Le Bain de Sang de Melbourne : Quand le Water-polo Devient le Miroir d’une Révolution

L’athlète hongrois Ervin Zador, blessé à l’arcade sourcilière lors du match de water-polo qui a opposé son équipe à celle d’URSS, le 6 décembre 1956, aux Jeux olympiques de Melbourne, est devenu l’un des plus connus de l’histoire olympique. D’abord, on voit le sang, bien sûr, qui coule en une large traînée de son arcade sourcilière explosée. Ensuite, on attrape ce regard hagard planté sur un visage juvénile, celui du joueur de water-polo hongrois Ervin Zador, encore sidéré par le coup de poing qu’il vient d’encaisser, par la rixe qui s’est ensuivie, par ces spectateurs descendus au bord du bassin pour s’en prendre à son adversaire - et agresseur - soviétique. Cette photo, prise le 6 décembre 1956 lors du match opposant la Hongrie à l’URSS dans la piscine de Melbourne, est devenue l’une des plus connues de l’histoire olympique. Car elle est le prolongement de la révolution menée quelques semaines plus tôt par le peuple hongrois pour s’affranchir de la tutelle soviétique et finalement écrasée dans un bain de sang par l’Armée rouge. Ou quand, pour paraphraser le théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz, le sport devient la continuation de la guerre par d’autres moyens.

L’étincelle de Budapest et le contexte géopolitique

Le 23 octobre 1956, un mois tout juste avant l’ouverture des Jeux de Melbourne, la Hongrie s’était enflammée : une foule faite d’abord d’étudiants commença à se réunir à Budapest pour protester contre le pouvoir en place, avant de grossir encore et encore au fil de la journée, jusqu’à devenir une marée humaine posée sur les rives du Danube. Staline était mort trois ans plus tôt, une autonomisation vis-à-vis du grand frère soviétique semblait possible, le respect de certaines libertés fondamentales et une dose de démocratie désormais souhaités. « A cette époque, la Hongrie était vue comme un pays d’avant-garde », raconte l’historien Yvan Gastaut. « C’était le cas en sport, avec son équipe de football arrivée en finale de la Coupe du Monde en 1954, avec la star Ferenc Puskas. C’était le cas aussi en politique, avec cette volonté d’autonomisation, qui trouvera écho plus tard à Prague en 1968 ou dans la Pologne des années 1980. »

À Budapest, la contestation d’octobre 1956 avait gonflé jour après jour, jusqu’à s’étendre à tout le pays et à porter au pouvoir le réformateur Imre Nagy. Sauf que l’URSS finit par répliquer. Avec une brutalité inouïe. Le 4 novembre 1956, 1 500 chars soviétiques lancent l’assaut sur Budapest et font pleuvoir un orage d’acier sur la population locale - on comptera au moins 2 000 morts. Dans la nuit du 3 au 4 novembre, l’Armée Rouge pénètre dans Budapest avec 17 divisions blindées. 200 000 hommes ont été mobilisés. Une puissance de feu sidérante au vu de la « menace ». En quelques heures, la révolution est écrasée, même si les combats vont se prolonger plusieurs semaines.

Le 23 octobre, Budapest se soulève. Mouvement initié, comme souvent, par la jeunesse. 22 000 étudiants défilent dans les rues. La foule gonfle et, à 19 heures, ce sont 200 000 personnes qui manifestent devant le Parlement pour réclamer des réformes démocratiques. Dès ce premier soir, l'AVH, la police politique du régime, ouvre le feu. Premières d'une interminable série de victimes. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la Hongrie est entrée dans le giron des états-satellites de l'Union soviétique, le libérateur de 1945 devenu oppresseur. A l'occupation nazie s'est substituée une autre forme de tyrannie avec la mise en place du régime du parti unique dès 1947. « Oui, nous avons été libérés de cette dévastatrice, dictatoriale, extrémiste et horrible créature appelée nazisme, mais dans le même temps, beaucoup de gens ont été 'libérés' de leurs biens, de leurs droits et de leurs vies », rappelle le sociologue hongrois Karoly Nagy. « Les Soviétiques ont oublié de faire une chose : rentrer chez eux. Ils appelaient ça la démocratie populaire mais chaque mot était un mensonge. Ce n'était pas le peuple et ce n'était pas la démocratie. »

