Le port du voile au Royaume-Uni: entre libéralisme et craintes communautaristes

Au fil des années, le port du voile islamique s’est banalisé dans les rues du Royaume-Uni. Si le pays autorise les signes religieux dans la fonction publique ou à l’école, ce couvre-chef serait le signe d’une « retraditionalisation » d’une partie de la population issue de l’immigration, selon l’essayiste Fatiha Boudjahlat. Contrairement à la France, le Royaume-Uni n’est pas un pays laïc et se montre particulièrement libéral sur le port de signes religieux dans l’espace public.

Banalisation du voile dans l'espace public britannique

Dans les cafés, dans les commerces, sur les affiches publicitaires… À Londres, le port du voile est entré dans les normes. Bien qu’il soit difficile d’avancer un chiffre officiel, il n’est pas rare de croiser des femmes arborant un hijab, ou même un niqab (voile intégral), dans l’espace public. Leur représentation dans les publicités est courante, comme sur la campagne de Transport for London, l’opérateur de transports en commun régi par la mairie de Sadiq Khan. Il est rare que les enseignes du centre-ville refusent à une employée de venir travailler voilée.

Cadre légal britannique: un libéralisme religieux affirmé

La loi Equality Act de 2010 interdit d’ailleurs toute discrimination fondée sur la religion et octroie le droit aux individus de manifester une appartenance religieuse dans les administrations, les écoles ou les entreprises privées. Il est ainsi banal de voir des fonctionnaires du secteur public arborer des couvre-chefs tels que le voile islamique, la kippa ou le turban sikh. Si l’uniforme est de rigueur dans les écoles, les élèves sont toutefois autorisés à porter des signes religieux, y compris le hijab pour les petites filles. Sur le lieu de travail, les employeurs peuvent instaurer des règles vestimentaires, justifiées par des raisons légitimes et proportionnées, telles que la sécurité ou le besoin d’identification. Les établissements scolaires gardent aussi la possibilité d’établir un code vestimentaire, tout en respectant le principe de non-discrimination. Si 90 % des écoles publiques et privées britanniques imposent ainsi un uniforme à leurs élèves, elles les laissent porter un voile, une croix ou une kippa.

Controverses et critiques

Avant son élection à la mairie de Londres en 2016, Sadiq Khan avait laissé entendre qu’il y avait « une question à se poser » sur les raisons pour lesquelles les femmes portaient des hijabs ou des niqabs. Le port du voile intégral a fait l’objet à plusieurs reprises de critiques, sans que son interdiction ne soit actée. Au début des années 2000, une élève d’origine bangladaise avait revendiqué le droit de porter le jilbab, une robe couvrant le corps et ne laissant apparaître que le visage et les mains, interdite par le règlement de son lycée.

Craintes communautaristes et "retraditionalisation"

En tout état de cause, le port du voile au Royaume-Uni soulève des craintes quant à des dérives communautaristes. « Le voile est l’un des facteurs de la "retraditionalisation" de personnes nées dans les pays occidentaux », analyse Fatiha Boudjahlat auprès du JDD. L’essayiste et enseignante pointe d’ailleurs « la naïveté anglaise » face à l’avancée du communautarisme outre-Manche : « Cela est lié à la société et à l’histoire anglaise multiculturelle. À cela s’ajoute l’activisme du prince Charles et sa fascination pour l’islam et la culture islamique. Il y a aussi une réalité démographique avec des personnes venues de sociétés tribales très fortes, comme les Pakistanais ou les Bangladeshis. » Selon Fatiha Boudjahlat, plusieurs centaines de tribunaux de la sorte existeraient désormais au Royaume-Uni et pousseraient de nombreuses femmes issues de familles musulmanes à se soumettre à la charia : « Quelle femme va prendre le risque, oser s’adresser à un tribunal de la couronne et passer pour une traîtresse aux yeux de sa famille ? »

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Infiltration islamiste dans les institutions britanniques

Au-delà des pratiques culturelles, l’islamisme a infiltré les rangs de certaines institutions britanniques, dont l’Ofsted. Mi-mars, le gouvernement a nommé Sir Hamid Patel président par intérim de cet organisme chargé d’inspecter et d’évaluer les établissements scolaires. Cet homme est l’ancien directeur de la Tauheedul Islam Girls’High School, une école dans laquelle le port du hijab et les récitations du Coran étaient imposés. Une enquête du Times, datant de décembre 2024, révélait aussi que Londres serait devenue la « capitale européenne » de la charia. Les musulmans se tourneraient vers des « tribunaux » informels, dans lesquels seraient rendues des décisions religieuses sur le mariage et la vie de famille et qui se substitueraient au droit britannique.

