

Finlande : Avant 1917, la Finlande faisait partie de l’Empire russe, et les unités militaires étaient naturellement équipées de modèles variés du M1891 russe. Après avoir conquis son indépendance, la Finlande acheta de nombreux Mosin à l’étranger, essentiellement des fusils autrichiens et allemands capturés aux Russes pendant la Première Guerre mondiale. Ces fusils, plus vieux, étaient ordinairement rénovés ; cela pouvait être aussi infime que la simple apposition des poinçons de l’armée finlandaise (SA) et une nouvelle bretelle, ou très important comme une refonte totale avec de nouveaux montages, organes de visée, détentes et un canon plus précis en diamètre 308 et non 311. L’armée finlandaise ainsi que la Garde Civile conçurent et produisirent plusieurs nouveaux modèles de Mosin-Nagant, utilisant les chargeurs français, russes et américains. La Finlande n’a jamais produit de chargeurs et prenait ceux des stocks de fusils achetés ou capturés. Pendant la guerre d’Hiver (1939-1940) et jusqu’en 1944, la Finlande prit à l’ennemi des quantités gigantesques de Mosin, mais face aux besoins, acheta aussi à l’Espagne les fusils restants de la guerre civile espagnole et des stocks de l’Allemagne nazie. Beaucoup de ces fusils étaient simplement redistribués sur le front sans aucune modification. Les Mosin-Nagant finlandais sont réputés pour leur précision et leur fiabilité. Le modèle M39 est le Mosin le plus abouti tant par son ergonomie (crosse pistolet) que par sa qualité de finition et sa précision.

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Allemagne : L’Empire allemand a capturé une grande quantité de Mosin-Nagant durant la Première Guerre mondiale. Ceux-ci ont reçu des modifications variées, notamment un recalibrage en 8x57S Mauser. Beaucoup étaient équipés d’un montage adapté pour recevoir une baïonnette-lame allemande. Ces fusils étaient distribués en seconde ligne et à la Kriegsmarine. Les versions de tireur d'élite ont été utilisées avec succès par les Allemands car elles étaient très fiables et plus précises, car plus faciles à régler au-delà de 400 mètres.

Corée du Nord : L’Union soviétique et la république populaire de Chine ont fourni un nombre important de Mosin-Nagant à la Corée du Nord pendant la guerre de Corée. Cependant, la politique d’autarcie encore en effet aujourd’hui a fait que la Corée du Nord a produit ses fusils elle-même.

Pologne : Dans les années 1920, la Pologne recalibra environ 77 000 Mosin-Nagant en 8 mm Mauser (8x57S). Les canons furent rechambrés en 8 mm et raccourcis à 23 pouces. Des modifications furent aussi apportées aux culasses et aux chargeurs pour permettre l’utilisation des lames-chargeurs et assurer un approvisionnement correct. La hausse fut modifiée pour s’adapter à la trajectoire de la balle de 8x57S. La crosse fut raccourcie et on lui ajouta un support pour baïonnette type Mauser. Ces fusils étaient appelés Karabinek wz. 91/98/23 ou wz. 91/98/25 et équipaient des unités de cavalerie et d’artillerie à cheval jusqu’à ce que des Mauser de fabrication polonaise soient disponibles. Après la Seconde Guerre mondiale, la Pologne a produit une grande quantité de carabines M-44 (Kb. wz M48) à l’arsenal de Radom, identifiables par un 11 inscrit dans un cercle frappé sur le magasin du fusil, leur « code de pays ».

Empire Ottoman : Tout comme l’Allemagne et l’Austro-Hongrie, l'Empire ottoman captura beaucoup de Mosin-Nagant pendant la Première Guerre mondiale. Un grand nombre fut alors acquis grâce à des aides allemandes, ou quand l’armée blanche cherchait un refuge après la guerre civile russe.

