Le surf a traversé les frontières de la discipline sportive confidentielle pour s'imposer comme un phénomène sociétal majeur. Après le running, le cross fit et le yoga (sous toutes ses formes), le surf est sur le sommet de la vague. Si la discipline sera pour la première fois mise à l’honneur lors des Jeux Olympiques de 2020 au Japon (et en 2024 en France), l’hexagone lui consacre actuellement une exposition à Bordeaux. Et partout à travers le monde, il est désormais de bon ton de sortir sa board dès que l’occasion s’y prête, pour le défi physique, la quête d’adrénaline, ou encore pour s’assurer une belle photo sur les réseaux sociaux.
Bien plus qu’une simple activité sportive, le surf est aussi un mode de vie, un « lifestyle » comme on dit maintenant. Un rapport au monde tout en coolitude et en décontraction, en cheveux longs et en mini van. Mais pas seulement. Pratiquer le surf, pour certains, est constitutif de leur identité au sein des mondes contemporains. Surfer et surtout devenir surfeur s'acquiert par une transmission traditionnelle, en dehors des normes fédérales. Être surfeur, c'est un mode de vie particulier, dans les interactions avec les autres pratiquants, dans l'usage avec la nature, dans le rapport au corps, mais aussi dans les questions de masculinité et de féminité.
Ce monde singulier, avec une histoire stigmatisante dans certains de ses aspects, est désigné par le reste de la société. Le surf, qui oscille entre le jeu et le sport, par son irrespect des normes et des valeurs dominantes, peut être une réponse aux crises sociales contemporaines. C'est à travers ces failles de la société que s'est infiltré un rapport au monde spécifique des surfeurs : cette culture surfique, qui, dés lors, est considérée comme déviante par le reste de la société. De « l’écolo baba cool » au « local », il existe autant de profils de surfeurs que de restaus de burgers dans le 10e arrondissement de Paris.
Le surfeur « Instagram » : l'esthétisation de la glisse
Ancienne blogueuse mode ou vlogueur en pleine ascension, le surfeur Instagram (et ses 100.000 followers), habite Paris, Bordeaux (le nouveau Paris), ou Nantes (le nouveau Bordeaux). Au pire, un TGV lui permet de rejoindre les Landes en 4 heures, au mieux, une heure de Méhari lui permet de retrouver Lacanau. Il/elle pratique le yoga ashtanga quotidiennement, bousille la forêt amazonienne avec sa consommation de baie de goji, et promeut une marque de thé vert drainant miracle entre deux posts de lui/elle sur la plage, les cheveux au vent, la peau dorée par le soleil, une planche de surf en bambou sous le bras.
Selon Jérémy Lemarié, docteur en sociologie et auteur de Surf, une histoire de la glisse (éditions Arkhê), ce profil est révélateur d'une mutation profonde : « C’est peut-être le profil le plus éloigné de la surf culture, mais celui qui sera probablement de plus en plus répandu. Il reprend l’imagerie du surfeur, comme son mode de vie détaché des contraintes du quotidien par exemple. Il dort devant la plage dans son van avec sa board sur le toit, mais tu ne le verras jamais debout sur une vague. Il se montre mais est peu dans l’action ». Ce surfeur évolue dans une atmosphère sonore dominée par beaucoup de folk et un max de chanson française, Jack Johnson, Vendredi sur Mer ou La femme.
Lire aussi: Entre précarité et passion : le portrait du surfeur en France
Le surfeur « écolo baba cool » : l'illusion de la conscience environnementale
Le surfeur écolo baba cool est graphiste en free-lance et rêve de tout quitter pour devenir shaper. Il vit dans le Sud-Ouest de la France, à quelques mètres de la plage, ce qui lui permet de dégainer sa board en un rien de temps dès que les conditions sont optimales. Il aime les bonnes bouffes et les copains, et ne se promène jamais sans sa gratte et sa gourde en inox sans Bisphénol A. Ses passions sont rythmées par le reggae et une petite dose de musique hawaïenne, de Patrice à Iz.
L’analyse du spécialiste souligne un paradoxe : « Il va voter les Verts mais dès que tu lui poses des questions un peu techniques pour régler les problèmes écologiques il va te répondre "on va récupérer les mégots sur les plages". Mais le gars n’a aucune solution technique à apporter pour empêcher les pollutions de masse. En fumant des bédos le soir et en vivant à la baba cool, il contribue à son niveau mais ne va pas régler le problème. C’est celui qui passe le mieux dans les médias ». Il incarne une volonté de retour à la terre souvent plus esthétique qu'industrielle.
