La question du voile, avant de devenir une problématique occidentale, a émergé dans les pays musulmans dès la fin du XIXe siècle. Cet article vise à explorer l'histoire et le contexte de l'interdiction du voile en Tunisie, en mettant en lumière les débats et les enjeux qui ont façonné cette question complexe.
Origines et débats sur le voile dans le monde musulman
Contrairement à une idée répandue, les débats sur le voile ne sont pas nés en Occident dans les années 1980. Dès la fin du XIXe siècle, ils étaient déjà au cœur des préoccupations dans le monde musulman. En Iran, en Turquie, en Tunisie et en Égypte, la question du voile, liée à celles de l'école et de la laïcité, s'est transformée en enjeu de société.
En Égypte, des penseurs réformateurs comme Qasim Amin ont abordé le thème du dévoilement de la femme dans leurs ouvrages. Houda Sha'rawi, une des femmes de la délégation égyptienne, est apparue dévoilée à sa descente du train au Caire en 1923, après ses séjours en Europe. Parallèlement, en Tunisie, des intellectuels tels qu'Abdelaziz Thaalbi et Tahar Haddad ont revendiqué le dévoilement des femmes au nom de leur émancipation, en s'appuyant sur des versets coraniques et des hadiths.
Ces perspectives émancipatrices ont pris tout leur sens à la lumière de la colonisation française. Au début du XXe siècle, la Turquie de Mustafa Kemal, dans une perspective laïque et émancipatrice, ainsi que l'Iran autocratique de Reza Shah, dans une perspective moderniste, ont invité à un dévoilement progressif des femmes.
Résistances et oscillations entre voilement et dévoilement
Ce mouvement de dévoilement s'est heurté à des résistances, d'abord avec l'émergence des Frères Musulmans en Égypte à la fin des années 1920, puis à la fin des années 1970, avec la Révolution iranienne qui a imposé aux femmes le port du hijab. La Turquie des années 1980 a connu une nouvelle illustration de cette oscillation, avec des femmes scolarisées et instruites qui ont tenté de ressaisir, à travers le voile, l'esprit de l'islam et de résister aux excès de la modernité occidentale.
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En Tunisie, au début des années 2000, le retour au voile pour certaines femmes a été corrélé à la revendication de nouveaux droits dans l'espace public. L'espace public est devenu l'enjeu du débat relatif au voile islamique dans les sociétés européennes et notamment en France.
Le voile en Tunisie : un enjeu politique et social
En Tunisie, la question du voile a été étroitement liée à l'histoire politique et sociale du pays. Dès l'indépendance en 1956, les droits des femmes ont été un enjeu de développement pour les gouvernements de Bourguiba (1956-1987) et de Ben Ali (1987-2011). Bourguiba a fait du port du hijab le signe du sous-développement, tandis que Ben Ali a mis en place des mesures d'enrayement de l'islamisme au nom des droits des femmes tunisiennes.
Sous Bourguiba, quatre circulaires prises à partir de 1981 ont interdit la "tenue confessionnelle", c'est-à-dire le voile, dans les établissements scolaires publics, les établissements primaires et secondaires, les écoles supérieures d'enseignement, les cités et les foyers universitaires. En 1991, l'interdiction a été élargie aux établissements privés.
La chercheuse Maryam Ben Salem souligne que le voile n'a jamais été interdit dans la rue en Tunisie et que ces interdictions visaient à saper les mouvements de contestation, en particulier la montée du mouvement islamiste dans les années 1970-1980.
La révolution de 2011 a marqué le retour de l'islam dans la vie publique et politique de la Tunisie. Bien que la circulaire de 1987 soit toujours valable sur le papier, la pratique s'est éloignée du droit, et on trouve des hijabs dans les administrations tunisiennes.
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L'interdiction du niqab dans les institutions publiques en 2019
En juillet 2019, le gouvernement tunisien a décidé d'interdire le port du niqab dans les institutions publiques pour des raisons de sécurité. Cette mesure est intervenue une semaine après un double attentat-suicide meurtrier visant la police à Tunis. La circulaire signée par le premier ministre Youssef Chahed indique qu'il faut prendre les mesures nécessaires pour interdire l'entrée aux locaux des institutions publiques à toute personne ayant le visage couvert.
Cette décision a suscité un vif débat en Tunisie entre militants politiques séculiers et islamistes. Le niqab n'était pas toléré sous le régime de Ben Ali, mais il a connu un certain essor depuis la révolution de 2011. En 2012, l'université de la Manouba à Tunis a été le théâtre de heurts entre salafistes soutenant le port du niqab et les partisans de son interdiction.
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