La navigation hauturière, et plus particulièrement la course au large, demeure l’une des dernières frontières où l’homme se mesure à une nature indomptable. Si les exploits sportifs et les records technologiques captivent le grand public, une réalité plus sombre plane sur ces vastes étendues salées : celle des marins qui, en cherchant à repousser les limites de leur art, ont été absorbés par l’océan. Le courage, une des armes nécessaires à cette course, est souvent le seul rempart contre l’imprévisible. Comme le soulignait Alain Colas, disparu en mer en 1978 lors de la première Route du Rhum : « Passer par-dessus bord et voir le bateau qui s’éloigne, c’est la hantise de tous les solitaires. On fait tous ce cauchemar un jour ou l’autre. »
La tragédie au cœur de la Route du Rhum
La Route du Rhum, cette Transatlantique reliant Saint-Malo à Pointe-à-Pitre, est devenue une institution. Pourtant, cette compétition exigeante connaît, dès ses débuts, un succès de grande ampleur tant le sublime des paysages granitiques du nord de la Bretagne marque l’esprit de cette traversée de 6 562 kilomètres de corps à corps avec un océan puissant, doté d’un caractère de vieille divinité qui ne s’en laisse pas compter. Si relier les deux espaces français fait rêver toujours plus de marins, leur tâche est complexe, la compétition se déroulant au cœur de l’automne, saison où la mer est d’humeur ténébreuse.
Aucune limite de taille de bateau n’étant fixée, monocoques et multicoques s’y confrontent, skippés par des amateurs comme des professionnels. La solitude imposée fait de cette traversée un combat où pugnacité, courage, excellence et prudence s’imposent à ceux qui y participent. Pourtant, la tragédie s’inscrit dès la première course et ressurgit au cours de la troisième. Deux grands noms de la voile ont disparu corps et âme sans que l’on ne connaisse le scénario de leurs derniers instants.
Alain Colas, né au cœur du Morvan, très loin de la mer, est le premier nom inoubliable de ces drames. En 1965, à 22 ans, il rêve de pousser les murs de l’univers paisible de son enfance, animé par une voix l’appelant à « sortir de sa peau ». Après un voyage en Australie et une rencontre déterminante avec Éric Tabarly lors de la Sydney-Hobart, son destin est scellé. Victorieux de la Transat de 1972, il se lance en 1978 dans la première Route du Rhum à bord du trimaran Pen Duick IV rebaptisé Manureva. On sait aujourd’hui que la mort l’attendait au-delà des Açores. Elle a tout dévoré, homme et bateau, sans jamais rien rendre.
La troisième édition de la course, en 1986, est à son tour entachée du deuil de Loïc Caradec. Navigateur emblématique et co-architecte du maxi-catamaran Royale II, il avait confié son inquiétude avant le départ : « Je mentirais, je serais fou si je disais le contraire. Ça fait peur de traverser l’Atlantique en solitaire, d’autant plus sur ces maxi-bateaux que l’on n’a jamais menés en solitaire ». Il savait que l’impressionnant mât aile de son catamaran était un danger par vents de force 9. Au large de l’Espagne, le mât, arraché sous l’effet du gros temps, a profondément endommagé la nacelle. Florence Arthaud, la première à découvrir le maxi-catamaran, n’avait pas caché son immense inquiétude. La balise de détresse avait été déclenchée le 13 novembre aux aurores, puis plus rien.
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Figures de proue et disparitions marquantes
L’histoire de la voile est jalonnée de destins brisés qui ont façonné la légende du large. Éric Tabarly, sans conteste l’un des navigateurs français les plus célèbres, a marqué l’histoire par ses victoires dans la Transat anglaise, la Whitbread et la Transat Jacques Vabre. Le 12 juin 1998, il disparaît en mer lors d’une traversée entre l’Irlande et l’Écosse à bord de son mythique Pen Duick. Âgé de 66 ans, il aurait été éjecté dans les eaux froides de la mer d’Irlande alors qu’il effectuait une manœuvre sur le pont.
D’autres marins, dont le palmarès force l’admiration, ont trouvé une fin tragique loin des podiums. Peter Blake, légende de la Whitbread, fut assassiné par des pirates sur le fleuve Amazone le 5 décembre 2001. Laurent Bourgnon, vainqueur de nombreuses courses dont la Transat Jacques Vabre, disparaît en 2015 lors d’une plongée dans l’archipel des Tuamotu. Gerry Roufs, navigateur québécois, perd tout contact lors du Vendée Globe 1997 alors qu’il naviguait en troisième position. À l’aube de chaque nouvelle édition du Vendée Globe, les noms de Mike Plant et Nigel Burgess résonnent encore, rappelant que cette aventure ultime demeure l’une des plus périlleuses.
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