La question du port du voile dans le cadre professionnel constitue un sujet complexe, marqué par une imbrication de dimensions juridiques, déontologiques et personnelles. Pour beaucoup de femmes, cette démarche s’apparente à un véritable parcours de combattante. En tant que coach, j'accompagne des personnes, dont des femmes voilées, à trouver un emploi. J’aborde avec elles les différentes étapes auxquelles elles sont confrontées dans leur recherche de poste. Car chercher du travail tout en étant voilée s’apparente parfois à un véritable parcours de combattante. Malgré cette situation, cela n’empêche pas la femme voilée de décrocher un emploi. Car la législation française relative au droit social lui permet de concilier une vie professionnelle avec son voile sans difficultés. Ces derniers temps, vous êtes nombreuses à me solliciter car vous vous sentez perdues et parfois démoralisées dans votre recherche d’emploi, en raison de votre voile.
Le tutoriel « Travailler avec son voile » est né de là. Il a été conçu de manière empirique, afin de permettre à chacune d’optimiser sa recherche d’emploi. Cependant, la réalité du terrain, notamment dans les structures liées au service public ou à des missions d'intérêt général, impose des questionnements profonds sur l'articulation entre convictions personnelles et cadre institutionnel.
Cadre déontologique et laïcité dans le secteur social
Le port de certains signes ostentatoires affirmant l’appartenance à tel ou tel groupe religieux ainsi que l’application ostentatoire de préceptes religieux sont incompatibles avec des pratiques enseignées et admises par la profession. En effet, en préambule du code de déontologie structurant la profession, il est précisé deux points fondamentaux : un engagement de responsabilité (« L’assistant social engage sa responsabilité à l’égard des personnes auxquelles s’adresse son activité, des règles régissant la profession, et des institutions au sein desquelles la profession est exercée ») et la reconnaissance du cadre institutionnel dans lequel le professionnel intervient.
Il est rappelé que l’organisation et la pratique de la profession s’inscrivent dans le cadre des institutions et de la législation en vigueur. L'article 2 du code de déontologie relatif à la non-discrimination précise que, dans ses activités, l'assistant de service social met sa fonction à la disposition des personnes, quels que soient leur race, leur couleur, leur sexe, leur situation, leur nationalité, leur religion, leur opinion politique et quels que soient les sentiments que ces personnes lui inspirent. De plus, l'article 8 stipule que l'assistant de service social ne peut, en aucun cas, utiliser sa fonction à des fins de propagande.
Dès lors, le fait de porter une tenue ostentatoire affirmant des préceptes religieux et le fait de refuser des pratiques de civilité communément admises dans la société au nom d’une certaine conception de la religion, qui plus est cette pratique marquant une différence dans l’attitude du professionnel vis-à-vis de la personne qu’il reçoit qu’il soit un homme ou une femme, apparaissent comme des comportements qui ne sont pas compatibles avec l’exercice de la profession dans le cadre des missions de service public. Rappelons enfin qu’historiquement le service social s’est détaché des références religieuses avec la mise en œuvre d’une professionnalisation dans un cadre laïc et de service public. En conséquence, il n'est pas admis qu’une pratique religieuse ostentatoire interfère et prenne place dans les modalités d’intervention de l’assistant social.
Lire aussi: Travailler avec le voile : expérience canadienne
L'ANAS, soucieuse de dialogue et de respect du droit des personnes, invite les assistants sociaux concernés par cette question à faire preuve de discernement entre des pratiques religieuses qui leur appartiendraient et l’environnement professionnel dans lequel ils interviennent, une attitude professionnelle qui s’inscrit dans le cadre des institutions et de la législation en vigueur, le droit des minorités à une reconnaissance de leurs identités conformément aux recommandations du Conseil de l'Europe, et les droits de l’homme définissant les principes d’égalité, de liberté et de fraternité qui fondent notre vivre ensemble.
