Le port du hidjab, souvent au cœur de vifs débats contemporains, est un sujet complexe dont les racines historiques, linguistiques et théologiques sont profondément ancrées dans la tradition islamique. Loin d'être monolithique, la question du voile islamique, ou "hidjab", révèle une richesse d'interprétations et une évolution significative à travers les siècles et les cultures. Cet article explore les différentes facettes de cette pratique, depuis ses origines coraniques jusqu'aux discussions modernes, en passant par ses implications sociales, politiques et identitaires.
Le Hidjab : Étymologie, Significations Coraniques et Évolutions Terminologiques
Le terme « hidjab » (en arabe : حِجَاب, ḥijāb?) est dérivé de la racine ḥ-j-b, hadjaba qui signifie « dérober au regard, cacher ». Par extension, il prend également le sens de « rideau », « écran ». Dans un contexte non arabophone, il désigne plus particulièrement le voile que certaines femmes musulmanes portent, couvrant la tête et laissant le visage découvert. Il est aussi appelé « voile islamique ». Il est crucial de noter que le mot « hidjab » est utilisé sept fois dans le Coran. Dans cinq cas, il évoque une barrière d'ordre spirituelle. Dans aucun cas, il ne fait référence à un vêtement féminin. Hidjab signifie « séparation », et dans un sens concret, il se traduit la plupart du temps par « rideau ». Il est devenu le symbole d'une séparation, même si dans le Coran, il ne signifie pas obligatoirement que ce soit entre les hommes et les femmes. Dans le Coran, le hijab n'a pas forcément un sens physique mais a surtout une connotation métaphorique. Il peut désigner la séparation entre Allah et les hommes. Toujours dans le Coran, le terme hijab ne fait pas référence aux vêtements.
Selon certains commentateurs, le terme désignerait dans le Coran (sourate 33 verset 53), un obstacle : rideau, paravent, voile, tenture. Dans ce contexte, le terme renverrait plus précisément à une barrière symbolique, à une frontière séparant les Hommes de Dieu, ou à une frontière séparant les croyants des non-croyants. Il est possible de voir dans l'évocation du hidjab un arrière-plan biblique : l'auteur évoque le voile de Moïse ou le voile eschatologique. Il s'agirait d'un obstacle offusquant la vision de Dieu et non d'une tenue vestimentaire.
Diversité des Voiles et Pratiques Vestimentaires Historiques et Géographiques
Le hidjab a connu, au cours de l'histoire, des périodes de larges diffusions et des périodes de dévoilement. Selon les pays et les courants religieux, sa forme diffère. En Iran, par exemple, il s'appelle tchador et ne cache pas le visage ni les vêtements de la femme. Par contre, en Afghanistan, dans certaines régions du Pakistan ou d'Inde où il s'appelle tchadri, il cache tout le corps ne laissant voir que le bas de ses jambes couvertes d'un pantalon (la femme sous son voile est habillée d'un pantalon recouvert d'une robe tombant légèrement sous les genoux) et à l'occasion ses bras et ses mains. Quand il s'appelle burqa, au sens qu'on lui donne depuis la fin des années 1980, il ne laisse rien voir du corps de la femme, ni ses mains, ni ses pieds : les Occidentaux l'appellent « voile intégral ». Des images historiques, telles que des Bédouines de Beer-Sheva au visage voilé en Palestine ottomane ou une Arabe ou Bédouine voilée à Beer-sheva en Palestine mandataire, ainsi qu'une miniature du XVIe siècle montrant Fatima, la fille de Mahomet, recevant un cadeau, illustrent la présence ancienne de diverses formes de couvre-chefs ou de voiles, bien que leurs significations et leurs fonctions aient pu varier. Le dévoilement des femmes qui contestent le port du hidjab est appelé al-sufûr. Le voile de femmes turques, tel qu'il a été porté jusqu'à sa levée (guerre de libération), était une grille en toile tombant du foulard.
