La question du port du voile en Tunisie, et plus particulièrement du niqab, est un sujet de débat complexe et sensible, oscillant entre considérations sécuritaires, revendications identitaires et respect des libertés individuelles. Cet article vise à explorer les différentes facettes de cette problématique, en analysant l'évolution de la législation tunisienne en la matière, les arguments des différents acteurs impliqués et les enjeux qui sous-tendent ce débat.
Un contexte historique marqué par des restrictions
Dès les années 1980, sous la présidence d'Habib Bourguiba, des circulaires ont été mises en place pour interdire « la tenue confessionnelle », incluant le voile, dans les établissements scolaires et administratifs publics. Cette politique visait à contrer la montée de l'islamisme et à promouvoir une vision moderniste de la société tunisienne.
Selon la chercheuse Maryam Ben Salem, quatre circulaires prises à partir de 1981, sous la présidence de Bourguiba, ont interdit « la tenue confessionnelle», c’est-à-dire le voile, dans les établissements scolaires publics, dans les établissements primaires et secondaires, dans les écoles supérieures d’enseignement, les cités et les foyers universitaires.
Hormis le cadre scolaire et académique, la chercheuse ajoute auprès de CheckNews que la «quatrième [circulaire] datant du 12 août 1987 s’adressant aux agents de l’administration et des établissements publics des deux sexes stipule que «la tenue vestimentaire doit inspirer le sérieux et ne doit aucunement susciter toute forme de provocation ni attirer l’attention. Aussi, convient-il d’attirer l’attention sur un autre phénomène qui consiste à déroger à nos traditions vestimentaires communes et à se vêtir d’une sorte de voile qui s’apparente plutôt à la tenue confessionnelle, laquelle contraste avec l’esprit de l’époque et la loi de l’évolution. Cette tenue traduit en fait une attitude singulière en contradiction avec les lois qui régissent la fonction publique et qui appellent à la réserver». La prohibition du port du voile a été élargie aux établissements privés par une autre circulaire datée de décembre 1991, portant sur la tenue des agents de l’administration et des institutions publiques et privées.
Toutefois, l'application de ces mesures est restée inégale, notamment sous le régime de Ben Ali, où des arrangements étaient parfois tolérés.
Lire aussi: Bourguiba et la question du voile
La révolution de 2011 : un tournant
La révolution de 2011 a marqué un tournant dans le paysage politique et social tunisien, avec une libéralisation de l'espace public et une montée en puissance des mouvements islamistes. Dans ce contexte, le port du voile, y compris du niqab, a connu un certain essor, suscitant des débats passionnés entre partisans et opposants.
La chercheuse Maryam Ben Salem insiste sur le fait que, contrairement à ce que laisse penser Marine Le Pen, «le voile n’a jamais été interdit dans la rue» en Tunisie et rappelle que ces interdictions de Bourguiba, reprises par son successeur Ben Ali, cherchaient par là à saper les mouvements de contestation, en particulier «la montée du mouvement islamiste (dans les années 1970-1980) qui s’était accompagné du port du voile islamique (différent du voile traditionnel) par les femmes membres ou proches de cette mouvance».
Auprès de CheckNews, le maître de conférences à Sciences-Po, Kader Abderrahim, tempérait cependant l’application de cette circulaire dans l’administration publique en assurant qu’«il y avait des arrangements. On interdisait le hijab aux femmes qui étaient au guichet, mais dans les bureaux, elles étaient parfois autorisées à le garder».
Certains ont défendu le droit des femmes à porter le voile au nom de la liberté individuelle, tandis que d'autres ont mis en avant les risques liés à la sécurité et à la visibilité dans l'espace public.
L'interdiction du niqab dans les institutions publiques : une mesure controversée
Dans un contexte sécuritaire tendu, marqué par des attentats terroristes, le gouvernement tunisien a décidé en juillet 2019 d'interdire le port du niqab dans les administrations et institutions publiques. Cette mesure, justifiée par des raisons de sécurité, a suscité de vives réactions et relancé le débat sur le port du voile en Tunisie.
