Apocalypse Now : Une Odyssée en Terrain Miné, de la Plage de Surf à l'Abîme de l'Âme

L'un des films les plus emblématiques et les plus discutés de l'histoire du cinéma, Apocalypse Now, offre une plongée inoubliable dans les méandres de la guerre du Viêt Nam, non pas comme un simple récit historique, mais comme une expérience viscérale de la folie des hommes et une réflexion philosophique profonde. Il s'agit d'une adaptation libre du roman "Au cœur des ténèbres" de Joseph Conrad, une œuvre parue en 1899, bien que cette inspiration fondamentale ne soit pas même citée au générique. Francis Ford Coppola, le réalisateur, a transposé l'intrigue du fleuve Congo à la jungle vietnamienne, créant ainsi une toile de fond pour une quête à la fois physique et métaphysique.

La Mission de Willard : Un Voyage vers l'Obscurité

Saïgon, 1969. Le capitaine Benjamin L. Willard (incarné par Martin Sheen) est un homme mal rasé et imbibé d'alcool, qui s'ennuie et est submergé de fantasmes. Cloîtré dans une chambre d’hôtel de Saigon, le jeune capitaine Willard est sorti de sa prostration par une convocation de l’état-major américain. Mais l'état-major ne l'a pas oublié. Réveillé et emmené rudement, il apprend du général Corman et du colonel Lucas de la C.I.A. qu'il doit partir tout de suite pour le Cambodge, pays neutre. Le général Corman lui confie une mission qui doit rester secrète : éliminer le colonel Kurtz (Marlon Brando), un militaire aux méthodes quelque peu expéditives et devenu incontrôlable et sanguinaire, réfugié avec ses hommes au plus profond de la jungle, au-delà de la frontière cambodgienne.

Willard embarque donc sur un petit patrouilleur, l'US PBR, commandé par le sergent major Phillips, avec "Chef", "Lance" et "Clean" pour compléter l'équipage. Ils doivent remonter le Nung, un fleuve vietnamien qui se transforme en un Styx tropical et tâché de sang, remontant vers une figure paternelle détentrice d'un secret indicible. Durant sa lente remontée du fleuve, Willard acquiert la confirmation que l'horreur peut détruire le cœur de l'homme et le renvoyer à l'animalité. Le capitaine Willard, d'ailleurs, est plus un spectateur qu'un acteur durant la majeure partie de ce périple.

Le Colonel Kilgore et la Chevauchée des Walkyries : Surf au Milieu du Chaos

L'un des passages les plus mémorables du film intervient au bout d’une grosse demi-heure, ou 38 minutes dans la première version sortie en 1979 et 36 dans celle, plus longue, distribuée en 2001. Pour accéder au fleuve qui le mènera au repaire du colonel Kurtz, le capitaine Willard est escorté par la flotte héliportée du lieutenant-colonel Bill Kilgore (Robert Duvall), du 1er commandant de cavalerie. Kilgore en profite pour mener un raid sur un village vietnamien. Le PBR de Willard et ses hommes remontent le Nung jusqu'à la boucle côtière. Là, ils sollicitent l'aide du lieutenant-colonel Bill Kilgore pour remonter le bateau plus loin sur le Nùng. Kilgore refuse avant de se lier d'amitié avec Lance lorsqu'il découvre son expérience de surf. L'humanité est encore présente chez le colonel qui compense l'horreur du bombardement au napalm par l'extravagance d'une partie de surf.

À l’approche du village, Kilgore lance plein tube « la Chevauchée des Walkyries » de Wagner. Alertés par la musique, les habitants fuient, pendant que d’autres organisent la riposte. Le ballet des fusées et des armes lourdes s’engage, les hélicoptères survolent le village et les alentours. Un sous-officier repère un convoi de soldats ennemis à bord d’une 2CV. L’hélicoptère de Kilgore est touché par une fusée de détresse : « C’est rien, c’est rien », rassure le chef. La musique redouble d’intensité, certains appareils se posent, les GI débarquent fusil au poing. L’un d’eux se blesse à la jambe, fauché par une grenade. L’hélicoptère censé le rapatrier explose, touché par une autre grenade lancée par une jeune Vietnamienne, tuée dans la foulée par les Américains.