Témoignages et vécus professionnels : la diversité des situations
Le but de cet article est d’encourager mes sœurs qui sont contraintes de retirer leur voile pour travailler à ne plus le faire (et je sais qu’elles sont nombreuses, qu’Allah leur accorde une meilleure issue). À travers ces témoignages, je tiens à montrer qu’Allah nous facilite lorsque l’on fait preuve de sincérité et de détermination face aux épreuves. Attention cependant, je me dois de préciser que la situation des sœurs présentées ici n’est pas la meilleure qui soit. L’idéal, bien sûr, pour une femme musulmane qui souhaite travailler est de le faire dans une entreprise où la mixité est évitée, dans laquelle elle peut prier à l’heure et porter son voile sans avoir besoin de l’adapter, ou encore mieux de créer sa propre entreprise. Mais je suis aussi totalement consciente que ceci n’est pas donné à tout le monde et que nombreuses sont les femmes qui sont contraintes de travailler pour vivre. C’est une réalité que l’on ne peut occulter.
Habiba, qui travaille sur une plate-forme courrier depuis 3 ans, partage son expérience : « Je ne suis pas en contact avec la clientèle. Je ne portais pas le voile à mon arrivée sur la plate-forme. C’est un an après que j’ai passé le cap al hamdoullillah ! Au début, mon employeur ne disait rien, certains collègues avaient parfois des propos blessants… mais tout allait bien tant qu’on était en période de froid ! Car en été, bonjour les réflexions ! Je vis bien le port du foulard au travail même si c’est parfois difficile surtout quand on est victime de discrimination… mais al hamdoullillah, je tiens le coup et montre toujours une bonne image de notre noble religion ! ». Elle souligne également des moments positifs, comme ce collègue qui a valorisé sa tenue, mais aussi des pressions : « J’ai été convoquée et que m’a-t-on demandé ? De me découvrir un peu, car je gênais quelques collègues… Quelle lâcheté de la part de mes supérieurs… Pas de bol pour eux… ils n’ont gagné que mes larmes, car bi idhni Llahi je ne me découvrirai jamais pour leur plaire ! Et de plus j’ai eu le soutien de mes collègues qui étaient prêts à faire une pétition. »
Fatima, conseillère en économie sociale et familiale, témoigne de son parcours dans une association : « Lorsque j’ai passé l’entretien je ne portais pas encore le voile mais j’y pensais de plus en plus. Le jour de l’entretien, j’y suis allée avec un foulard sur la tête en mode turban pour voir si ça passait. 2 semaines après, l’employeur m’a rappelée pour me dire que ma candidature était acceptée. Mais entre temps, j’avais décidé de porter le voile, travail ou pas ! ». Elle explique sa méthode : « Lorsque je fais des visites à domicile chez des familles je garde mon foulard. Je sens bien l’étonnement de certaines familles lorsqu’elles me voient pour la 1ère fois. Je n’ai pas le profil type de l’assistante sociale ! Et oui, en plus d’être noire je suis musulmane ! ». Concernant la prière, elle explique utiliser une salle de réunion en toute discrétion. Son conseil est pragmatique : « Le conseil que je peux donner à mes sœurs, c’est de chercher du boulot dans des associations ou des petites entreprises. C’est déjà plus ouvert. La fonction publique et les grandes entreprises on oublie ! ».
Luz, rédactrice et assistante chef de projets web, relate une approche différente : « J’ai trouvé mon emploi en répondant à une annonce sur internet. Je portais mon voile à ce moment là, mais je l’ai retiré pour l’entretien. En désespoir de cause, après plusieurs revers, j’ai tenté de postuler pour la première fois sans mon voile. L’entretien s’est très bien passé el-hamdulillEh ». Elle a ensuite instauré une relation de confiance avec son employeur : « Pour ma première journée de travail, j’ai déjeuné avec mon patron afin qu’on discute du poste et qu’on fasse mieux connaissance. J’ai décidé de lui dire que j’étais croyante et pratiquante, et que j’ai été contrainte à le retirer parce que je ne trouvais pas de travail. Mon employeur m’a alors dit : dès demain tu peux venir avec ton voile, ça ne me pose aucun problème ». Elle précise toutefois les limites : « Cependant, lors de salons, ou bien pour certaines réunions ou rendez-vous à l’extérieur, je suis contrainte de retirer mon voile, car les clients ne sont pas tous tolérants ».
Lire aussi: Guide complet brasse et muscles
Les tensions institutionnelles : l'exemple du Samu social
Certaines femmes, et c’est mon cas, sont venues travailler au Samu social de Paris parce qu’on pouvait y porter le voile. Lors de sa recherche d’emploi, il y a quelques années, Samia* avait le choix entre cet acteur incontournable de la lutte contre l’exclusion et une entreprise lui offrant une meilleure rémunération, à condition qu’elle retire son voile. Alors la jeune femme a opté pour le Samu social, « pour être libre ». C’était sans compter un changement de cap à venir, que tout le monde ignorait alors. Samia a décidé de quitter l’organisation. Comme environ une dizaine de consœurs sur la vingtaine portant un voile, selon les estimations de la CGT.