Lire aussi: Meilleurs spots de windsurf en Tunisie
Voile intégral cachant visage et haut du corps, le niqab a été interdit dans les administrations et institutions "pour des raisons de sécurité", a indiqué la présidence du gouvernement à l'AFP.
La circulaire signée par le Premier ministre Youssef Chahed et adressée aux ministres, aux secrétaires d'Etat, aux préfets et aux responsables des institutions publiques, indique que "dans le cadre de la préservation de la sûreté publique (…), il faut prendre les mesures nécessaires pour interdire l'entrée aux locaux des institutions publiques (…) à toute personne ayant le visage couvert".
La décision intervient dans un climat sécuritaire tendu à la suite notamment d'un double attentat suicide perpétré le 27 juin à Tunis et visant la police. Revendiqué par le groupe jihadiste Etat islamique (EI), il a fait deux morts, un policier et un civil, et sept blessés.
Des rumeurs avaient circulé sur les réseaux sociaux sur le fait qu'un homme présenté par les autorités comme le "cerveau" du double attentat, et qui a déclenché une ceinture explosive mardi alors qu'il était pourchassé par la police, s'était caché sous un niqab.
Le niqab est une tenue islamique qui s’est répandue sous l’influence de l’islam wahhabite, surtout dans les grandes villes. C’est un voile intégral, complété par une étoffe qui cache l’ensemble du corps et du visage à l’exception des yeux.
Lire aussi: Tunisie et voile : Comprendre l'interdiction
Ministères, collectivités locales ou encore hôpitaux ont reçu vendredi 5 juillet une circulaire de la part du chef du gouvernement, Youssef Chahed, les notifiant de cette interdiction. La décision vise en premier lieu les femmes qui refusaient de soulever leur voile pour être identifiées.
Signe d’un climat sécuritaire tendu, le gouvernement tunisien a décidé vendredi 5 juillet d’interdire « pour des raisons de sécurité » le port du niqab dans les institutions publiques.
La circulaire signée par le premier ministre Youssef Chahed et adressée aux ministres, aux secrétaires d’État, aux préfets et aux responsables des institutions publiques, indique que « dans le cadre de la préservation de la sûreté publique (…), il faut prendre les mesures nécessaires pour interdire l’entrée aux locaux des institutions publiques (…) à toute personne ayant le visage couvert ».
Certains ont dénoncé une atteinte aux libertés individuelles et une stigmatisation des femmes portant le niqab, tandis que d'autres ont salué une mesure nécessaire pour garantir la sécurité des citoyens.
La ligue tunisienne des droits de l’homme au nom des libertés individuelles demande que cette mesure soit temporaire. Quant à la réaction de la population, aucune inquiétude à avoir, selon Messaoud Romdhani. Le président du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES) affirme que cette interdiction « était une demande des Tunisiens, à travers les journaux, les réseaux sociaux. A la différence des pays du Golfe, l’islam en Tunisie est, dit-il, plus ouvert, plus tolérant. »
Les arguments pour et contre l'interdiction
Les partisans de l'interdiction du niqab dans les institutions publiques avancent principalement des arguments liés à la sécurité. Ils soulignent que le voile intégral rend difficile l'identification des personnes et peut être utilisé pour dissimuler des armes ou des explosifs. Ils mettent également en avant la nécessité de garantir la neutralité des services publics et de promouvoir l'égalité entre les hommes et les femmes.
En février 2014, le ministère de l’Intérieur avait autorisé la police à procéder à un “contrôle renforcé” des personnes portant le niqab, justifiant cette mesure par la lutte contre “le terrorisme”, notamment “en raison du recours de suspects au niqab pour se déguiser et fuir la justice”.
Après les attentats sanglants en 2015 ayant ciblé des forces de sécurité et des touristes, des voix se sont levées pour imposer l’interdiction du niqab dans le pays.
