Salomé et la sulfureuse Danse des Sept Voiles : Une Plongée dans le Scandale et la Puissance Musicale de Richard Strauss

Dès les premières notes sinueuses qui s’élèvent, le décor est planté : un ciel d’Orient très lourd où la menace pèse, bien réelle, derrière ces sonorités capiteuses. Richard Strauss nous plonge d’emblée dans le vif du drame de Salomé, son troisième opéra, comme si celui-ci avait d’ailleurs commencé lorsque le rideau s’ouvre. Composé sur une pièce d’Oscar Wilde, Salomé fait scandale dès sa première représentation, à Dresde en 1905, à cause de son caractère sulfureux et choquant. Une musique trop avant-gardiste, des personnages aux mœurs trop légères, un souverain critiqué ouvertement, et c’est l’indignation qui éclate parmi le public ou les critiques.

Au cœur de cette œuvre fascinante par sa concision, sa densité et son efficacité dramatique, réside la célébrissime Danse des Sept Voiles. Cet interlude symphonique est sans doute l'une des pages les plus célèbres de cette partition, dont le charme vénéneux qu’elle distille est unique dans le répertoire lyrique. Elle s’inscrit dans la quatrième et dernière scène de l’opéra : il s’agit d’un interlude symphonique censé accompagner le lent, et long de sept minutes, effeuillage de Salomé, destiné à ensorceler le libidineux roi Hérode, son beau-père. Ce jeu pervers et incestueux lui permettra de demander, en récompense, la tête du prophète Iokanaan sur un plateau d’argent. Bien que considérée comme le clou de l’opéra, la scène est relativement conventionnelle sur le plan musical, offrant un orientalisme de façade dans les ornements du hautbois, une langueur digne des meilleurs péplum hollywoodiens, et même un rythme de valse passager. Cependant, c’est précisément dans la convocation, dans une même scène, des pulsions de mort et de désir sexuel que la danse suscite une forme de fascination morbide, tout à la fois dérangeante et irrésistible.

Genèse d’un Opéra Subversif : Entre Littérature et Musique

Le livret de Salomé est une adaptation par Richard Strauss lui-même de la traduction allemande, par Hedwig Lachmann, de la pièce en un acte Salomé d’Oscar Wilde. Cette pièce fut écrite par Wilde en français avant d’être traduite ultérieurement en anglais. L’œuvre s’inspire elle-même d’« Hérodias », l’un des Trois Contes de Gustave Flaubert, publié en 1877. Ainsi, plusieurs couches de narration et d’interprétation se superposent pour donner naissance à ce drame frénétique qui a consacré la gloire du maître en tant que compositeur d’opéra, marqué par les célèbres 38 rappels du public le jour de la première.

L’intrigue, qui se déroule à Tibériade, en Galilée, au début de notre ère, explore des thèmes de désir, d’obsession et de perversion. La princesse Salomé (soprano), fille d’Hérodias (alto) et belle-fille d’Hérode (ténor), tétrarque de Judée, s’ennuie mortellement au banquet donné par ce dernier. Elle ne supporte plus les regards concupiscents qu’Hérode pose sur elle. Pour échapper à cette atmosphère pesante et viciée, elle trouve refuge sur la terrasse du palais. Là, elle tombe nez à nez sur le jeune officier syrien Narraboth (ténor), garde du corps du tétrarque, qui brûle d’amour pour elle et est hypnotisé par sa beauté.

Soudain, la voix souveraine du prophète Iokanaan (baryton), retenu dans une citerne, s’élève des profondeurs. Il profère menaces et imprécations. Malgré l’interdiction formelle d’Hérode de l’approcher, Salomé parvient à rencontrer le prophète, ayant obtenu de Narraboth, qu’elle semble ignorer totalement malgré son amour, de le faire sortir. La princesse est de plus en plus fascinée par Iokanaan et ses imprécations ; il insulte Hérodias et traite Salomé de « fille de Sodome ». Elle ignore totalement Narraboth, qui finit par se donner la mort, et déclare à Iokanaan son brûlant désir charnel : elle veut toucher son corps et embrasser ses lèvres. Mais Iokanaan, horrifié par sa luxure, la maudit et la repousse violemment.

