La question du port du voile en Tunisie constitue un sujet complexe, cristallisant des enjeux qui dépassent largement le cadre de la simple liberté vestimentaire. Entre méconnaissance internationale, héritage politique autoritaire et mutations sociétales post-révolutionnaires, le voile est devenu, au fil des décennies, un marqueur politique et identitaire fort.
La confusion historique et le poids de l'héritage bourguibien
La perception du voile en Tunisie est indissociable de la figure d'Habib Bourguiba, président de 1957 à 1987. Lors d'un débat public récent en France, une confusion a émergé concernant les politiques menées par ce dernier, certains acteurs politiques français ayant erronément attribué à Bourguiba une interdiction du voile en Algérie. Cette méprise illustre une méconnaissance des spécificités tunisiennes.
En réalité, face à la montée de l’islamisme dans les années 70 et 80 et l’apparition du voile islamique sur les têtes des femmes proches de cette mouvance, Habib Bourguiba a bien fait passer quatre circulaires à partir de 1981 qui interdisaient le port de « la tenue confessionnelle » à l’école et à l’université. Cette mesure ciblait spécifiquement ce qui était alors perçu comme un symbole de ralliement politique, distinguant le voile islamique de la tenue traditionnelle tunisienne. Cette approche, bien que contestée ultérieurement, a durablement marqué le paysage institutionnel, créant des réflexes de contrôle qui ont persisté sous le régime de Ben Ali, lequel a banni les signes religieux dans l'espace public et les institutions, persécutant activement les islamistes.
Le cadre juridique et la liberté vestimentaire
La liberté vestimentaire est un aspect de la liberté que garantit la constitution. Cette liberté n'est pas absolue puisqu'elle est cantonnée dans le cadre de la loi et le respect des bonnes mœurs et l'ordre public. L’Article 18 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen stipule que « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites ».
Pourtant, l'application de ces principes soulève des paradoxes juridiques. Si s'habiller vert ou rouge, mettre un voile ou une kachabia, ou se couvrir d'un blouson de cuir en pleine journée d'août où il fait 50 degrés est une question de liberté et de goût, le voile a acquis, à une certaine époque, le statut de symbole d'appartenance à un mouvement politique. La difficulté réside dans la distinction entre le port du voile en tant qu'expression religieuse individuelle et son usage comme signe de ralliement partisan. Certains observateurs estiment que la technique de s'opposer à ce phénomène ne doit pas passer par des textes contraignants, mais plutôt par une bonne culture religieuse et un bon message politique, évitant ainsi que la loi ne soit instrumentalisée.
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Mutations sociales après la Révolution de Jasmin
Depuis que la révolution de Jasmin a bouté hors du pays l'ancien président Ben Ali, le 14 janvier 2011, le paysage vestimentaire tunisien a radicalement changé. Dans les souks, les commerçants constatent une explosion des ventes de vêtements islamiques, des hijabs aux abayas, le marché ne connaissant plus la crise. Bannis par l'ancien régime, les signes religieux s'étalent dorénavant au grand jour.
Pour de nombreuses jeunes femmes, le port du foulard est vécu comme l'expression d'une liberté retrouvée. Devant le campus de l'université El-Manar, une étudiante en informatique confie : « Dès que Ben Ali est parti, je suis allée m'acheter un foulard. Avant, on n'avait pas le droit d'afficher notre religion ». Cependant, cette liberté retrouvée s'accompagne d'une pression sociale nouvelle. Une autre étudiante note : « Mais maintenant, ne pas le porter peut aussi être mal vu ». Ce glissement vers une injonction sociale, où le voile devient une attente de l'entourage, est rapporté par plusieurs citoyennes. Certaines femmes, comme cette infirmière, se sentent contraintes de se couvrir la tête pour ne plus essuyer les réflexions de leurs collègues.
Le voile entre interprétation religieuse et pression politique
La question du caractère obligatoire du voile dans l'islam fait l'objet de débats théologiques intenses au sein même de la société tunisienne. Le voile n'a jamais été cité tel quel dans le Coran comme obligation de coiffe des femmes, il est plutôt question de couvrir ses charmes, c'est-à-dire sa poitrine et de contenir une certaine pudeur, d'ailleurs ce ne sont que des recommandations de savoir-vivre. Dans ce cas, on peut considérer le voile comme une recommandation menant au savoir-vivre.
Ce débat a été illustré par une polémique impliquant un imam ayant affirmé que le voile n'est pas un « fardh » (obligation religieuse absolue). Ces déclarations ont déclenché une tempête de désapprobations, certains internautes accusant le religieux d'attenter à l'islam en citant la sourate Al-Ahzab. À l'inverse, d'autres ont soutenu sa position, soulignant la diversité des interprétations. Cette tension reflète la peur, chez certaines femmes, de voir une interprétation rigoriste du Coran s'imposer durablement. Une apprentie chimiste exprime ainsi sa crainte : « Je crains qu'on ne perde nos droits et que les plus conservateurs d'entre eux parviennent à mettre en application l'interprétation la plus rigoriste du Coran ».
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