En cause : une demande de la direction, qui attend désormais de ses agentes qu’ils et elles se conforment au « principe de laïcité ». La mesure concerne l’ensemble des employées, en contact physique avec le public ou non. « Dès que j’ai appris cela par des bruits de couloir, je me suis dit que je partirai. C’est insupportable de s’entendre dire comment on doit s’habiller, j’ai besoin d’être en adéquation avec moi-même », confie Samia, amère. Comme d’autres, elle pointe la violence d’une telle situation : « C’est d’autant plus violent que c’est un choix contraint. On n’est pas virées parce qu’on n’est pas compétentes, mais pour qui on est. » En 2024, l’ensemble des salariées a dû suivre une formation d’une journée, nommée « Laïcité, neutralité des agentes et non-discrimination ».
Pour la CGT, il est clair que ce sont avant tout les femmes voilées qui sont « poussées vers la sortie ». Le Samu social, quant à lui, justifie cette décision par un récent déménagement et la nécessité d’appliquer les mêmes règles pour tous les agents en conformité avec le cadre légal. Julie Creveaux, avocate en droit public, explique : « Dans ce cadre, on apprend que les salariées d’un GIP sont des agentes contractuelles de droit public. Ils et elles sont donc soumises aux mêmes obligations que les fonctionnaires, et cela inclut l’obligation de neutralité et de laïcité ».
Analyse du fait religieux et cadre juridique en France
Les professionnels sont souvent confrontés à des problématiques religieuses avec les usagers, mais également avec leurs collègues. Des situations qui peuvent être délicates à gérer. Lorsque je forme des travailleurs sociaux ou des cadres au fait religieux au travail, ou que ce sujet est abordé en marge d’autres thématiques, il en faut peu pour que les passions se déchaînent. Le premier écueil à contourner est celui de la confusion et de la stigmatisation : pour certains, évoquer l’islam, prononcer le mot, c’est faire l’amalgame entre musulmans et islamistes. Mais inversement, évoquer le fait religieux sans différentiation, c’est confondre ceux qui expriment des revendications religieuses et ceux qui n’en ont aucune.
Il est vrai que selon le dernier baromètre du fait religieux au travail 2022-2023 publié par l’Institut Montaigne, l’islam représente 76 % des questions religieuses au travail. Mais qu’est-ce que la laïcité ? Et s’applique-t-elle sur le lieu de travail ? La première question fait encore débat : pour les tenants d’une laïcité à minima, elle se résume à la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État. Pour les tenants d’une laïcité plus large, elle relève du choix de société, rappelant que l’article 1er de la Constitution dispose que la France est une « République laïque », et que la République, ce n’est pas seulement l’État.
Lire aussi: Enjeux du voile en Grande-Bretagne
La laïcité, qui se matérialise par une obligation de neutralité, s’impose aux agents publics comme aux salariés des services publics. Le 17 octobre 2002, le tribunal administratif de Paris valida le non-renouvellement du contrat d’une assistante sociale portant le voile dans l’exercice de ses fonctions. Quelques années plus tard, une assistante sociale d’un hôpital de Nanterre fut sanctionnée pour les mêmes raisons. Après avoir échoué à faire annuler la sanction devant les juridictions nationales, elle saisit la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH).
Qu’en est-il des travailleurs sociaux du secteur privé ? Comme tous les salariés du privé, l’employeur peut exiger la neutralité politique, philosophique et religieuse des préposés en contact avec la clientèle - la doctrine assimile les usagers aux clients -, dès lors qu’elle est stipulée au règlement intérieur dans les formes requises par la loi. Cela découle de deux avis de la Cour de justice de l’Union européenne du 14 mars 2017, suivis d’un arrêt de la Cour de cassation du 22 novembre 2017. Si les usagers ne sont astreints à aucune obligation de neutralité, il leur est interdit de dissimuler leur visage dans les lieux ouverts au public ou affectés à un service public (loi du 11 octobre 2010). En outre, ils ne sauraient imposer aux professionnels de s’adapter à leurs préceptes religieux.
#