Les Textes Coraniques et leur Interprétation concernant la Modestie
Bien que les prescriptions vestimentaires n'occupent qu'une place très marginale dans le Coran, cet aspect est mis au premier plan par les traditionalistes qui tentent de clore le débat sur la question en affirmant que l'obligation de voilement n'est contestée par aucune source islamique et que la question ne se pose pas. Néanmoins, l'examen des versets souvent cités révèle une complexité d'interprétations.
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Sourate 24, verset 31 : Le "Khimar" et la Pudeur
Un des versets les plus cités est le verset 31 de la sourate 24, la Lumière, qui affirme : « Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu'elles rabattent leur [khimar] sur leur poitrine ; et qu'elles ne dévoilent leurs charmes qu'à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu'elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. Et qu'elles ne frappent pas avec leurs pieds de façon que l'on sache ce qu'elles cachent de leurs parures. »
D'après les données hagiographiques de la vie du prophète de l'islam Mahomet, cette sourate XXIV du Coran serait à dater de 626, mais des éléments y auraient été ajoutés. Elle est, pour les spécialistes, composite. En particulier, pour Richard Bell, le verset 30 est un ajout plus tardif. Dans les versets 30-31, le mot « voile » n'apparaît pas. Le mot traduit par « fichu » ici est le mot arabe « khoumour » (خُمُرِ, au singulier, khimar), qui peut signifier tout drap ou vêtement que portait la femme. Quant au terme rendu par « poitrine », il s'agit du terme arabe « jouyoub » (جُيُوب), que d'autres traducteurs ont rendu par échancrure, gorge, seins, ou encore décolleté. Le terme jouyoub est utilisé par le Coran au singulier jayb à propos de Moïse (27:12 ; 28:32) dans le sens de l'ouverture de la chemise. Le terme « charmes » (زِينَة, ornement ou beauté physique, parfois traduit par agrément, atours, ornements, nudité…) a été perçu fautivement par certains juristes comme mot désignant le visage. Mehdi Azaiez précise que cette injonction ne vise que la poitrine et non les visages.
Des parallèles thématiques clairs et des parallèles linguistiques apparaissent entre ce texte et le texte chrétien de la Didascalie des apôtres malgré certaines différences (la Didascalie ne s'adresse qu'aux femmes). Cette proximité prouve l'existence « d'un environnement légal commun qui suggère que l'auditoire du Coran connaissait la Didascalia syriaque ». L'analyse de ce verset est importante, mais elle ne signifie pas qu’il suffit qu’une règle soit dictée dans le Coran pour qu’elle devienne obligatoire. En effet, les musulmans ne pratiquent pas toutes les recommandations coraniques. D’ailleurs, le verset 31 de la sourate 24, la Lumière, qui est présenté comme preuve que le voile est une prescription coranique indiscutable, mentionne aussi les esclaves et les eunuques à qui la femme peut montrer sa beauté. Or, l’esclavage et la castration sont deux pratiques qui sont abandonnées aujourd’hui.
Sourate 33, verset 53 : Le "Hijab" et les Épouses du Prophète
Dans le verset 53 de la sourate 33, le Coran évoque une séparation avec les épouses de Mahomet : « Et si vous leur demandez (aux femmes du prophète) quelque objet, demandez-le leur derrière un rideau : c'est plus pur pour vos cœurs et leurs cœurs. » Mais il s'agirait plutôt de distances et d'obstacles qui interdiraient les contacts directs des invités du prophète avec ses femmes. Cette séparation, d'abord réservée aux femmes de Mahomet, se serait ensuite postérieurement étendue aux femmes musulmanes en général. Jan M. F. Van Reeth voit cette disposition comme un possible reflet de l'attitude misogyne d'Umar. Plusieurs traditions attribuées à Mahomet donnent un contexte au verset 53 de la sourate 53, appelé le « Verset du Hidjab » dans lequel il est dit que le fidèle doit, dans la maison de Mahomet, s'adresser à ses femmes à travers un rideau. Elles attribuent la révélation à une intervention d'Umar. D'après Ibn Abi Hatim et Ibn Abi Shayba, ce serait à la suite d'un contact physique des doigts d'Umar et d'Aisha. Pour Ibn Hanbal, cette révélation serait liée à la volonté d'Umar d'imposer à Mahomet de voiler ses femmes. Il aurait, pour cela, tenté de couvrir de honte Sawda, la seconde épouse de Mahomet. En raison de sa dimension embarrassante pour les sunnites plus tardifs, cette version sera exclue des collections canoniques. Elle aura néanmoins la préférence des chiites. Pour Ibn Shabba et al-Tabarani, Umar aurait réprimandé les femmes de Mahomet en son absence, ce qui aurait fait réagir Zaynab. Par la révélation, Allah aurait pris le parti d'Umar. Les érudits sunnites ont néanmoins été gênés par ces différents récits qui donnent une grande importance à la figure d'Omar, au détriment de Mahomet.