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Kilgore aperçoit alors les vagues, de majestueux rouleaux de mer, qui s’écrasent à côté du village - la véritable raison qui a poussé cet obsédé du surf à engager la bataille. Il pose son hélico, se plaint du changement de vent causé par le napalm, qui sabote les vagues pour surfer, et remet à Lance un caleçon de bain de la part de sa cavalerie aéroportée. Cette séquence, rajoutée dans Apocalypse Now Redux, montre le lieutenant-colonel Kilgore faire son apparition en atterrissant avec son hélicoptère. Willard et l'équipage du bateau s'éclipsent, le capitaine dérobant au passage la planche de surf du lieutenant-colonel, un geste qui souligne l'absurdité de cette guerre qui retourne les objets du quotidien contre lui.

Willard prend le commandement du PBR lorsque Phillips tente de donner la priorité à d'autres objectifs par rapport à la recherche de Kurtz. Willard révèle en partie sa mission à Phillips pour atténuer ses inquiétudes au sujet de la priorité de sa mission. Cette scène du surf est devenue le titre d’une chanson de l’album Sandinista! des Clash et est souvent citée comme une métaphore puissante de l'attitude des armées américaines pendant la guerre, mêlant la destruction à une recherche hédoniste.

Les Haltes Insensées : Playmates et Fantômes du Passé

Au fur et à mesure que la nuit tombe, le PBR atteint l'avant-poste américain de Do Lung Bridge sur la rivière Nùng. Willard et Lance tentent vainement de trouver des informations sur leur route en amont. Cet avant-poste se révèle être un camp américain totalement désordonné. Willard y rencontre l'animateur de la soirée et négocie avec lui deux bidons de gasoil contre une heure et demie en compagnie des playmates, durée étendue à deux heures dans la version Redux.

"Chef" passe son temps avec Miss Mai dans l'hélico de la troupe et Lance avec la playmate de l'année dans un entrepôt où il découvre au passage le corps d'un soldat mort. Clean, quant à lui, attend son tour sous la pluie. Le matin qui suit la soirée avec les playmates, Clean raconte à Phillips l'histoire d'un sergent américain qui a tué un soldat vietnamien pour une stupide histoire de magazine Playboy confisqué. Ces scènes illustrent la désorientation morale et le chaos qui règnent, où l'armée américaine est gangrenée par la drogue et les trafics en tout genre, comme le montre la séquence à la base de ravitaillement, avec trafics de motos, d'alcool, de drogue, sur lesquels l'armée ne peut que fermer les yeux tant l'horreur est à venir.

Le lendemain, Willard apprend qu'un autre agent, le capitaine Colby, a été envoyé avant lui avec une mission identique à la sienne, et a rejoint Kurtz. Pendant que l'équipage se repose, Lance déclenche un fumigène et attire ainsi l'attention d'un ennemi camouflé. Les dangers du fleuve sont omniprésents. Plus haut sur le Nung, Phillips est tué par une lance lancée par les indigènes et tente de tuer Willard en l'empalant. Willard l'étouffe et Lance envoie le corps de Phillips dans la rivière. Willard révèle sa mission à Chef, approfondissant la conspiration et la solitude de sa quête.

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La Plantation Française : Écho d'un Monde Révolu

Un autre moment clé, significativement réintégré dans Apocalypse Now Redux, est la fameuse séquence de la plantation française, que Coppola avait retirée volontairement à l'époque car il l'avait jugée ratée. Cette scène se situe juste avant l’arrivée au repaire de Kurtz, conférant une signification cruciale à cette escale. Willard et ses hommes sont chaleureusement accueillis par Hubert De Marais, propriétaire d'une plantation française. Clean, tout juste abattu, obtient des funérailles militaires, soulignant la violence constante du voyage.

