La Route du Rhum - Destination Guadeloupe représente bien plus qu'une simple compétition nautique : c'est un monument de la course au large en solitaire, une épreuve mythique qui lie, depuis plus de quarante ans, la cité corsaire de Saint-Malo à l'archipel guadeloupéen. Véritable institution, cette transatlantique est devenue au fil des éditions le théâtre d'exploits sportifs, d'innovations technologiques audacieuses et de drames humains, façonnant une légende qui transcende les générations.
La genèse d'une course de légende
Au printemps 1975, l'idée naît d'une rencontre fortuite à Paris entre Bernard Hass, alors secrétaire général du Syndicat des producteurs de sucre du rhum des Antilles, et Florent de Kersauson. Bernard Hass cherche une idée pour relancer la filière du rhum, et Florent de Kersauson lui répond : « Mais il faut faire une course à la voile, bien sûr, qui va vers les Antilles, à l’automne. » Les deux hommes se sont connus à l'université de Cornell aux États-Unis. Pour concrétiser ce projet, ils sollicitent l'expertise d'Éric Tabarly et de Gérard Petipas, qui préside alors la société Pen Duick. Si l'idée d'une course en solo plaît à Éric, elle rencontre initialement moins d'enthousiasme chez Gérard qui prépare La Transat en double.
Le projet prend néanmoins de l'ampleur avec le soutien de Pierre-Louis de la Rochefoucauld, président de la branche guadeloupéenne du syndicat, et de Louis Claverie Castetnau, ancien directeur général de l’usine sucrière Darboussier à Pointe-à-Pitre, qui convainc la majorité des producteurs guadeloupéens dès 1976. Pour motiver les coureurs, les Guadeloupéens sont généreux et offrent la somme énorme de 500 000 francs de l'époque pour récompenser les six premiers. En décembre 1976, en réponse à la décision des Anglais de limiter la taille des bateaux à 17,06 mètres, Michel Etevenon annonce dans L'Équipe la création d'une grande course française sans limitation de taille. La société Promovoile est constituée le 14 mars 1978 afin d'organiser cette transatlantique en solitaire appelée « Route du Rhum ».
Un parcours entre deux mondes
La Route du Rhum rallie Saint-Malo dans le nord-est de la Bretagne, à Pointe-à-Pitre, sous-préfecture et port de la côte est de la Guadeloupe. La ligne de départ est située légèrement à l'ouest de la Pointe du Grouin, sur la commune de Cancale. Pour permettre aux spectateurs de profiter du début de la course, une marque de parcours devant le cap Fréhel est à laisser à tribord par les voiliers. Pour les mêmes raisons, l'île de la Guadeloupe doit être laissée à bâbord, c'est-à-dire que les coureurs doivent en faire le tour par le nord puis l'ouest (en passant par le canal des Saintes) avant de franchir la ligne d'arrivée devant Pointe-à-Pitre.
Ce tracé de 3 542 milles nautiques (6 560 km) a été le théâtre de joutes mémorables. Si du rhum, beaucoup de rhum, a coulé sous les coques depuis quarante ans, la recette originelle de la plus célèbre des transatlantiques reste inchangée. Malgré l'évolution des bateaux et des hommes, la magie opère toujours. Du duel d’anthologie qui opposa le Canadien Mike Birch au Français Michel Malinovsky en 1978 à celui tout aussi palpitant entre Francis Joyon et François Gabart lors de l’édition 2018, de l’avènement des premiers trimarans aux bateaux volants dernière génération, les marins de légende ont marqué de leur empreinte cette traversée.
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Les skippers guadeloupéens : ambassadeurs de l'archipel
C’est en grande pompe que la Région Guadeloupe a tenu à présenter les sept skippers guadeloupéens inscrits pour la grande transatlantique de l’année : la Route du Rhum - Destination Guadeloupe 2022. La collectivité régionale est, rappelons-le, le partenaire majeur exclusif de cette course au large en solitaire. Le Conseil régional a choisi de reconduire le même dispositif qu’il y a quatre ans : ces cinq skippers recevront une aide de 50 000 euros.