Sourate 33, verset 59 : Le "Djilbab" comme Manteau
Un autre verset pertinent est le verset 59 de la sourate 33 : « Ho, le Prophète ! dis à tes épouses, et à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles : elles en seront plus vite reconnues et exemptes de peine. » Le terme utilisé dans ce verset (djalâbib, pluriel de djilbab) « est d'origine éthiopienne et désigne un manteau et n'a donc rien d'un voile ». Aussi, quand des éditions traduisent : « dis […] de ramener sur elles leurs voiles » ou « grands voiles », André Chouraqui préfère traduire par « dis […] de resserrer sur elles leur mante ». Pour Bahar Davary, le terme désigne un « vêtement extérieur ou robe ample et fluide ». Ce verset ne précise donc pas quelle(s) partie(s) du corps il faudrait cacher. Le verset 59 n'est probablement pas une prescription pour les musulmanes à se voiler. Ce verset évoque seulement les femmes de la famille de Mahomet qui rabattent un bout de leur manteau sur leur visage. Pour Asma Barlas, le djilbab n'a pas pour but de protéger les femmes des hommes mais était un signe distinctif dans une société pour se différencier des esclaves dans une société esclavagiste.
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Sourate 24, verset 60 : Le Vêtement en Général
Le verset 60 de la sourate 24, la Lumière, parle du vêtement en général sans aucune précision. Il ne parle pas non plus de la chevelure ni de la tête de la femme.
Hadiths et Jurisprudence : L'Émergence d'une Obligation Vestimentaire
Il existe plusieurs hadiths, avec des variations, sur le thématique du voile féminin. Il est ainsi cité par al-Bukhari et Abu Dawud. Pour Mona Siddiqui, « les rares références à un type de voile spécifique donnent l'impression générale que les femmes adultes se couvraient dans une certaine mesure en public et que cela continuait d'être encouragé comme forme de pudeur publique après l'arrivée de l'islam ». Pendant longtemps, les légistes musulmans, s'appuyant sur le Coran et la Sunna, ont affirmé le caractère obligatoire du port du voile pour les femmes musulmanes. Ils s'appuient principalement sur la sourate 24 pour conclure à l'obligation, pour les femmes musulmanes libres et nubiles, de porter le voile. Ils se fondent sur le verset 31, qui est pourtant considéré comme « peu clair » par les islamologues et qui impose le respect de la pudeur, tant pour les hommes que pour les femmes, et sur le verset 59 de la sourate 33.
Le débat et les interprétations portent généralement sur la partie à cacher qui relève de l'interprétation du concept coranique de awra, les parties à dissimuler au nom de la pudeur à la vue des autres, après la puberté, la notion de pudeur étant dialectique : elle se définit objectivement ou subjectivement selon qu'il s'agisse du point de vue du/de la regardé(e) ou du/de la regardant(e). Pour les femmes nubiles, il s'agit, pour la plupart des commentateurs (hanafisme et malikisme), du corps entier à l'exception du visage et des mains, parfois des pieds. Pour d'autres (shafiisme et hanbalisme), il s'agit du corps entier. Chez les hommes, elle inclut générale le bas ventre et les fesses, ou pour une autre interprétation entre le nombril et les genoux. Pour certains courants, la 'awra inclut aussi la parole des femmes qu'elles doivent cacher en public. La plupart des légistes ont conclu à l'obligation de se voiler pour les femmes libres nubiles. Cette obligation est tempérée si elle entre en contradiction avec cette participation à la vie publique.