Le dîner familial tourne rapidement au débat politique. Cette vieille demeure coloniale semble en total décalage avec la réalité de la guerre : un certain luxe, avec des serviteurs vietnamiens, où l'on maintient les traditions françaises comme l'éducation des enfants, la cuisine, mais dans une atmosphère de chaos, comme le montre la dispute qui gagne les convives à table. Ces tenants du colonialisme appartiennent bien au passé. Coppola se livre à une sévère critique de la colonisation, montrant aussi l'inutilité de l'engagement américain dans le face à face qui oppose Hubert Desmarais, le propriétaire de la plantation, au capitaine Willard, et ce que pensent beaucoup d'Américains à l'époque, qui ne comprennent pas ce qu'ils font là. L'absurdité de la guerre du Vietnam détruit la conscience des soldats.

La réintégration de cette scène dans Redux projette le spectateur dans les années 50, avec les fantômes d’un ancien monde, celui des colons français d’Indochine, un monde révolu, qui ne comprend ni ce lieu ni ses habitants. Cette digression, bien que perçue par certains comme une pause dans la remontée du fleuve, enrichit le contexte historique et la critique du film, offrant une vision plus ample et texturée de la complexité du conflit vietnamien.

Kurtz : L'Horreur, l'Horreur…

Le PBR arrive à l'avant-poste de Kurtz et l'équipage survivant retrouve le photojournaliste freelance américain (Dennis Hopper), qui respecte le génie de Kurtz. Pendant qu'ils se promènent, ils rencontrent un Colby hébété avec d'autres militaires américains maintenant dans l'armée renégate de Kurtz. En retournant au PBR, Willard prend Lance avec lui, laissant Chef derrière avec l'ordre de lancer une attaque aérienne sur le camp de Kurtz s'ils ne rentrent pas.

Dans le camp, Willard est fait prisonnier et amené devant Kurtz dans un temple sombre. Torturé et emprisonné pendant plusieurs jours, Willard est libéré en donnant sa parole de ne pas s'enfuir. Kurtz lui expose ses théories sur la guerre, la condition humaine et la civilisation, tout en louant le courage et le dévouement des Viêt-Cong. Willard se réveille enfermé dans une boîte. Il reçoit la visite de Kurtz qui lui lit un vieil article du Time, une scène retirée de la version Final Cut.

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Le colonel Kurtz n'est pas différent de Willard, ou des hommes qui ont ordonné cette mission. C'est la conscience qui est trop faible vis-à-vis de l'état de guerre. L'étrangeté d'Apocalypse Now repose sur la retenue de son personnage principal. Malgré l'illusion d'une focalisation interne à travers le recours à la voix off, Willard reste à l'écran un spectateur silencieux, constamment en retrait de l'action. Son mutisme l'oppose au colonel Kurtz, dont la réputation énigmatique, pourtant bien entérinée au début du film, est désamorcée lors de la rencontre entre les deux hommes, Kurtz se livrant sans résistance à son assassin, verbalement puis physiquement. Willard évite ainsi de dire "je" et de s'abandonner à la désorganisation de la guerre. Il n'est pas le double d'un être monstrueux qui semble incarner la guerre elle-même mais celui qui doit sacrifier la bête.

Naviguer jusqu’au temple de Kurtz, c’est régresser vers le stade primitif, vers ces territoires inconnus où l’humanité se retrouve soudain face à sa propre nature. D’où le fait que Willard en arrive à remonter le cours du temps et de l’Histoire à mesure qu’il remonte le fleuve. Loin du simple bidasse qui aurait viré monstrueux pour cause de mégalomanie impossible à canaliser, Kurtz EST la guerre autant que le film EST le Vietnam. Son expression ultime, son essence la plus radicale, le climax dégénéré d’un récit-fleuve qui prend fin sur son repaire et qui force son protagoniste à réveiller sa part la plus sombre à mesure qu’il se rapproche de sa cible.

