Analyse socioprofessionnelle des pratiquants de surf en France : entre élitisme, précarité et mode de vie

Le surf, bien qu'il laisse transparaître des paysages paradisiaques dans des spots des quatre coins du monde, est une pratique complexe dont la réalité, pour ceux qui tentent d'en faire leur métier, est marquée par une précarité omniprésente. Cette discipline, qui oscille entre le jeu et le sport, par son irrespect des normes et des valeurs dominantes, peut être une réponse aux crises sociales contemporaines. C'est à travers ces failles de la société que s'est infiltré un rapport au monde spécifique des surfeurs : cette culture surfique, qui, dés lors, est considérée comme déviante par le reste de la société. Bien que les images médiatiques privilégient souvent le faste des compétitions internationales, la majorité des athlètes doivent se battre pour s’en sortir financièrement.

La réalité économique du surf professionnel

Surfer les plus belles vagues du monde sur des spots paradisiaques aux côtés des meilleurs, cela peut faire rêver. Mais le surf professionnel est confronté à une réalité bien moins idyllique : la précarité. À tous niveaux, les surfeurs doivent se battre pour s’en sortir financièrement. « 90 % des surfeurs galèrent à joindre les deux bouts. Certains doivent faire des prêts pour financer leurs déplacements. S’il fait maintenant partie de l’élite du surf français, Michel Bourez a connu des périodes difficiles durant sa carrière, particulièrement au début, pendant ses années en junior. Le surf professionnel a débuté rapidement pour le Tahitien, juste après le bac. Pour financer ses premières compétitions, il enchaîne les petits boulots. Une solution à laquelle ils sont nombreux à avoir eu recours, à l’image de Tessa Thyssen, surfeuse de deuxième division mondiale. La tricolore a enchaîné les baby-sittings pour s’acheter sa planche d’abord, puis travaillé dans la restauration ou la vente durant son temps libre pour financer ses saisons.

Très vite, le surf oblige à faire ses bagages pour aller concourir à travers le globe. Une nécessité pour évoluer et se faire repérer, mais une situation complexe lorsque l’on n’a pas les ressources financières. « En junior, j’ai passé trois mois en Europe pour les compétitions. Je dépensais ce que je gagnais dans le logement. Quand je suis rentré, je suis allé vivre chez mes parents ou des amis. J’ai perdu du poids. C’était très dur car je n’avais pas de budget, pas de sponsor ni d’argent de poche. Cette situation a duré deux ans », se souvient Michel Bourez. Pour éviter que cela ne dure trop longtemps, le surfeur se donne alors trois ans pour se qualifier sur les Qualifying Series. Il décroche un contrat avec un sponsor local, un surfshop à Tahiti, qui le pousse à réaliser son rêve et l’aide financièrement.

Genèse d'un sport globalisé

Pour comprendre la structure actuelle, il faut se pencher sur l'histoire du surf, discipline passée d'une pratique autochtone à un sport mondialisé. Dans les années 1910, on relève deux clubs du surf à Hawaï : l’Outrigger Canoe Club et le Hui Nalu. Déjà, il y avait des compétitions annuelles amicales entre ces deux clubs, afin de mesurer la performance des différents athlètes. En 1954, à Makaha sur l’île d’O’ahu, le Makaha International est considéré comme la plus sérieuse compétition internationale dans les années 1950. C’est un succès fou. Les participants reçoivent des cadeaux, mais pas ou peu d’argent. C’est arrivé que l’on offre un cochon vivant, et des ananas aux vainqueurs. Les photos sur le podium sont assez hilarantes.

Fred Hemmings et Randy Rarick ont été remarqués au Makaha, et veulent, après leur carrière respective, entretenir le plaisir du surfeur, tout en tirant un revenu. À deux, ils vont créer une institution à Hawaï, l’IPS (l’International professional surfers), en 1976. C’est le début d’un circuit mondial : il va y avoir 7, 8, 9, 10, 11, puis 12 compétitions par an, et cela devient un vrai circuit itinérant pour les compétiteurs. L’arrivée de sponsors qui n’ont rien à voir avec le surf a été déterminante. On note par exemple de grandes marques de boisson alcoolisée, des entreprises pétrolières, ou de cigarettes dans les années 60. Les organisateurs de l’IPS ayant été accusés de ne pas redistribuer assez aux athlètes, l’organisation a été remplacée par l’ASP (Association of surfing professionals) qui est récemment devenue la WSL (World surf league). Les nouveaux organisateurs ont commencé à payer plus les athlètes, avec davantage de marketing et de sponsors.

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Profil sociologique des licenciés en France

Une enquête quantitative réalisée en 2023 auprès des licenciés de la Fédération Française de Surf permet d’analyser les profils sociaux des surfeurs et des surfeuses. La permanence des représentations à l’égard des surfeuses et des surfeurs (oisiveté, passion, sans contrainte, marginalité, écologistes, etc.) tient principalement au fait que cette population, en France comme ailleurs, n’est pas captable par l’enquête statistique. Il est impossible de les comptabiliser, tant le taux de pratiquants hors association ou école de surf commerciale est très élevé. En effet, la Fédération Française de Surf (FFS) se caractérise par un très faible nombre de licenciés (15 104 en 2024), contre plusieurs centaines de milliers de pratiquants hors cadre fédéral.