Le voile peut être interprété comme une protection pour la femme et pour l'homme contre le désir sexuel. Le voile peut être considéré comme un outil pour cacher les atours féminins afin de ne pas attirer le regard des hommes et les appétits charnels. Cette interprétation ne figure pourtant pas dans le Coran, qui insiste davantage sur l'exigence de modestie et l'absence de vanité dans la toilette, que sur des impératifs strictement vestimentaires. Il s'agit avant tout, dans le texte, de mettre en garde contre le « clinquant », l'« apparat » de la vie matérielle.
Ibn al-Qaṭṭân al-Fâsî (m. 628/1231), appartenant à un courant rigoriste, est un auteur qui a écrit un des traités les plus complets sur le corps et sur ce qui peut être montré ou regardé. S'appuyant sur la notion classique d'‘awra, il détermine en fonction du sexe ou de la classe sociale ce qui peut être montré. L'auteur s'intéresse aussi au regardant, qu'il soit homme ou femme. Néanmoins, pour lui et selon "une opinion très largement partagée avant et après lui", l'homme est nettement plus menacé par les passions que la femme. Si le voile est un élément qui permet de protéger l'homme de ses passions, il permet aussi de protéger la "famille patriarcale" en empêchant ce qui mener à la "fornication". Ibn al-Qattan cite ainsi une parole attribuée à Mahomet selon laquelle les organes, dont les yeux, "sont susceptibles de forniquer". En exposant cette doctrine, il s'inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs.
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Il y a une divergence de vues au sein des ulémas à propos du non port du voile par la musulmane en présence d’une non-musulmane. Cette divergence repose sur une différence de compréhension de l’explication qu’il faut faire du verset (24:31). L’avis le mieux soutenu est que la musulmane est autorisée à apparaître sans voile devant une femme non musulmane, à moins qu’elle craigne que cette dernière la décrive pour son mari ou pour un autre. Dans ce cas, elle doit rester voilée.
Dimensions Socio-Politiques et Identitaires du Voile
Dans le Coran, le voile n'est pas un signe de soumission, ni à Dieu, ni aux hommes. Le voile comme signe de soumission des femmes n'est pas présent dans les versets coraniques liés au voile mais dépend principalement des interprétations des érudits musulmans. En effet, la question du voile a été traitée, en s'appuyant sur le Coran et sur les traditions, davantage comme un problème éthique que juridique.
Le hidjab pourrait servir de marqueur identitaire. Dans un cadre contemporain, le port du voile peut être utilisé comme un « certificat d'islamité », valorisant un islam pur opposé à un Occident jugé permissif et décadent. Il devient un élément marqueur d'une affirmation d'une « normativité musulmane ». Ceci entretient une dynamique dans laquelle certaines femmes croyantes portent le voile et se couvrent le corps en associant cet habillement à une prescription coranique ou prophétique même si cela n'est pas explicitement écrit dans le Coran. Il est alors utilisé comme un outil de réaffirmation de leur croyance. Paradoxalement, ceci entre en contradiction avec une partie de la morale musulmane qui interdit l'ostentation religieuse. Aussi le voile se retrouve ainsi détaché du contexte plus large de l'éthique vestimentaire à laquelle il était traditionnellement rattaché, aux côtés des vêtements masculins. Ainsi, le voile peut avoir une dimension à la fois religieuse et politique.
Pour le Dictionnaire du Coran, "le phénomène de l'importance accordée aux codes vestimentaires de la charia, dans le cadre d'un mouvement plus large visant à réaffirmer la valeur des normes musulmanes dans un environnement considéré comme « déviant », n'est cependant pas propre à l'époque contemporaine". Ainsi, à l'époque Almohade, connue pour son rigorisme moral, comparable au rigorisme contemporain, a mis en avant la thématique des codes vestimentaires et, en particulier, du voilement. C'est ainsi, dans ce contexte, que s'inscrit l'ouvrage de Ibn al-Qaṭṭân al-Fâsî. Le voile peut être perçu comme un rappel du rôle social et domestique attribué à la femme.