Le surf, bien plus qu'un simple sport, représente une connexion profonde avec l'océan, un héritage culturel riche et une force de défi face aux vagues et aux conventions. L'histoire et la culture du surf aux États-Unis sont inextricablement liées à des traditions ancestrales, à des récits de colonisation, à l'évolution technologique et à des mouvements sociaux qui ont façonné sa pratique et son imaginaire.
Les Racines Millénaires du Surf : Au-delà des Mythes
Contrairement aux idées reçues qui situent souvent le berceau du surf à Hawaii, l'histoire de cette pratique ancestrale a commencé bien plus tôt et dans des lieux inattendus. Le surf a réellement pris naissance sur la côte nord du Pérou, pendant la période pré-Inca, sous la culture Mochica, entre 3000 et 1000 avant J.-C. Des dessins ont été trouvés sur des poteries de cette période, représentant des pêcheurs incas sur des planches de bois et des bateaux en roseaux, appelés « caballitos de totora ». Ces embarcations, telles qu'utilisées par Carlos Ucanan Arzola, mieux connu sous le nom de « Huevito », pour surfer, témoignent d'une pratique du surf bien établie et fonctionnelle.
Parallèlement, l'histoire du surf telle que la plupart des gens la connaissent se développe dans le Pacifique, notamment dans les îles Hawaïennes. Dès le XVe siècle, le surf était une pratique courante dans ces îles. Elle a permis aux chefs de tribus de prouver leur puissance et leur supériorité en défiant la mer. Ils surfaient sur de grandes planches, appelées Papa-he-nalu, coupées dans un tronc d’arbre selon un ancien rituel. Les Polynésiens s’affrontaient dans des duels de surf, le vainqueur se voyant accorder une meilleure place dans la tribu. Les premières traces de l’origine hawaïenne du surf, sous sa forme plus contemporaine, remontent à 1769. Plus tard, en 1778, lors de son 2ème voyage, le capitaine James Cook a vu des surfeurs aux îles Sandwich (Hawaii). Il a alors commencé à écrire sur le surf dans son journal de voyage. Ce marin britannique a été le premier à découvrir ces individus à moitié nus surfer les vagues des îles Sandwich sur de drôles de planches en bois. C’est donc son successeur, le lieutenant James King, qui a décrit le surf plus en détails, tel qu’il l’avait vu dans la baie de Kahalu’u et la baie d’Holualoa sur la Grande île d’Hawaii. Il est devenu passionné par le surf et a été surpris de voir que ce n’était pas destiné uniquement à une épreuve d’habileté, mais purement comme un amusement. Les femmes et les hommes de toutes les classes sociales pratiquaient le surf, mais certains affirment que les meilleures vagues étaient réservées aux ali’i, l’élite sociale indigène de Hawaï.
Le Tournant Colonial et la Quasi-Disparition du Surf Hawaïen
La publication des journaux de voyage de Cook et de King après leur retour en Europe a eu pour effet d’attirer des explorateurs et des missionnaires sur les îles. Il est intéressant de noter que les révolutions française et américaine ont eu lieu à peu près au même moment où les carnets de voyage de Cook et de King ont été publiés, époque à laquelle Thomas Jefferson a rédigé la Déclaration d’indépendance des États-Unis. Cependant, pour les îles Hawaïennes, l'arrivée de ces explorateurs a eu des conséquences désastreuses. Bien que la mission de Cook ait été un voyage scientifique, il a accumulé des connaissances pour l’Empire britannique afin de faciliter son expansion économique mondiale et a ouvert les vannes du contact occidental avec Hawaï.
L’arrivée des occidentaux a malheureusement conduit à la propagation de maladies, en particulier la syphilis, jusqu’alors inconnue dans les îles. En conséquence, la population hawaïenne a été réduite de 10 %. Sur terre, les haole (étrangers ou Blancs) ont répandu une multitude de maladies parmi les Kānaka Maoli ou peuples indigènes. Le capitalisme industriel occidental a mené une guerre contre l’âme du surf pendant plus de deux siècles. L’effondrement démographique qui s’ensuivit a plongé la culture hawaïenne dans le chaos. Les communautés physiquement et psychologiquement déstabilisées étaient des cibles de choix pour les missionnaires protestants.
