Rien, absolument rien, ne laissait présager la destinée du divan, dont Hervé Mazurel retrace l’histoire dans Le Magasin du Monde. Pourtant, cet objet, initialement ancré dans des traditions orientales lointaines, a traversé les âges et les cultures pour devenir le symbole d'une quête intime, un lieu d'abandon corporel propice à l'écoute de soi. Par une fascinante métonymie, il évoque aujourd'hui l'exploration des profondeurs de l'esprit, tandis que, dans un registre d'une toute autre nature, le surf, bien plus qu'un simple sport, s'est imposé comme une métaphore puissante de cette navigation existentielle, une plongée dans les vagues imprévisibles de l'océan et de l'âme humaine. L'expression "les surfeurs du divan" invite ainsi à considérer ceux qui, à travers des pratiques diverses, cherchent à sonder leur être, à maîtriser des forces intérieures ou extérieures, à l'image des vagues, qu'elles soient celles de l'inconscient ou celles de l'océan.
Le Divan : De la Majesté Orientale à l'Introspection Psychanalytique
L'étymologie du "divan" nous transporte aux confins de l'Orient, au début du XVIe siècle, où il désigne d'abord le jour d’audience du Grand Turc à Istanbul. Par la suite, à partir du milieu du XVIIIe siècle, il en vint à qualifier le gouvernement de l’Empire ottoman, lequel se réunissait au palais dans une salle remplie de sofas et de coussins. Ce sens dérive du mot arabe "diwan", désignant précisément la salle d’audience du palais, un espace médian situé entre la salle du gouvernement, dénommée le sérail, et l’espace privé, le harem. Dans les mondes arabes et ottomans, le divan devient alors la pièce où les notables reçoivent avec luxe et distinction leurs visiteurs, un lieu de prestige et de réception.
Mais le "diwan" possède une autre signification tout aussi riche : il s'agit également d'un recueil de poésie lyrique dans les littératures ottomane, arabe et persane. Ces œuvres, rédigées par des poètes courtois, célèbrent l’amour et la bonne chère, imprégnant le terme d'une dimension esthétique et sensible. Cette tradition littéraire et poétique fut popularisée en Europe par Johann Wolfgang von Goethe qui, dans son Divan occidental-oriental publié à partir de 1819, s’inspire profondément de la poésie persane, tissant un pont culturel entre Orient et Occident.
C'est précisément à cette époque, au XIXe siècle, que le divan, en tant qu’objet de mobilier, devient un élément prisé des intérieurs européens. Son succès est indissociable de l’essor du goût orientaliste au sein des élites occidentales. Il incarne à lui seul un Orient sensuel et capiteux, fantasmé comme un paradis des sens avec ses couleurs chatoyantes, ses broderies raffinées, et ses parfums envoûtants. C’est l’Orient des femmes voilées et lascives, imaginées allongées dans leurs mystérieux gynécées, qui fascine les Occidentaux et nourrit cette vogue. Progressivement, le divan conquiert les intérieurs bourgeois, puis bohèmes, des villes européennes, mû par un nouveau désir grandissant : celui du confort. La diffusion du divan s’inscrit ainsi dans une véritable révolution du mobilier domestique qui s’opère tout au long du XIXe siècle. Les sièges et les fauteuils traditionnels, plus formels, sont délaissés au profit de pièces invitant au repos, à la nonchalance et au délassement des corps, telles que la chaise longue, la duchesse ou encore le rocking chair.
Le succès du divan est amplement attesté par la peinture moderne qui en fait un objet iconique du tournant du siècle. Édouard Manet, en 1872, peint Berthe Morisot sur un divan, tandis que Berthe Morisot elle-même réalise vingt ans plus tard La Jeune fille au divan. Plus tard encore, en 1921, Henri Matisse crée ses Femmes au canapé, également connu sous le titre Le divan, consacrant ainsi sa place dans l'imaginaire artistique.
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C'est dans ce contexte culturel et esthétique que le divan va acquérir sa signification la plus emblématique : son association avec la psychanalyse. Lieu de l’abandon corporel, le divan est perçu comme un catalyseur pour l’écoute intime de soi, mais aussi et surtout pour la révélation des secrets enfouis dans l’inconscient. C’est la conviction d’un médecin viennois de la fin du XIXe siècle, Sigmund Freud. L'histoire raconte qu'en 1891, une patiente lui offre un divan victorien, apparemment sans particularité. Freud le recouvre alors de tapis nomades kachkaïs, originaires du Sud de la Perse, et de coussins de velours, transformant l'objet en un espace propice à l'introspection. Viennent s’y allonger des patients dont les noms sont devenus célèbres dans l’histoire de la psychanalyse, tels que Sergueï Pankejeff, dit "l’homme aux loups", Ida Bauer, alias "Dora", ou encore Ernst Lanzer, "l’homme aux rats". C’est grâce à eux et à l’atmosphère de son fameux divan que Sigmund Freud découvre et théorise les névroses de transfert : la phobie, l’hystérie et l’obsession.