Comparaison avec la France

Au sujet du voile, la France fait figure d’exception au milieu de ses voisins européens. C’est le pays ayant adopté la législation la plus contraignante en la matière avec l’interdiction des signes religieux ostentatoires dans les écoles depuis 2004 et l’interdiction du voile intégrale dans l’espace public depuis 2010. À cela s’ajoute la question de l’autorisation du port du voile dans le sport, qui doit être débattue prochainement à l’Assemblée nationale. En France, où le principe de laïcité a été instauré en 1905, les agents de la fonction publique sont tenus de respecter une « stricte neutralité », le voile est interdit dans les écoles, collèges et lycées pour les élèves depuis 2004 et, depuis la loi du 11 octobre 2010, les niqabs et burqas sont proscrits dans l’espace public. Cependant, Fatiha Boudjahlat estime que la laïcité ne fait que « ralentir le processus car on ne va pas assez loin ». L’auteur d’Abaya, Hijab, Burqa, combattre le voilement, paru en avril 2024, appelle ainsi à renforcer les contrôles dans les écoles. D’après l’essayiste, « les jeunes ont grandi avec cela et ne trouvent pas le port du voile choquant. Ce qui nous choque ne les choque plus. » « Si j’étais née maintenant, je serais sans doute voilée. J’aurais grandi dans une société où je me serais dit qu’il n’y a pas d’alternative. Si je veux être pure, si je veux être saine, c’est parce qu’une société me le permet.

Législation en Europe: un panorama contrasté

Le Bundestag a adopté en 2017 une loi interdisant le port du voile intégral pour certains agents de la fonction publique, comme les juges, les soldats et les membres des commissions électorales. Tous ont l’obligation d’avoir le visage totalement découvert dans l’exercice de leur métier. Pour le reste, chaque région a sa propre législation. Six Länder ont ainsi décidé d’interdire le port du voile et d’autres signes religieux ostentatoires pour les enseignants. Les Länder de Berlin et de Hesse sont allés plus loin en élargissant cette interdiction à tous les agents publics. En revanche, le port de signes religieux par des élèves n’est pas remis en question. Ils sont libres d’exprimer ainsi leur liberté de croyance, garantie par la Constitution. Enfin, les employeurs allemands peuvent fixer des codes vestimentaires. La Belgique a suivi l’exemple français en ce qui concerne le port du voile intégral. Au nom du « vivre-ensemble » et de la sécurité publique, la loi belge interdit depuis 2011, « le port de vêtements qui empêchent l’identification d’une personne dans l’espace public », tels que la burqa ou le niqab. L’Espagne ne dispose d’aucune législation spécifique au port du voile. En juillet 2010, le Parlement espagnol a rejeté une proposition visant à interdire le port du voile intégral dans l’espace public. Certaines municipalités de Catalogne ont par la suite tenté d’imposer des restrictions mais ces mesures ont été retoquées par le Tribunal suprême espagnol, estimant qu’elles portaient atteinte au droit fondamental à la liberté religieuse. Au niveau scolaire, chaque établissement espagnol applique ses propres règles sur l’usage du voile. L’enseignement privé est en général plus permissif. Certaines élèves musulmanes ont quitté leur école publique pour rejoindre des écoles catholiques, afin de pouvoir rester voilées en classe. Enfin, en Italie, la législation concernant le port du voile intégral dans l’espace public repose principalement sur une loi de 1975, connue sous le nom de « loi Reale », qui interdit de dissimuler son visage dans les lieux publics.

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