L'Égypte a traversé des transformations profondes au cours des dernières décennies, particulièrement en ce qui concerne l'identité nationale et l'expression religieuse. Au cœur de ces changements se trouve la figure emblématique de Gamal Abdel Nasser, un homme d'État qui a marqué son époque par son nationalisme arabe laïc et son opposition farouche aux mouvements islamistes. Ses propos et les images de son ère contrastent fortement avec la réalité actuelle du pays, où le voile est devenu une présence quasi omniprésente. Comprendre cette évolution nécessite de revenir aux fondements de la République arabe égyptienne sous Nasser, son leadership charismatique, et les bouleversements qui ont suivi sa disparition.
Gamal Abdel Nasser: Architecte d'une Égypte Nationaliste et Laïque
Gamal Abdel Nasser Hussein, né le 15 janvier 1918 à Alexandrie, fut un homme d'État égyptien dont l'impact résonne encore aujourd'hui. Sa trajectoire, d'une jeunesse marquée par l'activisme politique à la tête de la nation, illustre une période de profonde mutation pour l'Égypte et le monde arabe. Très tôt impliqué dans la lutte contre l'influence britannique en Égypte, il rallia d'abord le parti Jeune Égypte. Il intégra ensuite l'armée en 1938 et participa à la guerre israélo-arabe de 1948-1949, une expérience qui le laissa déçu par la monarchie et le renforça dans son souhait de réformer la société égyptienne.
Nasser fonda le Mouvement des officiers libres qui, en 1952, renversa le roi Farouk. Après une lutte de pouvoir contre ses anciens associés, dont le président Mohammed Naguib et les Frères musulmans, il accéda au contrôle du gouvernement. À la tête de l'Égypte, il mena une politique socialiste et panarabe, appelée nassérisme, en se positionnant comme le premier Égyptien à la tête de son pays depuis plus de 1000 ans, depuis les derniers pharaons. Son régime, basé sur un nationalisme arabe laïc, élargit les droits des femmes, soutint la justice sociale et militarisa l'appareil d'État. Nasser mit ses fidèles aux plus hauts postes de l'État et instaura un régime autoritaire, réprimant les islamistes et les communistes. Il prôna la création d'une seule nation arabe, défia ouvertement l'Arabie saoudite et les monarchies arabes, menant à la guerre froide arabe, et prôna la destruction de l'État d'Israël. La neutralité de l'Égypte durant la guerre froide causa des tensions avec les puissances occidentales qui refusèrent de financer la construction du barrage d'Assouan. Nasser répliqua en nationalisant la compagnie du canal de Suez en 1956, un événement qui le propulsa sur la scène internationale comme un héros. Il resta au pouvoir jusqu'à sa mort en 1970, symbole du panarabisme et d'un certain socialisme, héros de la conférence des non-alignés à Bandung en 1955.
Le Raïs Face au Voile: Un Discours Moqueur et Révélateur
L'une des illustrations les plus frappantes de la vision laïque de Nasser et de son opposition aux islamistes fut un discours prononcé au Caire, en 1953, devant une foule compacte d’Égyptiens. Ce sont des images et des propos que l'on imaginerait difficilement aujourd'hui, surtout de la part du chef d'un État arabe. Le jeune Nasser, président de l’Égypte depuis un an, racontait avec un sourire aux lèvres, qui se transforma en franche rigolade avec l’appui de la foule, une rencontre significative.