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Les missionnaires ont également établi leur système religieux et économique dans les îles. À mesure qu’ils gagnaient en influence politique parmi les ali’i, les arrivants chrétiens ont supprimé la religion et la culture traditionnelles, notamment la hula (danse) et le mele (chant ou chanson). Méfiants à l’égard de la chair humaine, ils ont imposé le port de vêtements de style occidental dans la chaleur tropicale. Mais le surf était aussi perçu par ces calvinistes nord-américains comme une perte de temps frivole. Ils méprisaient le surf sur les vagues et d’autres aspects du mode de vie athlétique des indigènes, qu’ils considéraient comme de la paresse et de la folie païennes. Soudain, la terre est devenue une marchandise, rendant impossible la tradition de subsistance communautaire et forçant les Kānaka Maoli à travailler comme salarié.es dans les nouvelles plantations de sucre appartenant aux haole, à récolter du bois ou à travailler dans les villes portuaires en pleine expansion. C’est pourquoi des travailleurs japonais, chinois et philippins ont été recrutés pour maintenir en vie le système agricole nouvellement établi. Cette doctrine de choc du XIXe siècle, enveloppée dans un moralisme calviniste, a porté un coup presque fatal au surf.
Cependant, lorsque le roi David Kalākaua est monté sur le trône dans les années 1870, il a fait renaître le surf. En fin de compte, ses efforts ont échoué, car les capitaux étatsuniens ont trouvé des rendements impressionnants dans l’industrie sucrière en pleine expansion. Les colons haole ont renversé la monarchie en 1893 et instauré une république de colons suprémacistes blancs. En 1898, les États-Unis ont officiellement, bien qu’illégalement, annexé l’archipel. Il a fallu un peu plus d’un siècle au capital occidental pour transformer la communauté indigène en une minorité appauvrie et privée de tout pouvoir.
La Renaissance du Surf : Des Princes Hawaïens à la Californie
Malgré cette période sombre, le surf a commencé à renaître après un siècle d'histoire, comprenant l'annexion d'Hawaii en 1898 en tant que territoire des États-Unis. Les origines du surf en Amérique du Nord remontent à 1885, lorsque trois jeunes princes hawaïens s’échappèrent de leur pensionnat et arrivèrent à Santa Cruz en Californie. Là-bas, ils surfèrent pour la première fois à l’embouchure de la rivière San Lorenzo sur des planches de surf en séquoia, marquant ainsi une étape cruciale pour le sport sur le continent américain.
Ironiquement, c'est le capital occidental qui a relancé le surf au début du XXe siècle, comme l'a montré Scott Laderman. Alors que les îles productrices de sucre devenaient un territoire étatsunien, des entrepreneurs haole ont fait la promotion de l’archipel, en particulier de la plage de Waikiki à Oahu, en tant que destination touristique. Jack London, le célèbre écrivain, et le journaliste Alexander Hume Ford se sont rendus à Hawaii en 1907. Ils y ont rencontré un garçon de plage à Waikiki, George Freeth, un des premiers à surfer admirablement bien à l’époque. Alexandre Hume Ford utilisait le surf pour attirer les investisseurs occidentaux sur le territoire. Bien qu’il ait atteint l’âge mûr et qu’il soit un malihini (terme méprisant pour les nouveaux arrivants), il est rapidement devenu un surfeur compétent. Lors des récents carnavals de surf organisés en l’honneur des visites de la flotte américaine de cuirassés puis de croiseurs, pratiquement tous les prix offerts aux plus experts en sports nautiques hawaïens ont été remportés par des garçons et des filles blancs, qui n’avaient maîtrisé que récemment l’art que l’on avait cru pendant si longtemps ne pouvoir être acquis que par les Hawaïens de souche à la peau foncée. Lors du concours de Noël, pour la troisième fois, un garçon blanc âgé de quatorze ans a remporté la médaille décernée au surfeur le plus expert, arrivant à une centaine de mètres devant un rouleau monstrueux qui se tenait sur sa tête. L’homme et le garçon blancs ont beaucoup contribué à Hawaii pour développer l’art du surf. Si la tradition hawaïenne du surf a joué un rôle central dans la promotion inlassable d’Hawaï en tant que paradis tropical, Ford a présenté le « Sport des Rois » comme entièrement colonisé et commercialisé.
