L'histoire du voile en Iran

Le voile en Iran est un symbole complexe, dont l'histoire est intimement liée aux bouleversements politiques et sociaux du pays. Son rôle et sa signification ont évolué au fil du temps, passant d'un symbole d'identité culturelle et religieuse à un outil de contrôle politique et de résistance.

L'émergence de revendications féministes au XIXe siècle

Au XIXe siècle, dans une société iranienne profondément conservatrice, une poétesse du nom de Tahéreh Qorrat ol-Eyn (1817-1852) se distingue en dénonçant un système où les hommes dictent la loi. Considérée comme une figure influente, militante des droits des femmes et théologienne de la foi babi, elle prône l'égalité des sexes et la liberté pour tous. En 1848, elle marque l'histoire en étant la première musulmane chiite à retirer son voile lors d'une conférence publique, un acte audacieux qui symbolise sa lutte pour l'émancipation des femmes.

Née à Qazvin dans une famille religieuse, Tahéreh bénéficie d'une éducation privilégiée grâce à son père, qui lui permet d'assister à ses cours en secret. Elle excelle dans ses études, maîtrisant l'islam, la jurisprudence, la littérature persane et arabe. Mariée à 13 ans à un cousin conservateur, elle refuse de se laisser enfermer dans un rôle de femme au foyer, défiant les conventions de son époque.

Les premières luttes pour les droits des femmes au début du XXe siècle

Au début du XXe siècle, des prémisses d'un mouvement féministe émergent en Iran. Dès 1891, des femmes participent activement, parfois les armes à la main, à un mouvement contre une concession de tabac accordée par le pouvoir à une entreprise britannique. Cet élan nationaliste et indépendantiste marque une première étape dans la prise de conscience des femmes.

À partir de 1905, des femmes se regroupent dans des associations secrètes pour réfléchir à leur rôle dans la révolution constitutionnelle et discuter de leur condition. Certaines prennent les armes lors de la révolution de 1906, mais sont finalement dissuadées par les hommes, qui estiment qu'elles doivent soutenir le mouvement sans y participer directement. Leurs revendications portent sur l'obtention de droits politiques, notamment le droit de vote et d'éligibilité, ainsi que sur l'accès à l'éducation et des réformes concernant l'organisation familiale et l'hygiène.

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La révolution constitutionnelle n'apporte pas toutes les avancées espérées. L'éducation des jeunes filles est officiellement reconnue par le Parlement en 1906, mais aucun budget n'est alloué à cet effet. Les femmes engagées dans ces mouvements sont issues de milieux cultivés et aisés, car l'alphabétisation est encore rare à cette époque.

C'est dans les journaux féminins, qui apparaissent à partir de 1910, que ces mouvements se structurent et diffusent leurs idées. Parmi ces publications, on peut citer Dânech (« Savoir »), dirigé par le docteur Kahal, et Shokoufeh (« Bourgeon »), fondé par Madame Mozayen ol-Saltaneh. En 1919, Ṣeddiqeh Dawlatābādi lance Zabān-e zanān (« La Voix des femmes »), un autre journal important pour le mouvement féministe.

Ces premières « féministes » s'inspirent des Lumières, valorisant le progrès, la connaissance et les sciences, et critiquant les traditions et l'influence de la religion dans la société. La question du voile suscite des débats animés : certaines le défendent au nom des traditions islamiques nationales et en opposition aux influences coloniales occidentales, considérant qu'il n'est pas incompatible avec la participation des femmes à la vie publique.

L'interdiction du voile sous Reza Chah et ses conséquences

L'avènement de Reza Chah (Pahlavi Ier) marque un tournant dans l'histoire du voile en Iran. En mettant en place un régime moderniste autoritaire, il interdit les associations indépendantes de femmes et les journaux. Les mesures concernant le droit des femmes sont alors imposées d'en haut par le pouvoir étatique.

En 1936, le voile est interdit, y compris dans la rue, ce qui suscite une forte opposition de la part des hommes et des femmes attachés aux traditions religieuses. Pour beaucoup de femmes, ne pas porter le voile est vécu comme une nudité. Par conséquent, nombreuses sont celles qui refusent de sortir de chez elles. Seule une minorité considère cette interdiction comme un progrès.

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Le projet d'européanisation de Reza Chah permet des avancées en matière d'éducation des femmes, notamment l'accès à l'université. Cependant, ces avancées concernent principalement les femmes urbaines des classes moyennes et supérieures. Les femmes n'obtiennent toujours pas les droits politiques qu'elles revendiquent.