États-Unis : Quand le tsar fut détrôné en 1917, le gouvernement américain annula le contrat originellement signé par la New England Westinghouse et par Remington Arms. Plutôt que de livrer le restant aux bolcheviques, tous les fusils en transit furent achetés par l’armée américaine sous la désignation « Rifle, 7,62 mm, Model of 1916 ». Les fusils restés en Grande-Bretagne équipèrent les forces expéditionnaires américaines et britanniques envoyées en Russie du Nord en 1918-1920. Ceux encore en Amérique furent principalement utilisés pour l’entraînement au tir de l’US Army et pour équiper des unités de la garde nationale. Après la Première Guerre mondiale, les fusils restants furent déclarés surplus et vendus aux membres de la National Rifle Association of America pour seulement 3,34 $ chacun.

Espagne : Les Républicains espagnols achetèrent des dizaines de milliers de Mosin de tous types pendant la guerre civile espagnole.

Afghanistan : Le Mosin-Nagant a également été vu en action dans les mains des moudjahidins en Afghanistan durant l’occupation de l’URSS dans les années 1970-80, et servit aux forces de l’Alliance du Nord dans les années 1990 et au début du XXIe siècle.

Le Révolver Nagant 1895 : L'Autre Icône Armurière Russe

Si le Mosin-Nagant est un fusil légendaire, l’histoire de l’armement russe du début du XXe siècle ne serait pas complète sans mentionner un autre chef-d’œuvre d'ingénierie signé Nagant : le revolver Nagant modèle 1895. Ce revolver à barillet est une création de l'industriel belge Léon Nagant, qui produisit une arme à emprunt de gaz, un système peu courant pour une arme de poing, pour l’armée tsariste.

Une Innovation Technique Majeure : L'Étanchéité des Gaz

Léon Nagant a conçu un ingénieux système par lequel le barillet avance de quelques millimètres vers l’avant concomitamment à l’armement du chien. Lors du tir, la balle avance et le sommet de l’étui, désormais dans le canon, gonfle. En gonflant, le sommet de l’étui se plaque à l’intérieur du canon, assurant ainsi une totale étanchéité des gaz. Le barillet est collé au canon, l’étui plaqué dans le canon a gonflé à l’intérieur du canon sur quelques dixièmes, l’entrefer est définitivement nul. Aucune chance que du gaz s’échappe, il ne peut donc que pousser la balle de toute sa puissance. Et, miracle, cela fonctionne en simple ou double action !

Pour cela, les Nagant ont inventé une cartouche tout aussi originale que l’arme, avec un projectile du même diamètre, 7,62 mm, que le fusil russe dont ils étaient déjà les pères conjoints. Cela a permis d’utiliser en usine les mêmes bancs à rayer que pour les fusils, un point sur lequel Sergueï Mosin a insisté dans son excellent français. Cette cartouche présente la particularité d’un inserrement/enfoncement complet de la balle dans la douille pour permettre de n’avoir au sommet que l’extrémité de l’étui qui viendra se coller dans le canon. La puissance de gaz récupérée permet d’extraire sans problème cette balle pourtant totalement enfoncée dans l’étui. Cette innovation augmentait la puissance de 15 à 25% dans la majeure partie des cas, permettant des munitions rapides et ultra-pénétrantes, très appréciées dans l'armée russe.

Un Revolver Capable de Recevoir un Silencieux

Autre avantage accessoire, cette étanchéité des gaz rendait possible d’équiper le revolver d’un silencieux (ou réducteur de son). L’idée prend tout son sens puisque le bruit lié à l’échappement des gaz via l’entrefer disparaît. Il ne reste à réduire que le son produit en extrémité de canon. Encore aujourd’hui, mondialement, très peu de revolvers peuvent chausser un silencieux. Le Nagant 1895 demeure à ce jour le seul revolver mondial assez facilement accessible et équipable d’un silencieux. Bien que fondamentalement conçu pour gagner en vélocité, ses particularités sonores semblent avoir toujours inspiré les forces secrètes russes très tôt. Dès 1924, une version à canon et crosse raccourcie était livrée en nombre au NKVD, parallèlement à une version à silencieux.