Grâce aux écrits de London et Ford, le magnat de l’immobilier Henry Huntington a eu vent des prouesses de George Freeth sur les vagues et l’a invité en Californie pour promouvoir le Redondo Los Angeles Railway grâce à des démonstrations de surf. Freeth a ainsi obtenu le titre de « Premier homme à surfer en Californie ». Pour parfaire la fétichisation de Freeth et du surf, les visiteurs fortunés pouvaient l’engager pour des leçons privées. Plus tard, en 1908, le trio nouvellement formé de Freeth, London et Ford a ouvert le premier club dédié au surf à Waikiki.
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Puis, c’est Duke Kahanamoku qui a fait revenir le sport sur le devant de la scène en 1912. Ce fut le véritable pionnier parmi les nombreuses personnalités clés de l’histoire du surf. Surfeur hawaïen passionné et nageur médaillé olympique, ses démonstrations en Californie ont provoqué une frénésie bien plus grande que celle de Freeth. Connu sous le nom de « The Duke », il est considéré comme le père du surf moderne. Avec la célébrité ultérieure du médaillé olympique Duke Kahanamoku, l’image de Freeth a popularisé le surf sur le continent américain. Duke est devenu une célébrité hollywoodienne et a réussi à rendre le sport universellement populaire. Son influence s'est étendue bien au-delà des États-Unis. En 1914, le champion olympique de natation Duke Kahanamoku a été invité dans les États de l’Est Australien pour des démonstrations de surf sur les vagues devant des milliers de spectateurs au Freshwater carnival. L’Australie a été stupéfaite par ses compétences sur une planche de surf. En 1915, il est revenu surfer en tandem avec une jeune fille nommée Isabel Letham.
Le Surf au Vingtième Siècle : Évolution, Contre-culture et Commercialisation
Les années 1950 marquent le lancement de l’histoire moderne du surf, avec des surfeurs de plus en plus nombreux à Hawaï. Les pionniers de l’après-guerre, Woodbridge Parker « Woody » Brown, Rabbit Kekai et John Kelly, ont été les initiateurs d’une nouvelle vague de l’histoire du surf dans les années 1930, 1940 et 1950. Des personnages comme Fred van Dyke, Peter Cole et John Kelly ont commencé à surfer des vagues géantes sur les spots de Makaha, Sunset Beach et plus tard Waimea Bay avec des surfeurs locaux comme Eddie Aikau, natif d’Hawaï, champion de surf des grosses vagues et sauveteur à Waimea Bay, et Buffalo Keaulana.
La popularité du surf a explosé dans les années 1960, lorsque les baby-boomers sont entrés dans l’adolescence. Le surf est devenu de plus en plus populaire dans les années 50 et 60, car de nombreux artistes et musiciens apprenant la culture du surf l’ont associé au « flower power ». La culture du surf s’inscrivait parfaitement dans l’éthique générale de la liberté et de la rébellion des jeunes. Nombreux sont ceux qui ont romancé l’image du surfeur comme étant l’ultime décrocheur. Il est devenu cool de ressembler à un surfeur, même si l’on ne sait pas de quel côté de la planche mettre la wax. Les années 60 et 70 ont vu tout le monde commencer à surfer, et cette discipline est rentrée progressivement dans les mœurs grâce aux nombreux livres de photos publiés, aux musiques des Beach Boys et à la diffusion de films dédiés au sport. Le surf est arrivé un peu plus tard en France, et même si le bodysurf était déjà présent sur les plages atlantiques, c’est autour des années 50 qu’il s’est véritablement démocratisé grâce au réalisateur californien Peter Viertel et à son film Le soleil se lève aussi, tourné en partie sur la Côte des Basques, à Biarritz.