Parmi eux, David Ducosson, pour sa 3ème participation, espère faire un podium dans la Class Rhum Multicoque. Il mène aussi un projet pédagogique avec l’association « Dys de cœur ». Rodolphe Sépho, après deux participations en Class40, concourt en Imoca. Porté par l’association « Rêve de large », il accompagne en tant qu’éducateur technique des jeunes de 16 à 21 ans vers l’insertion professionnelle. Willy Bissainte, avec son association « Tradysion Gwadloup », affiche sa 4ème participation. Kéni Piperol, jeune et talentueux skipper de 25 ans, membre du team « Lalou-Multi », navigue sur un bateau neuf construit en matériaux 100% recyclables. Enfin, Sacha Daunar, ancien président de la ligue guadeloupéenne de voile et porté par l’association « Vikings Forever », effectue sa toute première Route du Rhum, fort de plusieurs transatlantiques à son palmarès.
La collectivité suit également avec attention Damien Seguin et Thibaut Vauchel-Camus. Damien Seguin, né sans sa main gauche, est une figure majeure de la voile paralympique et de la course au large, étant le premier skipper handisport à avoir bouclé un Vendée Globe. Thibaut Vauchel-Camus, qui a grandi en Guadeloupe, est un marin chevronné dont le palmarès compte notamment une 2ème place dans la Route du Rhum en Class 40 (2014) et une 3ème place en Multi50 (2018).
Palmarès et évolution technologique : une course en accélération constante
De 1978 à 2014, l'amélioration du temps réalisé par le vainqueur est considérable : il a été divisé par trois. Lors de la 1re édition en 1978, il n'y a pas de distinction par taille ou type de bateaux. Le Canadien Mike Birch l’emporte à bord de son trimaran Olympus Photo en 23 jours, 6 heures et 59 minutes, avec seulement 98 secondes d'avance sur Michel Malinovsky. Cette première édition, marquée par la disparition mystérieuse du navigateur Alain Colas à bord de son trimaran Manureva, a consacré l'avènement de l'ère du multicoque.
Dès la deuxième édition en 1982, l'épreuve se professionnalise. Marc Pajot, à la barre d'Elf Aquitaine, s'impose en 18 jours et 1 heure, malgré une avarie majeure sur son catamaran de 20 mètres. En 1986, Philippe Poupon s’octroie la victoire sur son trimaran Fleury-Michon VIII en 14 jours, 15 heures et 57 minutes, dédiant son succès à Loïc Caradec, disparu en mer lors de cette même édition.
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L'année 1990 marque une étape historique avec la victoire de Florence Arthaud à bord de Pierre 1er. Première femme à remporter une course océanique, elle réalise un temps de 14 jours et 10 heures, un exploit qui a eu un retentissement médiatique considérable et a inspiré toute une génération de navigatrices. Laurent Bourgnon, quant à lui, entre dans l'histoire en remportant deux fois l'épreuve : en 1994 à bord de Primagaz (14 jours, 6 heures) et en 1998 (12 jours, 8 heures).
Le nouveau millénaire voit les performances s'envoler. En 2002, Michel Desjoyeaux l’emporte dans une météo apocalyptique qui décime la flotte des multicoques 60 pieds. En 2006, Lionel Lemonchois pulvérise le record de l’épreuve à la barre de Gitana 11, avec un temps de 7 jours, 17 heures et 19 minutes. Franck Cammas, avec son trimaran Groupama 3, domine l'édition 2010 en 9 jours, 3 heures et 14 minutes. En 2014, Loïck Peyron, remplaçant Armel Le Cléac'h, établit un nouveau record en 7 jours, 15 heures et 8 minutes à bord de Banque Populaire VII. Enfin, en 2018, lors de la 11ème édition marquant les 40 ans de la course, le vétéran Francis Joyon remporte la victoire dans un final au suspense insoutenable, devançant François Gabart de seulement 7 minutes et 8 secondes.
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