Introduction
"Le Voile Noir du Pasteur" de Rick Moody est une œuvre complexe qui défie les catégorisations génériques traditionnelles. Au lieu d'une simple autobiographie, Moody propose une autofiction, un récit qui repose sur une imposture littéraire révélée seulement à la fin du roman. Cet article explore comment Moody déconstruit l'élan autobiographique et privilégie la dissimulation à la confession, créant ainsi un récit polyphonique qui transforme la quête d'identité individuelle en une exploration de l'identité nationale américaine.
La Disparition d'un Sous-Titre et ses Conséquences
Lors de sa publication initiale en 2002, "The Black Veil" portait le sous-titre "A Memoir with Digressions". Un an plus tard, cette mention disparaît, signalant une évolution significative dans la perception de l'œuvre. L'édition française, intitulée "À la recherche du voile noir", reflète ce changement. Cette amputation du sous-titre renforce la dimension fictionnelle du texte, transformant l'autobiographie en un roman familial reposant sur une tromperie littéraire.
Une Tromperie Généalogique
Le point de départ de cette tromperie est une note de bas de page dans la nouvelle de Nathaniel Hawthorne, "Le Pasteur au voile noir" (1832). Hawthorne y mentionne un certain Joseph Moody, pasteur du XVIIIe siècle, comme source d'inspiration pour son personnage. Rick Moody s'empare de ce détail, un simple patronyme partagé, pour tisser une fable reliant sa propre histoire familiale à un héritage littéraire fantasmé.
Le titre du roman de Moody, tout comme celui de la nouvelle de Hawthorne, fait référence au voile noir que le révérend porte pour dissimuler sa culpabilité après la mort accidentelle de son ami. Cette intertextualité place le roman sous l'influence de Hawthorne, dont la nouvelle est d'ailleurs reproduite intégralement à la fin de "The Black Veil". Cette double autorité crée un objet littéraire hybride, où le récit de soi devient une entreprise romanesque.
La Remise en Cause du Paradigme Autobiographique
Le paradigme autobiographique traditionnel est remis en question. Le narrateur à la première personne n'est plus la seule source d'autorité. D'autres voix se font entendre, celles de Hawthorne, Melville et Poe, identifiées ou non. Cette identité plurielle complexifie l'entreprise mémorielle. Le narrateur devient le produit d'une somme de connexions qui l'ancrent dans une communauté plus large, exigeant en retour une part d'effacement.
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Le titre lui-même suggère un désir de dissimulation, plaçant le texte sous le signe du voile et de l'obscurcissement. Moody met ainsi en péril le pacte autobiographique, trahissant constamment la promesse de vérité. L'identité entre le narrateur et l'auteur devient problématique, le "je" de Moody étant pluriel, fragmenté, manipulateur et menteur.
Autofiction et Simulation Autobiographique
"The Black Veil" s'apparente davantage à une autofiction qu'à une autobiographie. Moody propose un simulacre d'autobiographie, faisant entrer en résonance de multiples voix qui obstruent la confession. Il met en scène sa propre genèse et celle de son récit, prenant le lecteur en otage.
L'épiphanie qui révèle le caractère fictionnel du texte survient lors d'une deuxième lecture. Rick Moody finit par nier son lien avec le pasteur au voile noir, se présentant comme un oublié de l'histoire, un anonyme portant un patronyme banal. Le sous-titre originel, "A Memoir with Digressions", prend alors une dimension ironique.
Au-Delà de l'Autobiographie: Une Réflexion sur l'Identité Américaine
Le roman ne se limite pas à l'autobiographie de Rick Moody, mais propose une réflexion plus large sur ce que signifie être un Américain au XXIe siècle, et plus particulièrement, un écrivain américain. L'histoire du pasteur au voile noir dépasse sa seule portée familiale pour devenir une interrogation collective.
L'incipit du roman suggère déjà cette portée collective, utilisant la première personne du pluriel : "Eh bien voilà en quoi consistent nos crimes." Le motif du voile noir est transposé dans l'espace public du métro new-yorkais, où un individu à capuche noire rappelle le révérend Moody. Ce spectre de la ligne R établit un lien entre la culpabilité familiale des Moody et la culpabilité d'une nation entière.
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Moody suggère une parenté entre le citoyen américain et la figure spectrale du métro, une même parenté qui l'unit à l'ancêtre meurtrier. Le glissement de l'individuel au collectif est constant, la coda du roman explicitant la dimension criminelle inhérente à chaque Américain : "Être un Américain, être un citoyen de l'Occident, c'est être un meurtrier." L'écart entre la sphère privée et la sphère publique se resserre à mesure que le roman progresse.
L'Effacement et la Dissimulation comme Stratégies Narratives
La narration repose sur une stratégie d'effacement qui fait obstacle au projet autobiographique. Les images de dissimulation sont nombreuses, le désir de se cacher et de disparaître étant un trait caractéristique du narrateur. Lors de l'annonce du divorce de ses parents, il tente de se cacher derrière sa sœur, adoptant une stratégie de non-attention.
Cette quête de discrétion nuit au projet autobiographique, les événements saillants de la vie du narrateur n'étant pas racontés de manière linéaire. Le matériau autobiographique s'expose par strates et se construit de manière spiralaire. Le narrateur avertit le lecteur que son livre et sa vie se déroulent par crises, relevant plus de l'épilepsie que du récit. Le roman est fragmentaire, traversé de contractions, le matériau autobiographique ne surgissant que par crises. Le sous-titre originel met en valeur la digression, envisagée comme un complément indispensable à l'entreprise mémorielle.
Un Texte Hybride et Polyphonique
"The Black Veil" est un texte hybride régi par deux figures : Rick Moody et Nathaniel Hawthorne. Le spectre de ce dernier hante le texte et le paratexte, les titres des chapitres étant des extraits de différents textes de Hawthorne. Ces emprunts non référencés forment une préface codée et fragmentaire.
Le roman explore les thèmes de la culpabilité, de la dissimulation, de l'identité et de la mémoire, à travers une narration fragmentée et polyphonique. Moody utilise une variété de techniques narratives pour créer un effet de distanciation et de mise en abyme, remettant en question la notion même d'autobiographie.
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Le Voile Noir: Un Symbole de Dissimulation et de Culpabilité
Le voile noir, symbole central du roman, représente la dissimulation, la culpabilité et la part d'ombre qui réside en chacun. Il renvoie à la nouvelle de Hawthorne, mais aussi à la propre histoire familiale de Moody et à l'histoire de l'Amérique. Le voile noir est un écran qui masque la vérité, mais qui révèle aussi la complexité de l'âme humaine.