L’arrivée à Melbourne : l’onde de choc

Au moment où l’Armée rouge s’abat sur la capitale hongroise, l’équipe nationale de water-polo s’apprête à s’envoler, elle, pour les Jeux de Melbourne - elle ne prendra conscience de l’ampleur du massacre qu’une fois arrivée en Australie. C’est l’un des joueurs de l’équipe, le seul à parler anglais, qui lira à ses coéquipiers le récit de cette nuit sanglante dans les journaux locaux. « Il a dit que les Russes étaient revenus, qu’ils avaient bombardé Budapest et que la révolution était terminée, avec les représailles et le reste », se remémorait en 2011 sur la BBC Ervin Zador, le plus jeune joueur de l’équipe de water-polo, qui deviendra malgré lui le symbole de ces Jeux.

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Les membres de la délégation hongroise, en stage préparatoire à une vingtaine de kilomètres de Budapest, sur les hauteurs, avaient entendu les coups de feu et aperçu des nappes de fumée monter de la capitale. Ervin Zador prend alors une décision folle : dans la nuit du 4 au 5, il décide de quitter le camp d’entraînement. « Je ne savais pas si mes parents étaient encore en vie », explique-t-il dans Freedom’s Fury. « Nous n’avions que des bribes d’informations et, souvent, elles étaient contradictoires. Alors j’ai décidé de rentrer chez moi. J’avais très peur, j’étais même terrifié, mais j’ai marché, marché. » Il finit par atteindre le 6e arrondissement de Budapest, où habitent ses parents. Ils vont bien, eux aussi. Mais l’accueil n’est pas celui qu’escomptait Zador. En le voyant arriver, sa mère lui colle une gifle. « Idiot, pourquoi as-tu pris un tel risque ? », lui lance-t-elle. « Maman, je devais venir, je risque de ne pas rentrer avant longtemps ». Il ne croit pas si bien dire.

La piscine, une arène de combat

S’il y a bien une constante dans le sport, c’est son vocabulaire guerrier. Le moindre match se transforme en « combat », le stade devient alors une « arène », les équipes se livrent à une « guerre sans merci », lancent des offensives, défendent ardemment. Sur un terrain ou dans un bassin, l’agressivité devient une qualité. Évidemment, tout cela reste symbolique. Sauf lorsque la géopolitique fait irruption dans l’enceinte sportive et que le sport devient le miroir des tensions internationales.

Après quatre victoires lors du tournoi, les poloïstes font face à l’URSS : si les Hongrois l’emportent, ils pourront jouer la finale olympique. Et très vite, ils montrent qu’ils sont très supérieurs aux Soviétiques et mènent facilement au score. Sauf que la victoire ne leur suffit pas. Ce match est aussi une histoire de vengeance. Une question d’honneur national. Alors, dans chacune des deux équipes, on ne retient pas ses coups, on frappe l’adversaire en douce sous l’eau - les arbitres de water-polo n’ont qu’une visibilité limitée -, on charge le camp d’en face sans retenue… Dans les tribunes, la diaspora hongroise reçoit le soutien du public australien et tous hurlent leur haine de l’URSS.

À quelques minutes de la fin, les Hongrois mènent quatre à zéro quand un Soviétique écrase son poing sur le visage d’Ervin Zador. Du sang coule dans l’eau, des reporters présents sur place, chauffés à blanc par l’ambiance, laissent un peu filer leur plume et racontent dans leurs papiers que la piscine s’est colorée en rouge… La photo du poloïste au visage balafré est reproduite dans tous les journaux du bloc de l’Ouest, comme une métaphore de la révolution hongroise écrasée par les chars de l’URSS. « Ce match raconte aussi l’importance de l’image », poursuit Yvan Gastaut. « Si cette rencontre avait eu lieu durant les Jeux de 1924, jamais elle n’aurait rencontré un tel écho. »

