Mutation réglementaire et enjeux patrimoniaux : la Route du Rhum face au défi des multicoques modernes

La Route du Rhum - Destination Guadeloupe, monument de la course au large, entame un tournant décisif pour son édition 2026. L'organisateur OC Sport Pen Duick a introduit une nouvelle Annexe 3 à l’avis de course, redéfinissant profondément les conditions d’accès à la catégorie dite « Multi Vintage ». Ce dispositif, sous couvert de préservation du patrimoine maritime et d'engagement environnemental, vient bouleverser la hiérarchie établie, excluant de facto la génération des trimarans MOD70, pourtant parmi les plus actifs sur la scène océanique contemporaine.

La frontière du 31 décembre 2010 : un pivot structurel

L’Annexe 3 introduit un principe simple dans sa forme, mais lourd de conséquences : la date de mise à l’eau d’un bateau devient le critère d’entrée principal. Désormais, deux régimes distincts cohabitent. Les voiliers mis à l’eau jusqu’au 31 décembre 2010 inclus sont admis automatiquement en catégorie Vintage, sous réserve qu’ils n’aient pas subi de modifications dépassant 50 % de leur masse initiale. À l'inverse, les unités mises à l’eau entre 2011 et 2024 sont soumises à des critères stricts d’éco-conception et de sélection technique.

Ce seuil agit comme une véritable clause dite de « grand-père » : les bateaux anciens sont protégés au nom de leur statut patrimonial, tandis que les unités plus récentes doivent démontrer leur compatibilité avec de nouvelles exigences. Dans les faits, cette date devient le pivot autour duquel s’organise toute la catégorie Multi Vintage, imposant une lecture rétroactive des responsabilités environnementales des architectes et propriétaires.

L'éco-conception au cœur de la stratégie réglementaire

L’organisation justifie cette évolution par une volonté d’intégrer les enjeux environnementaux dans les choix de construction, visant spécifiquement à limiter l’impact des méthodes modernes. Les multicoques contemporains reposent massivement sur des fibres de carbone, de l'aramide et des âmes en nid d’abeille type Nomex, ainsi que sur des procédés industriels nécessitant cuisson et post-cuisson à haute température. Ces méthodes permettent des gains de performance considérables, mais génèrent un coût environnemental important lors de la fabrication.

Il est toutefois nécessaire de rappeler que ce procédé était déjà celui en place pour les ORMA60. L’Annexe 3 impose désormais, pour les bateaux postérieurs à 2010, une limitation drastique de l’usage des matériaux composites hautes performances, l’interdiction de procédés nécessitant une cuisson ou post-cuisson au-delà de 50 °C, et des critères visant à favoriser des méthodes alternatives moins énergivores. Pour l’organisateur, 2011 marque ainsi l’entrée dans une ère où un bateau récent doit prouver sa responsabilité environnementale pour être admis. Ce qui permet de faire courir, dans cette catégorie Multi Vintage, un catamaran comme We Explore, mis à l'eau en 2022, signé VPLP et de 18,28 mètres de long, construit en fibre de verre pour les coques et en lin pour le pont et les aménagements intérieurs.

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La protection du patrimoine contre l'obsolescence technique

La seconde justification officielle concerne la dimension historique de l’épreuve. Les catégories Vintage visent à faire revenir sur la ligne de départ des bateaux ayant marqué l’histoire, notamment les anciens ORMA 60 et des unités emblématiques des années 1990-2000 associés à de grands noms de la discipline. Exiger de ces bateaux historiques qu’ils respectent des normes d’éco-conception modernes reviendrait souvent à les dénaturer techniquement, voire à les rendre inexploitables.

La règle permet donc leur retour sans contrainte technique lourde, tant que leur structure d’origine reste majoritairement intacte. Le carbone vieillissant très bien, cela ne pose pas de problème. En dehors de la structure, tout peut être refait : circuit électrique, hydraulique, tout ce qui touche à la sécurité. En effet, à l'exemple des ORMA60, il y a des lustres qu'ils ne naviguent plus à haut rendement - à l'exception du trimaran Sensation Ocean - et ils ne sont plus en capacité d'être menés à pleine puissance lors d'une course transatlantique. À l'inverse, la plupart des MOD70 sont en capacité de naviguer sur le bon tempo sans gros chantier, puisqu'ils sont régulièrement engagés en course.

L'homogénéité de la flotte : le spectre du déséquilibre

L’Annexe 3 vise également à éviter des écarts de performance trop importants au sein de la flotte. Le système de sélection cherche à garantir que les couples bateau/skipper puissent rallier la Guadeloupe dans les temps impartis, maintenir une cohérence sportive et limiter l’écart entre unités historiques et machines ultra-optimisées. L’intention affichée est d’éviter qu’une catégorie Vintage ne devienne un affrontement déséquilibré entre anciens prototypes et machines modernes radicalement plus rapides.