Mais quel rôle joua précisément le divan dans l’invention de la psychanalyse ? Initialement, Freud pratiquait l’hypnose sur ses patients. Cependant, en 1896, il abandonne sa méthode de suggestion au profit d’un nouveau dispositif thérapeutique fondé sur l’écoute silencieuse de l’analysé par l’analyste. Le patient, installé sur un simple canapé sans accoudoir, est invité à exprimer librement et spontanément toutes ses pensées et les images qui lui traversent l’esprit, une technique connue sous le nom d'association libre. L’historien Hervé Mazurel rappelle que le fait que Freud détestait qu’on l’observe frontalement des heures durant, joua aussi sans doute un rôle dans l’invention de la cure analytique telle que nous la connaissons. C'est ainsi que le divan s’est trouvé identifié à la psychanalyse, au point qu’il suffit aujourd’hui de dire de quelqu’un qu’il est "sur le divan" pour que l’on sache - par métonymie - qu’il est en analyse, engagé dans une exploration de son propre psychisme.
Le Surf : Une Vague Existentielle et une Quête de Sens
À l'opposé apparent de la contemplation statique sur le divan, l'univers du surf propose une autre forme d'exploration, tout aussi profonde et engageante. Le surf est bien plus qu'un simple sport ; c'est une culture, un art de vivre, voire même un état de grâce quasi mystique, comme le décrit William Finnegan dans son autobiographie Jours barbares, ouvrage qui a d'ailleurs reçu le Prix Pulitzer 2016 dans la catégorie "Biographie/Autobiographie". Pour les pratiquants, il représente une quête perpétuelle, celle du "barrel parfait" et d'une connexion intime avec l'océan.
L'histoire du surf, retracée notamment par Jérémy Lemarié dans Surf : Histoire de la glisse, nous plonge dans les racines profondes du "he‘e nalu" ("glisser sur la vague" en hawaïen), l'ancêtre du surf moderne. Ce livre comble un vide dans la littérature francophone en décrivant les fonctions religieuses, politiques et culturelles de cette pratique séculaire en Polynésie. Avant l'arrivée des Occidentaux et du capitaine Cook au XVIIIe siècle, le he‘e nalu était une pratique dangereuse qui consistait à glisser sur les vagues allongé sur une planche en bois. La société hawaïenne était alors régie par des interdits, les "kapu" (issus de l'anglais "taboo", lui-même une déformation du "tapu" polynésien désignant une interdiction de caractère sacré), qui empêchaient les gens du peuple (maka’ainana) de surfer avec les chefs (ali’i). Ces derniers avaient également le droit de s’accaparer une zone de surf exclusive et se réservaient les planches royales - les plus longues, allant jusqu’à 5 mètres - pour surfer les meilleures vagues. Pour les chefs, cette pratique était un moyen de montrer leur force spirituelle, de légitimer leur autorité et parfois même de s’élever dans la société. Le he‘e nalu revêtait également un rôle sensuel, voire érotique, dans la société hawaïenne, où le sport et l’esthétique du corps jouaient un rôle majeur. Malheureusement, cette tradition a connu une quasi-disparition causée par les missionnaires, qui voyaient dans cette pratique un symbole de ce qui devait changer. Jack London, l'écrivain, a d'ailleurs appelé le surf le "Sport des Rois", soulignant sa dimension majestueuse et culturelle.
Pour les surfeurs contemporains, l'engagement est total. William Finnegan, journaliste politique pour le New Yorker, a longtemps mené une double vie, cachant à son entourage professionnel son autre passion. Il décrit son livre comme un "coming out" en tant que surfeur, car aux États-Unis, le surfeur est souvent stéréotypé comme "l’idiot de service", une image que Finnegan reconnaît, en partie, comme non infondée, évoquant des "mecs complètement fous, dépravés et coupés du monde". Pourtant, le surf est pour lui une échappatoire aux "tumultes de la civilisation", une forme de résistance. Il se considère, et avec lui les surfeurs, comme les "barbares des temps modernes", reprenant l'appellation que les premiers missionnaires calvinistes à Hawaï donnaient aux surfeurs traditionnels. L'océan, avec son caractère puissant, infini et mystérieux, a comblé un vide spirituel en lui, le surf devenant sa propre "messe".