Cette nuit-là, alors que les renégats abattent cérémonieusement un buffle d'eau, Willard entre furtivement dans la chambre de Kurtz, alors qu'il s'enregistre, et le tue avec une machette. Mortellement blessé, Kurtz murmure "… L'horreur … l'horreur …" et meurt. Ces derniers mots résonnent en Willard alors qu'il s'enfonce dans la nuit. Tout le camp voit Willard partir. Mais, portant la collection des écrits de Kurtz, tous s'inclinent devant lui. Willard mène alors Lance au bateau et s'enfuit.

Un Tournage Apocalyptique : Le Film EST le Vietnam

Les paroles de Francis Ford Coppola sont désormais trop célèbres pour qu’on espère surprendre qui que ce soit en les ressassant : "Mon film n’est pas un film. Mon film ne traite pas du Vietnam. Il EST le Vietnam. Exactement comme il était. C’était fou. Et la façon dont nous l’avons tourné était très proche de celle dont les Américains ont fait la guerre au Vietnam." Il n’empêche qu’elles sont totalement indissociables du film. On les aurait sans doute oubliées très vite si ce tournage n’avait pas été à ce point chaotique, si son équipe n’avait pas à ce point sombré dans la folie, si son réalisateur n’avait pas à ce point frôlé la ruine et nourri des envies de suicide.

Coppola, dont la filmographie reste un cas d’école en matière de galères financières et de combat pour l’intégrité artistique, changea radicalement l’image du cinéaste. Il ne faut plus y voir un artiste qui déploierait sa vision sur un plateau de tournage en toute sécurité et avec une conscience préalable des problèmes à gérer, mais au contraire un authentique combattant guidé par un vrai désir d’expérimentation, qui se met sans cesse en danger, tant physiquement que financièrement, afin de créer quelque chose d’inédit et de novateur, qui plus est dans un environnement dont il pourrait bien ne jamais revenir intact. Friser la démence pour faire un film, finir par se convaincre soi-même qu’il faut être fou pour être capable d’en réaliser un.

Le chaos sans nom du tournage, allant d’un dirigisme schizo-mégalo de Coppola (il s’y fit tour à tour tyran imbuvable et maniaque borderline) à une menace constante de banqueroute en passant par une sévère ingurgitation de stupéfiants, n’a pas fait que donner au film son caractère hallucinatoire. Il est le film lui-même. Sur le tournage d’Apocalypse Now, Coppola aura visé bien plus large qu’un James Cameron ayant choisi de structurer le chantier de Titanic comme un potentiel naufrage. Le réalisateur alors célébré du diptyque Parrain 1 & 2 et de Conversation secrète aura choisi de jouer viscéralement le jeu de l’apocalypse, de l’encourager avant même qu’elle ne vienne tout ravager. Le casting, composé de moussaillons à peu près aussi zinzins, shootés et mégalos que le capitaine (surtout Dennis Hopper et Marlon Brando), aura (in)consciemment ramé à l’aveugle, sous substance, en état second. D’où cette sensation d’urgence et de fièvre qui confère au résultat la tonalité à la fois maladive et contemplative d’un bad trip ayant fini par atteindre tout le monde.

Comme cible de cette catastrophe matérielle sciemment organisée, il y a bien évidemment les États-Unis, ce pays qui s’embourbe lui-même dans un conflit lointain et qui met en scène sa gloire patriotique comme un spectacle aussi surréaliste que déliquescent. Sur ce point précis, il y a un détail qui n’a jamais échappé à tout spectateur d'Apocalypse Now : Coppola s’est lui-même inclus dans le film. Au début du voyage, lors d’une scène où Willard et son équipe débarquent sur la boucle côtière afin d’y réclamer l’aide du colonel Kilgore, le conflit fait rage autour d’eux et un énigmatique réalisateur barbu, accompagné d’un caméraman, leur hurle à la gueule des indications sur la meilleure façon de se comporter et sur le fait de ne pas regarder la caméra. D’un point de vue purement diégétique, il s’agit d’une équipe de télévision qui enregistre le témoignage d’une attaque armée (après tout, le conflit vietnamien fut souvent médiatisé en temps réel), mais le simple fait de reconnaître illico l’identité de ce barbu hystérique crée le vertige en faisant se confondre la guerre et son spectacle.