«Le chef des Frères musulmans est venu me rencontrer», débuta Nasser, pour expliquer sa position sur le voile. Figurez-vous, continua Nasser, que le chef des Frères musulmans est venu me demander d’obliger les femmes musulmanes à porter le voile en public. La foule s’ébroua et les rires fusèrent d’un peu partout. Un homme cria : «Qu’il le porte lui-même!» C’est l’éclat de rire généralisé. Nasser était en parfaite symbiose avec la foule. Il s’amusait et son sourire s’élargissait. Il raconta alors sa réponse directe et pleine d'humour. «J’ai répondu à ce monsieur que c’était revenir à l’époque où la religion gouvernait et où on ne laissait les femmes sortir qu’à la tombée de la nuit». Nasser défendait la liberté individuelle et le progrès. Il poursuivit son argumentation en interpellant directement son interlocuteur : «Vous avez une fille, lui ai-je rappelé, elle est étudiante à la faculté de médecine, et elle ne porte pas le voile. Pourquoi ne l’obligez-vous pas à le porter?» Et Nasser d’ajouter, dans son sourire qui scandait les rires de la foule : «Si vous n’arrivez pas à faire porter le voile à une seule fille qui, en plus, est la vôtre, comment voulez-vous que je le fasse porter à 10 millions de femmes égyptiennes?» Ce discours est emblématique de son régime qui se moquait ouvertement des Frères musulmans et tournait le voile islamique en ridicule, affirmant que chacun est libre de ses choix. La vidéo du Colonel Nasser, debout dans sa voiture, parcourant les rues d'Alexandrie, acclamé par la foule après avoir annoncé la nationalisation du Canal de Suez, le 30 juillet 1956, montre un leader souriant, au ton léger, en phase avec une époque où la question du voile n'avait pas l'importance qu'elle revêtirait plus tard.
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Contexte Sociétal et Politique sous Nasser: Une Égypte Dévoilée
L’Égypte des années 50 et 60 s’était embarquée, à fond de train, dans le nationalisme arabe, lequel allait enflammer, sous son impulsion, tout le Proche-Orient. Durant cette période, les femmes n’étaient pas voilées, encore moins «niquabées». Elles allaient les cheveux au vent. Nasser était aimé des Égyptiens, en profondeur. Il avait du charisme. Il était le Raïs (ras, en arabe veut dire «tête», «chef»). Des discours-fleuves qui duraient des heures étaient prononcés sur la Place al-tharir (la place de la révolution), compréhensibles en gros par tous, car les phrases arabes étaient simplifiées, populaires, et lentement prononcées. Nasser lâchait, constamment, comme un leitmotiv, le mot isti’mar (colonialisme), faisant rouler le «r» final à n’en plus finir : isti’mar-r-r-r-r… Comme s’il voulait faire rentrer dans le crâne de son peuple, à coups de mitrailleuse, l’idée que tous les malheurs de l’Égypte (et du monde arabe) étaient dus au colonialisme.
Nasser, né le 15 janvier 1918 à Bakos dans les faubourgs d'Alexandrie, était le premier fils de Fahima et d'Abdel Nasser Hussein. Son père était un employé de la poste, né à Beni Mur en Haute-Égypte mais ayant grandi à Alexandrie, tandis que la famille de sa mère venait de Mallawi. La famille de Nasser déménageait fréquemment au gré des affectations de son père. La mort de sa mère en 1926, après avoir donné naissance à son troisième frère, Shawki, fut un traumatisme profond que le temps n'a pas soulagé, comme il le déclara plus tard. En 1928, Nasser s'installa à Alexandrie chez son grand-père maternel. Il étudia un temps dans un internat à Helwan avant de revenir à Alexandrie en 1933.
Son implication politique fut précoce. Après avoir assisté à des affrontements entre des manifestants et la police sur la place Manshia d'Alexandrie, il rejoignit une manifestation sans connaître son objectif, organisée par le parti nationaliste Jeune Égypte, exigeant la fin de l'influence étrangère en Égypte. Lorsque son père fut transféré au Caire en 1933, Nasser le suivit et il étudia à l'établissement al-Nahda al-Masria. Le 13 novembre 1935, il mena une manifestation étudiante contre l'influence britannique. Deux manifestants furent tués et Nasser fut légèrement blessé à la tête par une balle, ce qui lui valut de figurer pour la première fois dans la presse. Il s'opposa au traité anglo-égyptien de 1936.
Nasser consacrait beaucoup de temps à la lecture, particulièrement en 1933, ayant accès à la bibliothèque nationale. Il avait lu le Coran, les hadîths de Mahomet, les sahabas de ses compagnons et les biographies de Napoléon, Atatürk, Bismarck, Garibaldi ainsi que l'autobiographie de Winston Churchill. Il fut fortement influencé par le nationalisme égyptien défendu par l'homme politique Mustafa Kamil, le poète Ahmed Chawqi et son instructeur de l'académie militaire, Aziz Ali al-Misri.