Les opposants à l'interdiction, quant à eux, insistent sur le droit des femmes à s'habiller comme elles le souhaitent et dénoncent une discrimination à l'égard des femmes portant le niqab. Ils soulignent que le voile intégral est une expression de leur identité religieuse et culturelle et que l'interdire revient à nier leur liberté de conscience.
« Personne n’a jamais caché d’explosifs sur son visage ! « Les terroristes qui ont porté des explosifs ou caché une arme ne l’ont jamais fait sous un niqab. Et on peut facilement reconnaître la démarche d’un homme », souligne-t-elle. La seule femme kamikaze ayant commis un attentat dans le pays, le 29 octobre 2018, ne portait effectivement pas le voile intégral, et aurait caché un engin explosif dans son sac.
Le niqab : un phénomène étranger à la société tunisienne ?
Certains observateurs soulignent que le niqab est un phénomène relativement récent en Tunisie, importé sous l'influence de l'islam wahhabite. Ils estiment que cette tenue est étrangère aux traditions vestimentaires tunisiennes et qu'elle ne reflète pas l'islam ouvert et tolérant pratiqué par la majorité des Tunisiens.
Les Tunisiennes ne sont pas attachées au niqab qui n’a fait son apparition qu’après 2011, d'après Messaoud Romdhani. « Ces dernières années, veut rappeler le président du FTDES, il y a ce contact avec les chaînes de télévision du Golfe qui prêchent la nécessité du niqab en tant que tenue religieuse appelant la femme à ne pas montrer son visage. Mais c’est un peu étranger à la société tunisienne. »
Il est important de distinguer le niqab du hijab, qui est un voile plus courant couvrant les cheveux et le cou, mais laissant le visage découvert. Le hijab est plus largement accepté en Tunisie et ne fait pas l'objet des mêmes restrictions que le niqab.
À ne pas confondre avec le hijab, le voile généralisé dans le monde musulman qui cache les cheveux. Ou encore la burqa portée par les femmes afghanes pendant le règne des Talibans ou le Tchador iranien.
Le débat sur le voile : un enjeu politique et identitaire
Le débat sur le voile en Tunisie dépasse largement la question vestimentaire. Il s'agit d'un enjeu politique et identitaire majeur, qui cristallise les tensions entre différentes visions de la société tunisienne.
D'un côté, les partisans d'une société moderniste et laïque considèrent le voile comme un symbole d'oppression et de régression. De l'autre, les défenseurs d'une identité islamique plus affirmée voient dans le voile une expression de leur foi et de leur culture.
Ce débat est également alimenté par des considérations politiques, avec des acteurs cherchant à instrumentaliser la question du voile pour défendre leurs propres intérêts.
L'interdiction du voile à l'école : un débat récurrent
La question de l'interdiction du voile à l'école est également un sujet de débat récurrent en Tunisie. Certains estiment que le port du voile à l'école est contraire aux principes de laïcité et d'égalité, tandis que d'autres défendent le droit des jeunes filles à porter le voile au nom de la liberté religieuse.
Pour mettre le sujet dans son cadre, Hayet Jazzar, avocate et militante féministe de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD), précise que la loi tunisienne fait la différence entre l’enfant âgé de moins de 13 ans et l’enfant qui a plus de 13 ans. Les petites filles qui ne peuvent pas choisir pour elles-mêmes ne doivent pas être obligées de porter une tenue vestimentaire qui affectera à jamais leurs vies. Nous savons tous qu’une fois le voile est porté, il est très difficile de l’enlever. Et donc la décision de l’adopter doit être prise par la personne elle-même et non pas sa famille ou l’institution éducative qu’elle fréquente. Si BCE n’a pas précisé l’âge de la levée de l’interdiction du port du voile à l’école, la féministe explique qu’« il est important d’interdire le voile aux filles jusqu’à l’âge de 18 ans. Nous pensons qu’avant les 18 ans, on est encore fragile et influençable. Cette éventuelle interdiction sera importante pour protéger les enfants d’une violence morale et sociale considérable. Quand on couvre une enfant par le voile, cela veut dire que son corps peut provoquer le désir sexuel de l’autre. Ce qui constitue une aberration pour une enfant qui n’a pas encore atteint la puberté. Si une enfant serait contrainte à porter le voile (et toute la tenue qui va avec), il serait légitime de se préoccuper de son épanouissement ainsi que de son rapport avec son corps et la société.