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Hérode et Hérodias rejoignent Salomé, perdue dans ses pensées. Tandis que la voix du prophète ne cesse de tonner et de condamner depuis le souterrain, Hérode, à la fois conscient et inconscient du caractère sacré de l’homme qu’il retient prisonnier, n’a d’yeux que pour Salomé. Il la supplie de danser pour lui. Salomé accepte, à condition que son beau-père lui offre en récompense tout ce qu’elle désire.

La Danse et la Tête du Prophète : Le Climax Morbide

Hérode, captivé par la promesse de la danse, répond aux requêtes de Salomé :« J’attends que mes esclaves m’apportent des parfums et les sept voiles et m’ôtent mes sandales. »Les esclaves s’exécutent.« Ah ! vous allez danser pieds nus ! C’est bien ! C’est bien ! Vos petits pieds seront comme des colombes blanches. Ils ressembleront à des petites fleurs blanches qui dansent sur un arbre… Ah ! non. Elle va danser dans le sang ! Il y a du sang par terre. Je ne veux pas qu’elle danse dans le sang. Ce serait d’un très mauvais présage. » Hérode est en proie à ses visions et à une anxiété mêlée de désir.Hérodias, quant à elle, demeure cynique : « Qu’est-ce que cela vous fait qu’elle danse dans le sang ? Vous avez bien marché dedans, vous… »Hérode, de plus en plus troublé, s’exclame : « Qu’est-ce que cela me fait ? Ah ! regardez la lune ! Elle est devenue rouge. Elle est devenue rouge comme du sang. Ah ! le prophète l’a bien prédit. Il a prédit que la lune deviendrait rouge comme du sang. N’est-ce pas qu’il a prédit cela ? Vous l’avez tous entendu. La lune est devenue rouge comme du sang. Ne le voyez-vous pas ? »Hérodias, toujours terre-à-terre, réplique : « je le vois bien, et les étoiles tombent comme des figues vertes, n’est-ce pas ? Et le soleil devient noir comme un sac de poil, et les rois de la terre ont peur. Cela au moins on le voit. Pour une fois dans sa vie le prophète a eu raison. Les rois de la terre ont peur… Enfin, rentrons. Vous êtes malade. On va dire à Rome que vous êtes fou. Rentrons, je vous dis. »La voix de Iokanaan se fait entendre, prophétique : « Qui est celui qui vient d’Edom, qui vient de Bosra avec sa robe teinte de pourpre ; qui éclate dans la beauté de ses vêtements, et qui marche avec une force toute puissante ? Pourquoi vos vêtements sont-ils teints d’écarlate ? »Hérodias, exaspérée par la voix du prophète, tente de s’interposer : « Rentrons. La voix de cet homme m’exaspère. Je ne veux pas que ma fille danse pendant qu’il crie comme cela. Je ne veux pas qu’elle danse pendant que vous la regardez comme cela. Enfin, je ne veux pas qu’elle danse. »Mais Hérode est inflexible : « Ne te lève pas, mon épouse, ma reine, c’est inutile. Je ne rentrerai pas avant qu’elle n’ait dansé. Dansez, Salomé, dansez pour moi. »Hérodias lance un dernier avertissement à sa fille : « Ne dansez pas, ma fille. »Mais Salomé est déterminée : « Je suis prête, tétrarque. »