Ici encore, il suffit de regarder les courses de l'an dernier, sur lesquelles il y a eu confrontation entre MOD70 et ORMA60. Et pourtant, les budgets n'étaient pas sans commune mesure entre les équipages d' Argo et Zoulou face à Oceans, le trimaran de Francis Joyon. L'écart à l'arrivée est insignifiant et le sera encore moins en solitaire.

L'impasse réglementaire des MOD70

C’est ici que la controverse commence réellement. Tous les trimarans MOD70 ont été mis à l’eau après janvier 2011. Ils basculent donc automatiquement dans le régime restrictif de l’Annexe 3. Or, ils ne satisfont pratiquement aucun des critères exigés. Premièrement, le règlement impose que les bateaux récents proviennent de moules ayant servi à produire au moins 10 unités, alors que la série MOD70 n’en compte que sept. Il n'existe pas, à ce jour, de série de 10 unités en multicoque de course.

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Deuxièmement, le règlement limite l’usage des matériaux composites haut de gamme à 10 % du déplacement lège, tandis que les MOD70 sont construits presque intégralement en carbone et Nomex pour atteindre environ 6,3 tonnes. Ils dépassent largement le seuil autorisé, tout comme le faisait le Gitana 11, qui pourrait pourtant être au départ si son propriétaire actuel avait trouvé les fonds nécessaires. Troisièmement, l’Annexe interdit tout appendice permettant de générer un soulèvement ou un moment de redressement, comme les foils en L, les safrans porteurs ou les configurations semi-volantes, éléments pourtant présents sur Argo, Zoulou et Maserati. Enfin, la construction des MOD70 repose sur des procédés de cuisson haute température, désormais interdits pour les nouveaux entrants.

Gitana 11 : l'incohérence du couperet temporel

La situation devient plus délicate lorsque l’on compare certains bateaux. Gitana 11, construit en carbone/Nomex et extrêmement performant, a même participé au circuit des MOD70 avant que l'écurie aux cinq branches ne dispose de l'exemplaire n°4 des MOD70. Pourtant, ce bateau est admis en Vintage Multi. Pourquoi ? Parce que sa transformation majeure, la construction de trois nouvelles coques et l'assemblage avec les bras de l'ORMA60 ex-Belgacom, date de 2009, soit avant le couperet réglementaire.

À l’inverse, des unités techniquement comparables, mais mises à l’eau après 2010, tombent sous les règles restrictives. Le cas du MAXI80 Prince de Bretagne, mis à l’eau en 2012, illustre parfaitement cette différence de traitement. Pourtant, même procédé : construction de trois nouvelles coques et assemblage avec les bras de l'ORMA60 Sodebo. Cela démontre l'incohérence de l'annexe 3, même s'il n'est pas question aujourd'hui qu'il participe à la Route du Rhum 2026.

La lutte pour une légitimité sportive : le cas Wraith 2

Certains projets tentent malgré tout de revenir dans le jeu. Le trimaran Wraith 2 (ex-Foncia/Phaedo3/Beau Geste/Snowflake) espère être au départ de la Route du Rhum 2026. Le trimaran a récupéré ses safrans et foils d'origine et son mât va être raccourci dans un chantier en Nouvelle-Zélande avant de poursuivre son tour du monde. Pourquoi empêcher son skipper américain d'être au départ en catégorie Multi Vintage ?

Un autre projet est en cours de constitution sur un autre MOD70, sans parler de la réflexion d'Alexia Barrier de s'engager sur Limosa, actuellement à Brest. Ces trimarans font partie de l'histoire de la Route du Rhum. Trois d'entre eux ont déjà participé à la célèbre transatlantique en solitaire, et l'un d'eux est même monté sur le podium. Mais même dans cette configuration d'origine, les MOD70 ne respectent pas les critères de série ou de matériaux. La seule voie possible reste donc une invitation exceptionnelle.

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Invitations : entre soupape réglementaire et solution politique

L’organisateur conserve la possibilité d’accorder des « wildcards ». Celles-ci peuvent concerner des projets liés à l’histoire de la course, des initiatives territoriales ou des bateaux emblématiques. C’est la porte d’entrée potentielle pour certains MOD70. Cependant, cette solution reste discrétionnaire et incertaine, ce qui ne facilite pas le montage d'un projet ou la recherche de partenaires.

Sur le plan juridique, l’Annexe 3 est cohérente : elle vise explicitement le patrimoine, l’écologie et la sécurité. Sur le plan sportif, elle redessine pourtant profondément la flotte admissible. La Route du Rhum 2026 pourrait ainsi devenir la première édition où les multicoques historiques retrouvent le devant de la scène, tandis que certaines des machines les plus spectaculaires des quinze dernières années resteront à quai. La question demeure : la catégorie Multi Vintage doit-elle préserver l’histoire, ou accepter que l’histoire, un peu plus récente, en fasse déjà partie ?

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