Certains considèrent que le phénomène des filles voilées à un âge précoce est venu avec la montée de la Troïka au pouvoir. Rappelons que les premières photos de fillettes voilées ont fait le tour des réseaux sociaux lors de la visite du prêcheur Koweitien Nabil El Aouadhi, en 2013, à quelques villes de l’intérieur du pays. La polémique, à l’époque turbulente, est finie sur une déclaration du ministère des Affaires Religieuses attestant que l’Islam n’oblige pas les filles en dessous de l’âge de la puberté de porter le voile. Ces écoles qui sont hors la loi obligent les filles à porter le voile. Leurs programmes pédagogiques ne sont pas conformes aux normes et enfoncent les enfants dans le conservatisme et l’extrémisme. Nous nous occupons des enfants entre l’âge de 3 et 5 ans. Cet âge sensible doit être encadré par un programme pédagogique clair et surtout équilibré. Il est de fait que la loi interdit aux enfants le port du voile dans les jardins d’enfants.
Dans ce sens, l’enfant a tendance à imiter ses parents. « Que faire de la fille qui veut absolument porter le voile ou le niqab comme sa mère ? » se demande Nacer N’ciri avant d’ajouter qu’« un sentiment de culpabilité peut se créer du fait que l’enfant n’est pas conforme aux normes familiales ou à l’image idyllique des parents. Les conséquences immédiates d’une telle décision peuvent s’avérer néfastes et contraires aux résultats escomptés. En effet, l’interdiction du port de voile dans les écoles peut justifier aux parents (surtout les pères) le choix d’éloigner leurs filles de l’école. Cette éventualité est fortement probable dans un pays où l’abandon scolaire est en hausse. La fille interdite de mettre le voile se sentira, non seulement stigmatisée, mais différente, car, contrairement à ses camarades, elle n’a pas le droit de s’habiller comme elle le souhaite. Cette situation pourra créer un sentiment d’injustice, de discrimination et de rejet de la part de la société. Ces émotions ne sont pas faciles à gérer de la part d’un enfant et peuvent induire différentes conséquences sur le plan psychologique et sociale (par exemple : manque de confiance en soi, timidité maladive, sentiment de persécution, volonté de vengeance). Cette dévalorisation de la société peut mener dans des cas extrêmes à l’extrémisme et même au terrorisme. Rappelons que l’interdit est désiré. Interdire le port du voile dans les écoles pourrait inscrire ces filles dans un cycle vicieux entre le sentiment de rejet et l’envie d’affirmer leurs croyances.
Il est important de noter que la loi tunisienne fait une distinction entre les enfants de moins de 13 ans et ceux de plus de 13 ans en matière de port du voile.
Une instrumentalisation politique de la question du voile
La question du voile est souvent instrumentalisée à des fins politiques en Tunisie. Certains acteurs politiques cherchent à utiliser ce débat pour mobiliser leur base électorale ou pour attaquer leurs adversaires.
Invitée le 12 avril sur France Inter, la candidate finaliste du Rassemblement National, Marine Le Pen était interrogée sur sa proposition d’interdire le voile dans la rue. Alors que son intervieweuse Léa Salamé s'étonnait d'une proposition qui ferait de la France le seul pays à interdire le voile dans la rue ou dans le métro, Marine Le Pen a rétorqué : « Excusez-moi, mais enfin monsieur Bourguiba avait interdit le voile en Algérie. La déclaration de Marine Le Pen a largement fait réagir les Tunisiens, amusés de découvrir que la candidate d'extrême droite française confond l’Algérie avec la Tunisie, dont Habib Bourguiba a été le président de 1957 à 1987.
Cette instrumentalisation politique peut nuire à un débat serein et constructif sur la question du voile, en exacerbant les tensions et en empêchant de trouver des solutions consensuelles.