Salomé entame la Danse des Sept Voiles, se dénudant peu à peu pour terminer totalement nue, sous les regards lubriques d’Hérode. Hérode exulte : « Ah ! c’est magnifique, c’est magnifique ! Vous voyez qu’elle a dansé pour moi, votre fille. Approchez, Salomé ! Approchez, afin que je puisse vous donner votre salaire. Ah ! je paie bien les danseuses, moi. Toi, je te paierai bien. Je te donnerai tout ce que tu voudras. Que veux-tu, dis ? »Sur un ton parfaitement naïf et terrifiant, Salomé, s’agenouillant, répond : « Je veux qu’on m’apporte présentement dans un bassin d’argent… »Hérode, riant d’abord, puis horrifié, tente de la sonder : « Dans un bassin d’argent ? mais oui, dans un bassin d’argent, certainement. Elle est charmante, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que vous voulez qu’on vous apporte dans un bassin d’argent, ma chère et belle Salomé, vous qui êtes la plus belle de toutes les filles de Judée ? Qu’est-ce que vous voulez qu’on vous apporte dans un bassin d’argent ? Dites-moi. Quoi que cela puisse être on vous le donnera. Mes trésors vous appartiennent. »C’est alors que Salomé lui réclame la tête de Jochanaan. Horrifié, Hérode refuse et va jusqu’à offrir à sa belle-fille la moitié de son royaume, voire toutes ses richesses, plutôt que ce caprice insensé. Mais Salomé est inflexible et s’obstine : elle veut la tête du prophète sur un plateau d’argent. Acculé, car tenu par son serment, Hérode n’a d’autre choix que de s’exécuter. Hérodiade se saisit alors de la « bague de la mort » que son époux porte à son doigt et la tend à un soldat, lequel descend dans la citerne dont il remonte quelques instants plus tard, portant la tête de Iokanaan. En possession de la tête ensanglantée du prophète, Salomé entre en transe, se saisit de la tête, et baise les lèvres froides de Iokanaan, atteignant le comble de la jouissance dans une scène où sa passion et son désir confinent à l’hystérie. Face à cette vision insoutenable, Hérode, horrifié, ordonne : « que l’on tue cette femme ».

Richard Strauss : Le Maître de l'Orchestre et de la Voix

Richard Strauss, naît à Munich le 11 juin 1864, manifeste très tôt des dons exceptionnels pour la musique, se révélant capable de composer ou de diriger un orchestre avant l’âge de dix ans. Âgé de vingt ans, il rencontre Hans von Bülow, compositeur, chef d’orchestre et élève de Liszt dont il épousa la fille Cosima. Bülow l’invite à diriger l’Opéra de Meiningen en tant que second chef, marquant le début d'une brillante carrière. Par la suite, Strauss sera directeur de la musique de la cour à Munich, maître de chapelle adjoint de la cour à Weimar, premier chef d’orchestre de l’Opéra de Munich, et chef de l’Orchestre philharmonique de Berlin. Il fut aussi directeur artistique de l’Opéra de Vienne de 1919 à 1925, période faste pour la musique lyrique.

Parallèlement à sa carrière de chef d’orchestre, Strauss entame un parcours de compositeur prolifique et innovant, avec notamment plusieurs poèmes symphoniques composés à la fin des années 1880, qui définissent son style post-romantique : Don Juan, Mort et Transfiguration, Till l’Espiègle, et l’emblématique Ainsi parlait Zarathoustra. Mais il se spécialise surtout dans la musique vocale, avec la composition de lieder et surtout de seize opéras. Si ses deux premiers opéras, Guntram (1894) et Feuersnot (1901), ainsi que Friedenstag (1938), sont aujourd’hui des raretés, et si Intermezzo (1924), Die ägyptische Helena (1928), Daphne (1938), Die Liebe der Danae (1940) sont relativement peu souvent représentés, ses autres titres font tous partie du répertoire des grandes salles lyriques. Parmi eux, outre Salome (1905), on trouve Elektra (1909), le populaire Der Rosenkavalier (1911), Ariadne auf Naxos (première version 1912 ; seconde version 1916), Die Frau ohne Schatten (1919), Arabella (1933), Die schweigsame Frau (1935), et Capriccio (1942). Son dernier opéra, Des Esels Schatten (1949), est resté inachevé, quelques mois avant sa mort, Strauss composant également les sublimes Quatre derniers lieder pour soprano et orchestre.

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