Métaphores et Allégories : Un Voyage dans l'Inconscient

Si les allégories pullulent dans Apocalypse Now, cela tient en grande partie au contenu déjà très symbolique - voire mythologique - de la courte nouvelle de Conrad. Il y était question de la lente remontée du fleuve Congo (alors sous occupation belge) par un navire marchand vers un comptoir laissé en roue libre à un certain Kurtz, qui aurait fini par perdre progressivement la raison au fin fond de la jungle. Déjà ce motif stimulant de la remontée vers une supposée origine primitive (celle de la sauvagerie ?), auquel se superposent d’évidentes connexions avec l’œuvre d’Homère : Willard est un néo-Ulysse lancé dans une odyssée, Kilgore et les hélicoptères sont la déclinaison des cyclopes, les playmates sont les sirènes qui tentent de l’envoûter. Ce cher Dante a aussi son mot à dire dans l’affaire : si le fleuve Nung devient ici un Styx tropical et tâché de sang (un vaisseau sanguin ?) qui remonte vers une figure paternelle (un cerveau ?) détentrice d’un secret indicible, la régression du monde qu’il traverse a tôt fait de se muer en abîme dantesque, avec son poète Virgile (ce photojournaliste déjanté et bavard), ses divers cercles d’abomination (plein de mausolées à base de crânes et de squelettes qui jonchent les rives du fleuve), son imposante cité de Dité (un temple en ruine, peint du sang des cadavres et décoré de têtes coupées) et enfin son Diable indescriptible (le crâne rasé de Marlon Brando dans la pénombre).

Remonter jusqu’à Kurtz équivaudrait à se confronter à une sorte de « savoir ultime », peut-être interdit et inavouable. À ce stade-là, une autre « odyssée » nous vient en tête : le mythique 2001 de Stanley Kubrick, qui faisait se confronter un astronaute à ses « doubles du futur » après avoir laissé un mystérieux monolithe noir lui faire atteindre les confins de l’univers. Apocalypse Now offre à Willard un trajet à la fois similaire et inversé qui le projette littéralement « au cœur des ténèbres », face à un monolithe (Kurtz) vénéré et adoré par des hommes revenus à l’état primitif. Il s’agit dans les deux films de creuser un mystère métaphysique, de se mettre en quête d’un totem opaque suscitant autant la fascination que la terreur, de ne plus savoir faire de distinction entre sa présence et son absence, de toucher du doigt une force méconnue qui attire le monde vers son possible engloutissement. Cette sorte d’énergie négative que Kurtz ne cesse d’incarner et de propager, il suffit d’entendre ses messages de gourou radiodiffusés, atteint toutes les sphères du monde civilisé à la manière de cercles concentriques, interpellant ainsi l’homme sur ce qu’il a d’intime (la folie et la mégalomanie qui l’habitent), d’historique (la guerre qu’il ne cesse de provoquer au fil des siècles), de physique (la violence et la sauvagerie) et de métaphysique (l’origine de ces forces obscures). Coppola avouait d’ailleurs lui-même en interview vouloir faire en sorte que le personnage soit une abstraction que seule l’imagination du spectateur, alors stimulée par les pièces d’un puzzle qu’il s’agirait de recomposer, serait capable de matérialiser.