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Cette addiction, cette obsession, cette religion qu'est le surf, peut, comme le souligne Finnegan, "foutre un sacré bordel" dans la vie. Pour les vrais surfeurs, la seule chose qui importe est le surf, le reste n’étant qu’optionnel. Les relations humaines peuvent en pâtir, les familles s'effriter lorsque "les vagues sont bonnes". Cependant, après chaque session, le surfeur est apaisé, libéré, dans un état de calme et de fatigue "presque hors du temps". C'est un moment de soulagement incroyable, où tous les problèmes sont laissés de côté, tout le reste est oublié. C'est même pour Finnegan son moment d'écriture favori : après une grosse session de surf matinale, il s'installe à son bureau et écrit sans discontinuer.
La vie d'un surfeur n'est pas celle, insouciante, souvent dépeinte sur Instagram. Une femme partage ses observations sur les voyages avec un surfeur : il est penché sur son application, rafraîchissant frénétiquement la page pour s’assurer des conditions, indifférent aux palmiers et oiseaux exotiques. Le rituel du "checking des spots" est incessant, en quête du "spot parfait", et la déception est rapide si les vagues ne sont pas "bien", "régulières", "assez grosses". Sans oublier l'amour incompréhensible qui unit le surfeur à ses planches, des objets "plats et envahissants" qui s'accumulent. Le surf est une passion exigeante, une réalité qui contraste avec les stéréotypes, comme Finnegan tenait à le montrer dans son livre, où les lecteurs découvrent que le surf "c’est dur, le risque est grand et le danger partout".
Néanmoins, les avantages de partager cette passion sont multiples, surtout pour les couples de surfeurs. Sortir avec un(e) surfeur(euse) permet, par exemple, d'augmenter son "quiver", car "ce qui est à toi est à moi" s'applique aux planches. Il n'y a pas de compromis à faire pour être heureux ; la seule chose qui anime est d'aller surfer et de "partir à la chasse aux vagues". Un partenaire qui surfe peut également aider à progresser, en donnant des conseils "à l'eau et hors de l'eau". Il existe une compréhension mutuelle du lien qui unit à l’océan.
Les Surfeurs du Divan : Naviguer les Vagues Intérieures et Extérieures
La métaphore du "surfeur du divan" prend tout son sens en croisant ces deux univers d'exploration. Le divan représente le voyage intérieur, la plongée dans l'inconscient pour en révéler les mystères et les névroses, tandis que le surf symbolise l'engagement total avec les forces de la nature, une quête physique et spirituelle qui mène à une connaissance de soi profonde. Les "surfeurs du divan" sont ceux qui, à la fois, s'abandonnent à l'écoute intime et spontanée de leur psyché et s'engagent dans une "chasse aux vagues" de leur existence, qu'elles soient concrètes ou métaphoriques.
Un exemple frappant de cette fusion est le film The Surfer, avec Nicolas Cage. Ce "Nicolas Cage-movie" présente un postulat aussi séduisant que saugrenu : un homme d’affaires désire aller surfer dans la baie de son enfance et se heurte à l’hostilité des locaux. Le projet, inclassable, prend progressivement la forme d’une fable fiévreuse sur l’échec de la masculinité. Le personnage se dégrade, troquant son téléphone contre un café, son alliance contre une pièce, ce qui insinue le doute sur sa véritable identité et son passé. Est-il un homme d'affaires ? A-t-il vraiment une ex-femme et un fils ? Ce sans-abri qui rôde aux alentours est-il un écho de son passé ou une projection de son avenir ? Le film, bien que s'éparpillant en multipliant les motifs insolites, explore une quête d'identité et de sens à travers l'acte de vouloir surfer, confrontant le personnage à des forces externes (les locaux hostiles) et internes (ses propres défaillances et incertitudes). C'est une illustration cinématographique de la manière dont la "vague" peut être une expérience transformatrice, un défi qui révèle les profondeurs de l'âme, à la manière d'une séance sur le divan.
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Le surf, en tant qu'objet culturel, est aujourd'hui plus que jamais à la mode, un produit marketing de premier plan. Cependant, William Finnegan critique vivement la manière dont le surf est traité au cinéma, le qualifiant de "kryptonite du cinéma", où les réalisateurs "ne résistent pas à l’envie d’en faire des tonnes", aboutissant à des "banalités effrayantes ou des caricatures hallucinantes". Il regrette la surpopulation des océans, conséquence directe des intentions de ceux qui veulent faire du surf un objet marketing, augmentant le nombre de pratiquants sans nécessairement inculquer le respect des traditions et des règles universelles de la pratique. Ces règles sont pourtant fondamentales pour la sécurité et l'harmonie sur les spots : un seul surfeur par vague, priorité à celui qui surfe debout, contournement de la zone de surf pour regagner le pic. Le respect de ces règles complexes, qui se jouent en quelques secondes, demande une conscience et une lecture de l'environnement aiguisées.