Une équipe d’artistes face à la tragédie

Le water-polo, en Hongrie, incarne à la fois une tradition populaire et d’excellence. Avec l’escrime, et particulièrement le sabre, c’est l’autre grande école du sport magyar. Depuis les Jeux de 1928 à Amsterdam, la Hongrie a toujours décroché l’or ou l’argent olympique. Sacrée en 1932 et 1936, elle a reconquis le titre à Helsinki en 1952. Quatre ans plus tard, elle brigue donc un nouveau doublé et personne ne doute de sa capacité à y parvenir. L’immense majorité de l’équipe tenante du titre a rempilé. Miklos Martin, Gyorgy Karpati, Istvan Szivos, Antal Bolvari, le maître tacticien Kalman Markovits, alias « Le Professeur », et, surtout, Dezso Gyarmati. Souvent considéré comme le plus grand joueur de l’histoire du water-polo, ce génial gaucher est alors au sommet de son art à 29 ans.

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Pour Miklos Martin, « la plupart des membres de cette équipe n’étaient pas seulement des grands joueurs, ils étaient aussi des artistes absolus et le plus grand de tous était Gyarmati ». En cela, la Hongrie du water-polo ressemble de près dans ces années 50 à sa cousine footballistique, celle de Puskas, Kocsis ou Czibor. À cette scintillante brochette sont venues se greffer quelques jeunes pousses, dont le gardien à l’envergure phénoménale, Otto Boros, et Ervin Zador. Le gamin de la bande, né en 1935, racontait : « A 12 ans, je marchais le long de la piscine olympique et j’ai vu le nom des champions olympiques gravés sur une immense plaque. Je me suis dit 'un jour, moi aussi j’aurai mon nom ici.' »

La stratégie de la provocation

« Les matches face à l’URSS étaient traditionnellement tendus. Mais à Melbourne, c’était une autre dimension. Nous ne jouions pas seulement pour nous, mais pour nos frères, pour nos familles qui souffraient au pays. Il nous fallait absolument gagner l’or et punir les Russes », se souvenait Zador en 1996. Les joueurs de Budapest ont un plan : provoquer verbalement leurs adversaires. Tous ont appris à parler russe à l’école, les insultes fusent. « L’idée, c’était 'si on les énerve, ils commenceront à vouloir se battre. Et s’ils pensent à se battre plutôt qu’à jouer, ils rateront leur match. Et s’ils ratent leur match, nous le gagnerons.' On leur disait 'espèces de salauds, vous tuez nos frères, vous bombardez notre pays.' »

Le match est électrique mais la domination hongroise sans conteste : à deux minutes de la fin, ils mènent 4-0. Ervin Zador, qui a marqué deux buts, se voit demander dans les derniers instants de marquer le soviétique Valentin Prokopov. Après une faute sifflée contre lui, le jeune joueur se tourne vers l’arbitre pour protester. Mal lui en a pris. « Je n’aurais pas dû quitter Prokopov des yeux », a-t-il raconté dans le documentaire Freedom’s fury. « Quand je me suis retourné, il avait tout le haut de son corps hors de l’eau et s’élançait vers ma tête avec un bras ouvert. » Il reçoit de plein fouet un coup de poing au niveau de la tempe. Zador sort de la piscine sonné, le visage en sang. Quelques gouttes teintent l’eau de la piscine, il n’en faut pas plus pour surnommer ce match le « bain de sang ».

L’héritage d’un sacrifice olympique

Le match est interrompu, les spectateurs sautent par-dessus les barrières pour s’en prendre aux Russes. Ces derniers sont finalement escortés jusqu’aux vestiaires par la police australienne. Le lendemain, l’équipe de Hongrie bat en finale la Yougoslavie, 2-1. Ils sont médaillés d’or. Mais sur le podium, les larmes qui coulent ne reflètent pas seulement la joie : la grande majorité des joueurs a pris la décision de ne pas rentrer en Hongrie. Sur les 112 membres de la délégation, 44 athlètes ont obtenu l’asile politique en Australie, 34 ont immigré aux Etats-Unis.