L’arme est très fiable mais évidemment un peu plus complexe à produire qu’un revolver « simple » sans obturation de gaz. C’est sans doute ce qui explique que peu d’autres nations aient adopté le système Nagant. Les Russes l’industrialisèrent néanmoins sans problème, et leurs soldats ne se sont jamais plaints de sa complexité ou de sa fragilité.

Production et Empreinte Historique

Produit en Belgique de 1895 à 1913, l’Empire russe acheta la licence pour le produire à Toula dès 1898. La production russe monta rapidement à 20 000 exemplaires par mois. Au total, plus de 2 millions d’exemplaires sont sortis des usines russes puis soviétiques jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après la disparition de l’usine Nagant en 1928, la jeune Pologne racheta les machines-outils belges pour en produire une version polonaise. La fabrication du Nagant s’étala sur 50 ans, de 1895 à 1945.

Le Nagant 1895 a été le témoin et l'instrument d'événements majeurs de l'histoire russe et mondiale. Il fut l’arme du suicide du Général d’Armée Samsonov à Tannenberg le 29 août 1914 et celle de la plupart des tchékistes liquidant la famille impériale et ses proches dans une cave d’Ekaterinenbourg une sinistre nuit de juillet 1918. Elle fut aussi l’arme des purges qui tua Kirov, successeur présumé de Staline, en plein siège du Parti à l’Institut Smolny le 1er décembre 1934. Ce revolver abattra également le 6 novembre 1944, au Caire, des mains d’un terroriste de l’organisation juive de libération de la Palestine Lehi, le Gouverneur Général britannique au Moyen Orient, le Baron Walter Edward Guinness, 1st Baron Moyne. Elle fut surtout l’arme de poing de la folle bravoure des officiers russes de la Première Guerre mondiale, celle des partisans et officiers soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale, et l’arme de dernier recours des combats les plus désespérés du front Est entre 1941 et 1945. Notre exemplaire de ce jour est un très beau spécimen d’une fabrication impériale russe de 1915, les modèles impériaux étant infiniment plus rares que les modèles soviétiques produits en masse durant la Seconde Guerre mondiale. Ces fabrications impériales sont égales en qualité aux productions d’avant-guerre soviétiques.

L'Héritage Industriel des Frères Nagant

L'aventure des frères Nagant, Émile et Léon, ne se limite pas à leur collaboration sur le Mosin-Nagant ou à l'invention du Nagant 1895. Au départ, rien ne les destinait aux armes. En 1855, ces deux très jeunes frères Nagant créent un atelier de mécanique de précision dans une ville de Liège, hantée par l’industrie armurière la plus productive d’Europe, mais ils ne produisent eux-mêmes aucune arme. Leur démarrage dans l’industrie des armes fut le fruit d’une rencontre improbable en 1867 avec Samuel et Eliphalet Remington, des touristes américains venus à Liège chercher des sous-traitants pour fabriquer des pièces détachées. Les Remington, impressionnés par la qualité de la production, le contrôle qualité intraitable et la formation technique du personnel de Nagant Frères, leur passèrent une commande opportune de 5 000 fusils Rolling Block Remington à livrer aux zouaves pontificaux. Ce coup d’essai fut un coup de maître.

Très vite, les Nagant commencèrent à inventer pour eux-mêmes, transformant leur entreprise en un acteur majeur de l’armement liégeois, équipant l’Armée, la Gendarmerie et les Douanes Belges, et gagnant des contrats militaires à l’export. Outre les armes, les frères Nagant ont également fabriqué d’excellentes automobiles, de très belles voitures qui ont remporté les compétitions les plus prestigieuses de leur époque et furent vendues par dizaines de milliers dans un marché naissant, avec 19 modèles produits entre 1896 et 1928. Le succès planétaire de leurs deux armes « russes » éclipsa cependant ces autres réalisations, même si les Nagant belges, argentins, brésiliens ou même suédois sont également des pièces magnifiques d’arquebuserie.

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