La figure de l'insolence : Jean Yanne et le miroir de Gilles Durieux
Pendant quarante ans, Gilles Durieux a été le plus proche ami de Jean Yanne. Une amitié qui a fait de lui, jour après jour, un témoin de toutes les aventures du comédien humoriste. Durieux a noté, durant toutes ces années, les anecdotes, les confidences, les réflexions, les pleins et les déliés de la vie de celui qui était comme son frère. À tel point que lorsque Jean Yanne livrait une histoire, une pensée, un trait d'humour ou un commentaire sur notre drôle de monde à Gilles Durieux, il ajoutait, avec un brin de malice : « Quand je serai mouru, tu leur diras ! »
À la mort de Jean Yanne, Gilles Durieux avait en sa possession une centaine de cahiers de notes où étaient consignés les voyages, les tournages, les coups de gueule, les révoltes et les tourments, les amours de son ami. De tout cela, et d'entretiens menés avec Jean Yanne et les siens, il a tiré la matière de cette biographie hors du commun. On y retrouve un Jean Yanne tel qu'on l'aimait, avec toute sa gouaille, impitoyable et irrésistible, son génie de la dérision et du sarcasme, de la contestation et de l'insolence. Derrière l'acteur de génie, le metteur en scène, l'humoriste, on découvre l'homme, « l'autre Jean », celui qui, derrière une misanthropie de façade, cachait une générosité sans limites et une sensibilité à vif. Fils attentionné, amoureux transi, victime incorrigible et inconsolable de la gent féminine, ce Jean-là en surprendra plus d'un. « Quand j'étais môme, la chaîne météo, ça existait déjà. On appelait ça la fenêtre. » Cette biographie, tendre et gouailleuse à la fois, se lit comme un roman, illustrant la vie d'un homme hors normes qui, à l'image du nageur solitaire, refusait les courants imposés par la société.
L’aristocratie de l’esprit contre la foule des pieds plats
Cette posture de retrait et de défi trouve un écho profond dans la littérature, notamment chez le comte de Gobineau. « Je pense que l’honnête homme, l’homme qui se sent une âme, a plus que jamais le devoir impérieux de se replier sur soi-même, et, ne pouvant sauver les autres, de travailler à s’améliorer. » Avec Les Pléiades, Gobineau ferraille contre l’absurdité de l’Histoire, et dévoile un monde où trois catégories d’individus gouvernent, « les brutes, les sots et les coquins. » À ceux-là l’auteur oppose une épopée réunissant trois jeunes aristocrates échappés du temps, en qui s’est réfugié l’esprit chevaleresque : un Français, un Allemand, et un Anglais qui se rencontrent sur le lac Majeur. Dans un élan très nietzschéen, ils rejettent « la société moderne… la foule des pieds plats. »
Gobineau nous propose une image où, au milieu d’une décadence diffuse, brillent quelques individus exceptionnels qui, bien conscients de leur supériorité, chercheront à développer leurs talents. Ils sont des « fils de roi », « des êtres qui vivent, qui souffrent, qui aiment, autant qu’ils pensent. » Le dandysme devient alors le rempart ultime : un culte de la différence dans le siècle de l’uniforme, un monde métaphorique aux couleurs du soleil couchant, un exercice délicat sinon impossible. « Mais ôtez le Dandy, que reste-t-il de Brummell ? Il n’était propre à rien de plus, mais aussi rien de moins que le plus grand Dandy de son temps et de tous les temps. Il le fut exactement, purement ; on dirait presque, naïvement, si l’on osait. » Pour Brummell, chose rare, il y eut accord entre la nature et le destin, entre le génie et la fortune. « Ah camarades, ce monde n’est je vous l’assure qu’une immense entreprise à se foutre du monde ! »
La guerre comme miroir de l’existence
Si leurs épées ont pu sommeiller, leurs plumes ne chômèrent guère. La guerre, ils en sont tous les trois revenus. Mais dans leurs perspectives, la guerre n’est pas une réalité que l’on pourrait circonscrire, mais une présence aux contours aussi incertains qu’obsédants. Indispensable à disséquer pour se comprendre soi-même, où l’on va et d’où l’on vient. Souvent présenté comme un homme du passé, un rescapé de la vieille chevalerie, Henry de Montherlant se plaisait à revendiquer ses origines aristocratiques et sa fidélité à un ordre disparu. « Je suis par la naissance du parti pris du passé », écrit-il dans ses Carnets. Engagé volontaire lors de la Grande Guerre et blessé par un éclat d’obus, torero valeureux, athlète viril, l’auteur est dès le début de sa carrière un « professeur d’énergie ». Qu’il s’agisse de la figure du libertin, du torero ou de l’athlète, le chevalier, au sens large où l’envisage Montherlant, affirme sa valeur dans la violence et dans le combat.
Lire aussi: "Ni Dieu, Ni Maître Nageur": Analyse complète
Alfred de Vigny, de son côté, illustre cette tension entre le devoir et la désillusion. Élevé pour le roi sous l’Empire, dans une famille d’aristocrates pauvres, Vigny commence sa carrière militaire avec la Restauration, à l’âge de 17 ans. Dès lors, il ne connaît guère qu’une vie de garnison sans éclat, qui lui laisse le temps d’écrire ses premiers poèmes. En juillet 1830, Vigny s’engage toutefois dans la Garde Nationale pour défendre l’ordre, mais sans grande conviction ; il ressent cruellement l’ambiguïté du rôle qui échoit alors aux soldats, de protéger la nation contre des ennemis intérieurs. L’avènement d’un roi peu légitime lui permet bientôt de s’estimer libre de tout devoir. Reste cependant un profond malaise, dont Vigny recherche l’origine, en deçà de la période de paix dans les mœurs militaires de l’Empire et de la Révolution. Il porte atteinte ainsi à la légende elle-même qui accentue le mal du siècle en dévaluant le temps présent.
La guerre ? « La guerre en somme c’était tout ce qu’on ne comprenait pas », « une formidable erreur », un « abattoir international en folie ». Que révèle-t-elle ? Son enseignement ? « C’est des hommes et d’eux seulement qu’il faut avoir peur, toujours. » Un remède (sans illusion) ? « Quand on sera au bord du trou faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu’on a vu de plus vicieux chez les hommes et puis poser sa chique et puis descendre. »
#
Lire aussi: La Piscine de la Grâce-de-Dieu : un aperçu
Lire aussi: "Dieu Surfe au Pays Basque": Deuil et rédemption