Quitter la Hongrie signifie également mettre un terme à sa carrière sportive. « Il [Ervin Zador] aurait pu devenir une immense star pendant des années », estime dans Freedom’s Fury le gardien de l’équipe, Lazlo Jenei. Et d’insister : « La plupart d’entre nous étions en fin de carrière. Le plus grand sacrifice, c’est Ervin qui l’a fait ». Lui a toujours assuré n’avoir jamais regretté. Surtout, il confiera dans ce documentaire ne garder aucune amertume contre ses adversaires sportifs. La photo a fait le tour du monde. Une des images les plus fortes et les plus célèbres de l'histoire des Jeux olympiques. Elle peut trôner sur ce podium-là, aux côtés des poings dressés et gantés de noir de Tommie Smith et John Carlos dans le ciel de Mexico ou du tableau d'affichage de Montréal en panique devant la révolution Comaneci. Sur ce cliché, un visage, un peu hagard, et un long et large filet de sang partant du coin de l'œil droit pour ne plus s'arrêter. Image figée depuis le 6 décembre 1956 dans la légende olympique, l'Histoire du sport, l'Histoire tout court.

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Les Jeux Olympiques de Melbourne dans l’histoire

Dans la continuité des Jeux d’Helsinki de 1952, la guerre froide pèse encore sur les Jeux Olympiques de 1956. Cette année-là, la compétition se tient pour la toute première fois en Australie, à Melbourne, mais de vives tensions se font ressentir entre certains pays suite à de profonds bouleversements géopolitiques. Il a fallu attendre un demi-siècle pour voir les Jeux Olympiques débarquer en Australie. C’est une première aussi pour tout l’hémisphère sud puisque les jeux avaient alors toujours eu lieu en Europe ou aux États-Unis. Melbourne inaugure donc cette nouvelle ère mais certaines épreuves ne se déroulent pas sur le sol australien. Le comité olympique déroge alors à la règle de l’unité de lieu édictée par Pierre de Coubertin : les épreuves d’équitation se déroulent à… 15.000 kilomètres de Melbourne, à Stockholm en juin 1956. Toutes les compétitions hippiques des JO 1956 ont eu lieu à Stockholm en raison de la quarantaine imposée aux animaux en Australie.

Il y a d’abord la crise de Suez : le président égyptien Nasser décide de nationaliser le canal ce qui heurte les intérêts français et britanniques. Ceux-ci, en lien avec Israël qui envahit le Sinaï, décident d’intervenir militairement. Et en octobre 1956, les Hongrois se soulèvent contre l’occupation soviétique. La révolution est matée par l’intervention brutale des chars soviétiques à Budapest le 4 novembre. Soit quinze jours avant le début des jeux de Melbourne. En protestation, trois autres pays optent pour le boycott : l’Espagne, la Suisse et les Pays-Bas.

Les Hongrois terminent même 4e au tableau des médailles derrière l’Australie, troisième, les États-Unis deuxièmes, et l’Union soviétique qui, à sa deuxième participation, a détrôné les Américains de leur habituelle place de leader. D’abord le vainqueur du marathon, le français Alain Mimoun. À Helsinki, quatre ans plus tôt, il terminait deuxième aux 5000 et aux 10.000 mètres derrière l’inaccessible Zatopek. Mimoun possède un destin hors du commun. Il est fils d’un saisonnier agricole d’Algérie à qui on avait refusé une bourse d’études réservée en priorité aux colons. Autre destin extraordinaire, la sprinteuse australienne Betty Cuthbert. Cette jeune fille de 18 ans devient la Golden girl d’Australie avec trois médailles d’or aux 100 mètres, aux 200 mètres et aux 4x400 mètres. 20 ans plus tard, elle contracte la sclérose en plaques qu’elle combat de manière exemplaire, se servant de sa notoriété, récoltant des fonds pour la recherche et en 2000, aux jeux de Sidney, Betty Cuthbert a été, en chaise roulante, l’avant-dernier relais de la flamme olympique.

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