Au total, 1 567 réponses exploitables ont été recueillies. Selon la variable « sexe », la prépondérance masculine (2/3 des pratiquants) est manifeste. Au sein de l’échantillon circonscrit à la population active (les scolaires et étudiants représentant près d’un enquêté sur cinq et les retraités 5 %), les cadres et professions intellectuelles supérieures sont nettement surreprésentés parmi les pratiquants licenciés : 62 % des enquêtés appartiennent à ce groupe socioprofessionnel de l’INSEE, alors qu’ils ne pèsent que 19 % dans la population active française. A contrario, les licenciés déclarant appartenir aux classes populaires, composées du groupe des ouvriers et des employés, sont largement sous-représentés avec seulement 11 % de l’échantillon, contre 48 % dans l’ensemble des actifs. Les niveaux de diplômes et de salaire des licenciés corroborent la distribution selon les statuts professionnels. Ils sont près de 40 % à être titulaires d’un diplôme de niveau Bac+5 ou plus (master, doctorat, diplômés d’école d’ingénieur ou d’école de commerce, etc.). Si la distribution en termes de revenu positionne également la majorité des surfeurs parmi les classes moyennes et supérieures, c’est toutefois moins net que pour leur appartenance socioprofessionnelle, probablement du fait des secteurs d’activité investis et des territoires dans lesquels ils travaillent.

Le surf comme mode de vie et culture de la mobilité

La pratique du surf n’est pas exclusive à un seul « spot » de pratique proche du lieu de résidence. Une des dimensions de la culture plurielle du surf réside dans l’exploration de nouveaux « spots ». En témoigne la densité des voyages en France mais aussi et surtout à l’étranger. Cette caractéristique est renforcée par les propriétés sociales à disposition d’une forte proportion de licenciés. Plus précisément, ils sont 21 % à avoir effectué entre un et neuf voyages à l’étranger, et 26 % d’entre eux déclarent même avoir effectué 10 « surftrips » et plus dans leur carrière de surfeur. Près de 600 répondants (soit environ 38 % de l’échantillon) ont indiqué le pays dans lequel ils et elles avaient surfé le plus grand nombre de fois.

Si les pays à proximité de la France métropolitaine, réputés pour la qualité de leurs vagues (Espagne, Portugal et surtout Maroc) sont les plus cités, des destinations lointaines, exotiques et coûteuses sont également souvent mentionnées (Indonésie, Australie, États-Unis, Antilles, etc.). La plupart de ces « surftrips » (mis à part l’Espagne et le Portugal sans doute) se réalisent donc par voie aérienne. Les ressources financières dont disposent les licenciés autorisent de tels voyages souvent auto-organisés dans le cadre d’un loisir socialement distinctif. Cet engouement pour les « surftrips » contredit le supposé rapport « sensible » des surfeurs à « la nature » et la croyance essentialiste selon laquelle ils seraient tous défenseurs de l’environnement. Près d’un enquêté sur deux déclare changer de planches de surf au moins tous les deux ans (fabriquées en polyester ou époxy, elles sont issues de la pétrochimie).

Dynamiques économiques régionales et consommation

Depuis une dizaine d'années, le surf est passé d'un sport confidentiel à une pratique de masse. Avec près de 300.000 pratiquants, la région Nouvelle-Aquitaine concentre une part majeure de cette activité. Après le covid, beaucoup de participants se sont mis à surfer régulièrement. Des clients locaux et habitués qui n'hésitent pas sortir le chéquier pour leur sport préféré. Ce sport, considéré auparavant comme estival, attire désormais les surfeurs pendant toute l'année. Les combinaisons ont évolué et on peut surfer toute l'année. On vend des planches et des combinaisons même l'hiver. Tout le monde veut la part du gâteau. "Tous ceux qui viennent surfer pendant les vacances doivent se loger, manger. À elle seule, l'économie du surf, c'est 17,5 millions d'euros et 167 emplois équivalents temps plein. Surf shop café, cours de yoga, kinés, ces nouvelles entreprises se concentrent souvent sur le bien-être et la protection de l'environnement.

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Les pratiquants français restent fortement équipés. Les répondants déclarent posséder en moyenne trois planches de surf et dépenser environ 635 euros par planche. L’étude montre également à quel point le surf structure le mode de vie de nombreux pratiquants. 53 % des répondants ont assisté à un événement surf au cours des douze derniers mois et près d’un tiers se disent prêts à payer pour y assister. Les pratiquants entretiennent également un lien fort avec les contenus spécialisés. L’étude révèle par ailleurs que Surf Session apparaît comme le média surf le plus cité par les répondants.

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