Évolution d'une Œuvre : Des Versions Multiples

Coppola a envisagé deux fins très différentes pour le film. L'une (définitive) montre Willard menant Lance par la main alors que tout le monde dans la base de Kurtz jette ses armes, et se termine par des images de Willard pilotant lentement le PBR loin de l'enceinte de Kurtz, se superposant à l’idole de pierre, qui s'estompe ensuite en noir. Coppola a déclaré que cette fin originale avait été écrite à la hâte et qu’il préférait terminer le film d'une manière plus positive, ce qui est déjà le cas dans la version 70mm, présentée concomitamment à la version 35 mm dont Coppola va modifier le négatif au début des années 80 et dès la première version DVD. La version où le générique défile sur des plans de la jungle explosant en flammes provenait de la destruction des décors. Dans le commentaire du DVD, Coppola explique en effet que les images d'explosions n'étaient pas destinées à faire partie de l'histoire ; elles étaient destinées à être considérées comme complètement séparées du film. Il avait tourné les images lors de la démolition des décors ; leur destruction et retrait étant requis par le gouvernement philippin. Coppola filme la démolition avec des caméras équipées de différentes pellicules et objectifs pour capturer les explosions à différentes vitesses. Il voulait faire quelque chose avec ces images dramatiques et a décidé de les ajouter au générique. Mais lorsque Coppola a entendu que le public interprétait cela comme une frappe aérienne appelée par Willard, il l’a retiré des copies 35 mm.

Le film obtient la Palme d'Or au Festival de Cannes ex-aequo avec Le tambour de Volker Schlöndorff. Il a en effet contre lui la présidente du jury, Françoise Sagan, qui n'aime pas la guerre et la violence et qui, comme Jules Dassin, aimerait primer un film moins gros et idéologiquement moins ambigu (les morceaux de bravoure des hélicoptères) et qui préfère donc Le tambour. Le débat dans le jury devient de plus en plus tendu et Robert Favre le Bret leur force un peu la main en leur disant "vous ne pouvez pas ne pas lui donner la Palme d'Or". De son côté, Coppola, qui avait déjà remporté la Palme d'Or cinq ans plus tôt avec Conversation secrète, avait insisté pour être de nouveau en compétition : "Dès l'instant où vous montrez un film, dira-t-il plus tard, vous êtes en compétition. Je ne comprends pas ce que veut dire, être hors compétition". Lorsque Rassam doit localiser Coppola pour lui annoncer qu'il doit prendre un vol d'urgence pour récupérer la Palme d'Or ex-æquo, le distributeur retrouve le grand réalisateur à table au restaurant Le Duc à Paris. Lors de sa projection à Cannes en mai 1979, le film, projeté en copie 70 mm, ne comporte aucun générique, ni de début ni de fin.

Une nouvelle version considérablement rallongée est en effet distribuée à partir de 2001 sous la dénomination Apocalypse Now Redux, qui porte le métrage de 2h21 à 3h14. Elle a été accueillie de manières diverses. Certains considèrent les ajouts comme des digressions qui amoindrissaient la force du récit, car elles constituent des pauses dans la remontée du fleuve. Coppola, quant à lui, a déclaré : "Mon but avec Apocalypse Now Redux est de présenter une expérience plus riche, plus ample, plus texturée du film, qui comme l'original à l'époque donne aux spectateurs la sensation de ce que fut le Viêt Nam ; l'immédiateté, l'insanité, la griserie, l'horreur, la sensualité et le dilemme moral de la guerre la plus surréaliste et la plus cauchemardesque de l'Amérique." Dans cette version Redux, six séquences ont été rajoutées, notamment l'arrivée de Kilgore en hélicoptère, la scène des playmates enrichie (avec Clean attendant son tour sous la pluie et Lance découvrant un corps), et la séquence de la plantation française, avec Clean obtenant des funérailles militaires et le dîner familial tournant au débat politique. Willard recevant la visite de Kurtz, qui lui lit un vieil article du Time, est également un ajout de cette version.

Francis Ford Coppola dévoile une nouvelle version dite "Final Cut" en avril 2019, au festival du film de Tribeca, pour les 40 ans du film et également le 20 octobre 2019, en sa présence, à la séance de clôture du Festival Lumière de Lyon. Cette nouvelle version dure 183 minutes, soit 20 minutes de moins que la version Redux : les scènes des Playboy bunnies et du colonel Kurtz en train de lire des articles de Time à Willard sont retirées.

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