La révolution islamique de 1979 et l'imposition du voile

La révolution islamique de 1979, menée par l'ayatollah Khomeiny, bouleverse à nouveau la situation. Le voile, et plus particulièrement le tchador, est imposé dans les lieux publics, avec le soutien d'une partie de la population, y compris dans le monde intellectuel.

En mars 1979, quelques semaines avant la proclamation officielle de la République islamique d'Iran, des milliers de femmes manifestent à Téhéran pour contester les restrictions de leurs libertés. Elles craignent que la nouvelle Constitution ne supprime une grande partie de leurs droits et n'impose le port du tchador et du voile.

Cependant, toutes les femmes ne sont pas opposées au port du voile. Une partie de la population féminine le considère comme une protection et une expression de leur identité religieuse. Cette dichotomie complexifie le débat en cours dans le pays.

Malgré les promesses de Khomeiny de respecter les droits des femmes, la situation se durcit après la révolution. La ségrégation des sexes est instaurée et les femmes sont écartées des fonctions publiques. Le voile islamique devient obligatoire pour toutes les Iraniennes, dès l'âge de 9 ans. En 1983, le Code pénal prévoit des sanctions sévères, allant jusqu'à 74 coups de fouet, pour les contrevenantes.

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La police des mœurs et la répression du non-port du voile

En 2005, une « police des mœurs » (Gasht-e Ershad) est mise en place pour veiller au respect de la loi islamique dans les rues. Cette unité patrouille dans les villes iraniennes et agit au nom de la défense des « bonnes mœurs ». Elle est chargée de faire respecter le port du voile et d'autres règles vestimentaires islamiques. Les couleurs vives, le vernis à ongles, les colliers, les bras et les chevilles visibles sont prohibés.

L'ensemble de la population féminine est soumise à une surveillance étroite. Les femmes qui ne respectent pas le code vestimentaire risquent l'arrestation, souvent accompagnée de violences. En septembre 2022, la mort de Jina Mahsa Amini, une étudiante iranienne d'origine kurde de 22 ans, après son arrestation par la police des mœurs pour « port de vêtements inappropriés », déclenche un vaste mouvement de révolte dans tout le pays.

Depuis lors, les autorités iraniennes ont renforcé la répression des femmes qui ne portent pas le voile (ou le portent de manière inappropriée) dans les lieux publics. Une surveillance généralisée des femmes et des filles est mise en place dans l'espace public, avec des contrôles de police massifs ciblant notamment les femmes qui conduisent.

En septembre 2023, le Parlement iranien a approuvé un projet de loi qui durcit les sanctions contre les femmes qui ne portent pas le voile obligatoire dans les lieux publics. Ce texte prévoit des sanctions financières, des interdictions de quitter le pays et, dans les cas les plus graves, des peines d'emprisonnement allant jusqu'à dix ans.

Les autorités utilisent également une application appelée Nazer (« surveillance » en farsi) pour identifier les femmes qui ne portent pas correctement leur hijab dans leur voiture. Les femmes visées reçoivent des SMS d'avertissement et des menaces, et peuvent se voir confisquer leur véhicule.

De nombreuses femmes se voient refuser l'accès aux transports publics, aux aéroports et aux services bancaires si elles ne portent pas le voile. Même à l'école, les adolescentes sont traquées et risquent la suspension si elles sont filmées non voilées.

Des femmes sont également contraintes de participer à des cours de « moralité » et d'écrire des lettres de repentir pour éviter des poursuites judiciaires. Certaines sont condamnées à des peines de flagellation, comme Roya Heshmati, qui a reçu 74 coups de fouet en janvier 2024 pour être apparue non voilée en public.

La résistance des femmes iraniennes et l'espoir de changement

Malgré la répression, les femmes iraniennes continuent de résister et de se battre pour leurs droits fondamentaux. Depuis la mort de Mahsa Amini, la mobilisation des femmes ne faiblit pas. Elles manifestent en retirant leur voile, en se coupant les cheveux et en partageant ces images sur les réseaux sociaux.

Certaines femmes, comme Narges, affirment qu'elles ne portent pas le hijab « 99 % du temps » comme une forme de résistance. D'autres, comme Golnar, estiment que le port du voile ne devrait pas être obligatoire et que l'État devrait être laïque. Elles aspirent à la liberté d'expression, à la liberté vestimentaire et à la liberté de pensée.

Le courage des Iraniennes et des Iraniens qui s'opposent à l'oppression et se battent pacifiquement pour leurs droits fondamentaux est salué par les organisations de défense des droits humains. La communauté internationale, et notamment la France, est appelée à réagir et à soutenir leur lutte.

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