Le surfeur de « compète » : le professionnalisme sans filet
Fils de surfeur qui aurait pu aller loin, il vit, respire et bouffe surf. Sponsorisé par Quiksilver et Redbull, il compte parmi les 30 meilleurs surfeurs de la planète. Quand il n’affronte pas les éléments, il est dans un avion en direction de la prochaine étape du World Championship Tour, ou dans un taxi en direction d’un maxi complexe boite de nuit en plein air pour arroser au champagne sa place gagnée au classement. Musicalement, il privilégie tout pour se dégommer en boîte de nuit : David Guetta, Martin Solveig ou Maroon 5.
L’approche sociologique permet de comprendre la structure économique de ce monde : « C’était le rêve de ceux qui ont créé le surf professionnel, ceux qui organisaient et participaient à des compétitions dans les années 1950. A l’époque il n’y avait pas encore de prix, à Hawaï par exemple, on te filait des ananas et un cochon. Puis l’argent est arrivé dans les années 1960 avec l’organisation de coupes et des nouveaux sponsors, qui pouvaient être dans l’industrie du tabac, ou même des compagnies aériennes et pétrolières… Mais contrairement à d’autres sports, tu n’as pas de salaire. Le surf est professionnel dans le sens où tu tires une rémunération du gain, tu as des combis et des planches gratos par exemple ».
Le « silver surfeur » : la pérennité d'une génération
Fini la compète pour ce quadra qui se dirige doucement mais sûrement vers la cinquantaine (mais qui reste très bien conservé malgré les heures passées en plein soleil). Gros collectionneurs de planches vintage et de chemises hawaïennes, le « silver » retrouve régulièrement ses semblables lors de soirées consacrées à la « Tiki pop culture » et sur les greens de golf. Ce qui n’empêche pas cet amoureux de la glisse, qui a troqué sa shortboard pour un surf longboard, de continuer à titiller la vague, un peu plus calmement. La bande-son de sa vie reste ancrée dans la surf music des 60’s, Dick Dale et son Miserlou, mis à l’honneur dans Pulp Fiction, ou Apache de The Shadows.
Lire aussi: Découvrez les secrets de la natation
Jérémy Lemarié explique l'invisibilité relative de cette population : « C'est une catégorie dont personne ne parlait parce qu’on associe le surf à un sport de jeunes. Sauf que tous ceux qui ont surfé dans les années 1960-70, ils surfent encore aujourd’hui ! Ils sont peut-être même beaucoup plus nombreux que les jeunes. Ils ont aussi leurs propres spots, des spots de vieux parfois même appelés "Old mans" ».
Le « jeune » surfeur : entre rite de passage et culture numérique
Au lycée ou en première année de fac, le jeune surfeur américain vit dans son annexe privative à côté de la belle maison de papa sur la plage. Taillé en V, sourire « Ultra Brite », membre du club de surf et du BDE de son établissement, il surfe tous les jours avec ses potes, même en gueule de bois. Et quand il n’est pas sur une vague, son Apple Watch le tient en permanence au courant de toutes les nouveautés surf, grâce à Surfline.com ou Magicseaweed.com. Sa culture musicale gravite autour du bon gros rock californien, de Sublime à Offspring.
Pour le chercheur, ce profil répond à une logique culturelle précise : « Sur la côte ouest américaine, ça peut être un rite de passage. Tu es à la fac, tu dois faire des grosses soirées à la American Pie, et tu dois surfer aussi ». C'est une forme d'intégration sociale qui passe par la maîtrise de la vague et du code de conduite lié aux établissements de prestige.
Le « local » : la défense territoriale du spot
Trentenaire bien tassé, ça fait des décennies qu’il surfe à la plage de Marbella à Biarritz, un spot que le local connaît sur le bout des doigts. Alors quand tous les connards de Parisiens débarquent début juillet pour surfer sa vague (ou plutôt les mousses du bord de plage), ça ne passe pas. Coup de pression du regard, pneus crevés et même castagne, tous les coups sont permis pour préserver son spot.
La tension autour de l'accès aux vagues illustre un concept sociologique classique, analysé ici par Jérémy Lemarié : « La vague est une ressource qui n’appartient à personne, et est donc à tout le monde. Quand il n’y a que trois personnes dans l’eau ça va, mais quand tu en as 50, certains ne vont jamais prendre la vague… C’est ce qu’on appelle le problème de la tragédie des ressources communes ». Ce comportement, bien que perçu comme agressif, est le reflet d'un attachement viscéral à un lieu et à une pratique qui se veut exclusive.
Lire aussi: Comment adopter le look surfeur