Pendant ce temps, le design des planches de surf a beaucoup évolué. La planche a évolué au fil du temps, suivant le courant. Les longboards (planches longues) sont finalement les descendantes modernes des premières planches en bois façonnées par les mains expertes des hawaïens. Il faut bien imaginer qu’à l’époque - et encore aujourd’hui - surfer une planche en bois conçue à partir d’essences dures et lourdes comme le cèdre, l’acajou ou le koa et mesurant parfois jusqu’à 2,75m n’est pas une mince affaire. Les planches ont commencé à être fabriquées industriellement. Même si elles trouvent preneur, l’apparition de la fibre de verre durant la Seconde Guerre Mondiale a provoqué une véritable révolution. Le complexe militaro-industriel américain a créé de nouvelles technologies, telles que la mousse de polyuréthane ou de polystyrène, qui ont transformé la pratique matérielle du surf. Les années 60 ont vu l’apparition de la mousse polyuréthane en remplacement du bois, matière qui a révolutionné le shape et a permis une véritable démocratisation du sport. Le plastique et les matériaux composites ont remplacé les planches en bois coupées à la main de l’ancien temps. L’invention des combinaisons en néoprène (par le légendaire Jack O’Neill) et des leashes a contribué à une plus grande diffusion du sport. Motivé par le désir de passer plus de temps à surfer dans les eaux glaciales de la Californie du Nord, Jack O’Neill a commencé à fabriquer et à vendre des combinaisons de surf en néoprène en 1952 dans son garage de San Francisco. Soudain, deux heures de surf à Santa Cruz ou dans l’hiver de Los Angeles n’étaient plus une menace pour la vie.
Hollywood a continué à tirer profit de la popularité du surf grâce aux suites de la sitcom Gidget, ainsi qu’à la litanie de films sur le surf de la fin des années 1960. Des figures de la contre-culture et de l’anti-héros, comme Miki Dora de Malibu, se sont ouvertement opposées à la popularité de masse du surf, alors que des novices amateurs de sports nautiques, souvent issus des communautés méprisées des vallées intérieures, envahissaient leurs plages bien-aimées. Dans une série d’événements tristement célèbres, Miki Dora, surnommé « Da Cat », a frappé des surfeurs qui lui avaient « volé » sa vague avec sa planche de surf, a fait des gestes obscènes à l’encontre de photographes de surf, a posé comme s’il était crucifié sur une croix de planches de surf et s’est inscrit à un concours uniquement pour exposer son postérieur nu aux juges. De nombreuses tactiques de Miki Dora sont critiquables. Si son flirt avec les symboles nazis révèle un racisme profondément ancré, il faut surtout y voir une rage alimentée par la testostérone et une provocation à l’égard des normes sociales bourgeoises. Sans la moindre complaisance pour ses actes proprement odieux, nous devons reconnaître que Miki Dora détestait la marchandisation de la culture surf et qu’il a donc tenté de la sauver en la rendant invendable. Pourtant, même Miki Dora a été personnellement impliqué dans la marchandisation en jouant le rôle de surfeur cascadeur dans le premier film de Gidget et en obtenant des rôles dans tous les grands films hollywoodiens de surf-exploitation.
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Horrifiés par l’augmentation des foules et la commercialisation de leur mode de vie, les surfeurs étatsuniens et australiens privilégiés sont partis à la recherche de leur propre idylle estivale sans fin : des vagues parfaites et vides dans des pays étrangers exotiques. Pour les vrais surfeurs, Morning of the Earth (1972) d’Alby Falzon et David Elfick a été l’apothéose du surf en tant que rébellion contre-culturelle. Tourné en Australie rurale, sur le célèbre North Shore d’Oahu et dans l’Indonésie exotique, le film met en scène des hippies bronzés et aux cheveux dorés qui vivent un mode de vie alternatif dans des fermes coopératives, explorent le végétarisme et fabriquent leurs propres planches de surf dans des granges (tout en ignorant superbement les effets potentiels de leur équipement sur la santé). Ces surfeurs voyageaient avec un budget limité et exploitaient la force relative du dollar américain ou australien par rapport au peso mexicain ou à la roupie indonésienne. Le plaisir de découvrir des vagues loin des foules étouffantes de Los Angeles ou du Queensland étant en grande partie lié à l’hébergement et au transport, il s’agissait d’un véritable défi. Dans Surfeurs, escrocs et l’histoire inédite du commerce de la marijuana, Peter Maguire et Mike Ritter expliquent comment certains se sont tournés vers la contrebande d’herbe pour financer leurs aventures. De manière surréaliste, l’une des vedettes de The Endless Summer, Mike Hynson, fait une apparition dans le « documentaire » Rainbow Bridge (1971) sur Jimi Hendrix. Dans ce film, il montre inexplicablement comment lui et d’autres trafiquants font passer de la drogue par des compartiments secrets à l’intérieur de leurs planches de surf. Le lien entre le surf et le narcotrafic a rendu l’image du surfeur rebelle encore plus cool.