En 1937, Nasser postula à l'Académie militaire égyptienne. Bien que l'accès y fût auparavant réservé à l'aristocratie, l'accord avec l'occupant britannique en 1936 permit à l'armée d'élargir son recrutement à la petite bourgeoisie, ce dont Nasser bénéficia pour devenir officier, malgré son passé d'opposant au gouvernement qui bloqua initialement son admission. Il intégra la faculté de droit de l'université Fouad, mais la quitta pour tenter à nouveau l'académie militaire. Il obtint un entretien avec le sous-secrétaire à la Guerre, Ibrahim Khairy Pasha, responsable des admissions, qui accepta de soutenir sa candidature, approuvée fin 1937. À l'académie, il rencontra Abdel Hakim Amer et Anouar el-Sadate, qui devinrent de proches conseillers durant sa présidence. Diplômé en juillet 1938, Nasser fut affecté à Manqabad et devint sous-lieutenant dans l'infanterie.
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En 1941, Nasser et Amer furent stationnés à Khartoum dans le Soudan anglo-égyptien. L'incident du 4 février 1942, où l'ambassadeur britannique fit encercler le palais du roi Farouk, fut vu par Nasser comme une violation flagrante de la souveraineté égyptienne. Il rejoignit l'école des officiers plus tard dans l'année et commença à former un groupe de jeunes officiers favorables à une révolution nationaliste.
La première expérience militaire de Nasser eut lieu en Palestine durant la guerre israélo-arabe de 1948-1949. Il se porta volontaire pour rejoindre le Haut Comité arabe mais le gouvernement égyptien refusa. En mai 1948, il fut à la tête du 6e bataillon d'infanterie. Il rapporta l'impréparation de l'armée égyptienne et fut légèrement blessé. Son unité, encerclée dans la « poche de Falouja », refusa de se rendre. Cette résistance fut saluée, et le décalage entre la population et le pouvoir royal renforça la détermination de Nasser à renverser la monarchie. Il commença la rédaction de son livre Philosophie de la révolution durant le siège. Après la guerre, il reprit son poste d'instructeur à l'académie militaire. Il tenta une alliance avec les Frères musulmans en octobre 1948 mais jugea leur programme incompatible avec son nationalisme.
Le retour de Nasser en Égypte coïncida avec le coup d'État de Housni al-Zaim en Syrie, encourageant ses ambitions révolutionnaires. Interrogé par le Premier ministre Ibrahim Abdel Hadi sur des rumeurs de formation d'un groupe secret d'officiers séditieux, Nasser nia les allégations de manière convaincante, mais l'entretien le persuada d'accélérer la formation de son groupe, qui prit le nom de mouvement des officiers libres après 1949. Il forma le comité fondateur du mouvement, comprenant quatorze hommes de différents milieux. Lors des élections législatives de 1950, le parti Wafd remporta une large victoire. Des membres du parti Wafd furent accusés de corruption et le climat tendu amena au premier plan le mouvement de Nasser, qui comptait alors environ 90 membres.
Le 11 octobre 1951, le gouvernement mené par le parti Wafd abrogea le traité anglo-égyptien de 1936. Cette décision, populaire, ainsi que les actions clandestines contre les Britanniques, poussèrent Nasser à agir. En janvier 1952, il tenta d'assassiner le général royaliste Hussein Sirri Amer. Le général en sortit indemne mais une passante fut blessée. Sirri Amer était proche du roi Farouk et fut désigné pour briguer la présidence du club des officiers. Nasser était résolu à établir l'indépendance de l'armée par rapport à la monarchie. Avec l'aide d'Amer, il choisit Mohammed Naguib, un général populaire, pour mener le coup d'État en son nom. Le soulèvement fut déclenché le 22 juillet et les officiers libres prirent rapidement le contrôle des bâtiments officiels. Nasser revêtit des habits civils pour éviter d'être repéré et fit la navette entre les différents lieux contrôlés par les rebelles. Afin d'éviter une intervention étrangère, Nasser avait informé les gouvernements britannique et américain de ses intentions deux jours auparavant, et les deux avaient accepté de ne pas soutenir Farouk. Naguib, meneur public, devint le premier président de l'Égypte le 18 juin 1953. La monarchie fut abolie le même jour.
L'Héritage de Nasser et la Montée de l'Islamisme
Quand Nasser mourut le 28 septembre 1970 au Caire, l’Égypte fut ébranlée dans son tréfonds. Ses funérailles furent une immense lamentation. Le peuple a perdu la tête. En perdant Nasser, l’Égypte perdait du même coup sa foi politique dans le nationalisme arabe. La R.A.U., la République Arabe Unie (Égypte-Syrie-Yémen), avait échoué ; le projet de faire entrer la Libye dans le panarabisme ne s’était pas réalisé ; les chicanes entre les pays arabes se multipliaient ; les échecs humiliants des armées arabes face à l’armée israélienne se répétaient sans cesse. Les détracteurs de Nasser ont critiqué son autoritarisme, son populisme, son antisémitisme, les violations des droits de l'homme par son régime et son échec à créer des institutions civiles durables.
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Après la défaite de l'Égypte lors de la guerre des Six Jours en 1967, il démissionna avant de renoncer du fait des manifestations demandant son maintien au pouvoir. Après le conflit, il se nomma Premier ministre, lança des attaques pour reprendre les territoires perdus, dépolitisa l'armée et promit une libéralisation politique. Après la fin du sommet de la Ligue arabe en 1970, il succomba à une crise cardiaque. Nasser reste au début du XXIe siècle un symbole de la dignité arabe du fait de ses efforts pour une plus grande justice sociale et sa défense du panarabisme, de la modernisation de l'Égypte et de l'anti-impérialisme.
Le Retour du Voile: Une Transformation Post-Nasser
La mort de Nasser a laissé un vide politique et idéologique que le nationalisme arabe ne parvenait plus à combler. En 1981, après l’assassinat de Sadate, l’islam avait repris du poil de la bête en Égypte. C'est à ce moment que l'on commençait à voir, pour la première fois, des femmes, en grand nombre, qui portaient le voile, mais pas le niqab, qui n’a jamais eu de rapport avec le Coran. Les assassins de Sadate, des frères musulmans de la stricte observance, triomphaient dans leur cellule, ils clamaient à tue-tête les sourates du saint Coran. Ils apparaissaient régulièrement à la télévision et les Égyptiens, en très grand nombre, leur étaient favorables. Il faut dire que Sadate n’était pas aimé. On l’appelait Monsieur Oméga : celui qui n’avance ni ne recule comme dans la montre égyptienne. Sa mort a laissé l’Égypte indifférente. On l’a tué, entre autres raisons, parce qu’il détestait les mouvements islamiques et qu’il refusait d’appliquer la Sharia.
Le monde avait changé : Nasser, vingt ans plus tôt, était aimé parce qu’il se moquait des Frères musulmans et tournait le voile islamique en ridicule. Ce retour en force de l’islam en Égypte, et plus largement dans le monde arabe et chez les émigrants musulmans en pays occidentaux, s’explique par le fait qu’il a remplacé la politique du nationalisme arabe qui a échoué lamentablement. «L’islamisme s’est construit sur l’échec du nationalisme arabe», une observation qui souligne la nature substitutionnelle de cette résurgence. Des fondamentalistes musulmans, rencontrés au Caire, exprimaient ce sentiment en disant : «Si ça ne va pas bien, si les Arabes musulmans sont colonisés et méprisés par les Occidentaux, s’ils n’arrivent pas à retrouver la puissance qu’ils avaient autrefois quand ils dominaient le monde, c’est qu’ils ne sont plus de bons musulmans». Cette analyse menait alors à une conclusion directe : «Alors, revenons à l’islam, remettons-nous en bouche les sourates du saint Coran, appliquons la Sharia et que nos femmes se remettent au voile».