Peu de figures sportives françaises incarnent une histoire aussi poignante et inspirante qu'Alfred Nakache. Champion de natation d'exception, son nom est réapparu en 2024, associé aux exploits olympiques de Léon Marchand. Son parcours, marqué par des triomphes sportifs et des épreuves personnelles déchirantes, mérite d'être redécouvert.
Un champion aux multiples facettes
Alfred Nakache est né à Constantine en 1915, au sein d'une famille juive de onze enfants. Ironiquement, son frère Robert confiera plus tard qu'Alfred détestait l'eau dans sa jeunesse. Pourtant, dès 1931, il devient champion d'Afrique du Nord, puis champion de France en 1935 en brasse papillon.
Sa carrière prend une dimension internationale lorsqu'il participe aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936, où il fait partie de l'équipe de France. Malgré l'atmosphère pesante de ces jeux organisés par le régime nazi, Nakache et ses coéquipiers se distinguent en atteignant la quatrième place en finale du relais 4×100 m nage libre, devançant l'équipe allemande.
La guerre et la déportation
La Seconde Guerre mondiale marque un tournant tragique dans la vie d'Alfred Nakache. En 1940, le régime de Pétain abroge le décret Crémieux, privant les Juifs d'Algérie de la nationalité française. Nakache perd alors son poste de professeur d'éducation physique au lycée Janson de Sailly. Malgré la législation antisémite, il continue à nager et bat même le record du monde du 200m en 1941.
En décembre 1943, Alfred Nakache est finalement arrêté et déporté à Auschwitz en janvier 1944 avec sa femme Paule et sa fille Annie, âgée de deux ans. Elles seront toutes les deux assassinées sur place. Surnommé "le nageur d'Auschwitz", il subit des humiliations supplémentaires de la part des nazis qui le reconnaissent. Les officiers SS le forçaient notamment à aller chercher des poignards au fond d'un bassin de rétention d'eau avec les dents.
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Durant sa captivité, il organise des séances de natation clandestines dans les bassins, dans le dos des SS, pour maintenir le moral de ses codétenus.
Le retour à la compétition et la résilience
Malgré l'horreur et la perte de sa famille, Alfred Nakache fait preuve d'une résilience exceptionnelle. Après son retour d'Auschwitz, il reprend la compétition avec succès. Le 8 août 1946, il devient champion de France et recordman du monde du 3 × 100 m trois nages, avec Georges Vallerey et Alex Jany.
Il se qualifie également pour les Jeux Olympiques de Londres en 1948, douze ans après sa première participation à Berlin. Bien qu'il ne remporte pas de médaille, sa présence à ces jeux témoigne de sa détermination à surmonter les épreuves et à honorer la mémoire de sa femme et de sa fille.
Un héritage durable
Après sa carrière de nageur, Alfred Nakache devient professeur d'EPS à l'université de Toulouse. Il entraîne notamment Jean Boiteux, qui remportera les Jeux olympiques d'Helsinki.
Alfred Nakache décède en 1983, à l'âge de 67 ans, alors qu'il effectuait son entraînement quotidien de natation à Cerbère. Son parcours exceptionnel lui vaut une reconnaissance posthume. De nombreuses piscines portent son nom, notamment à Paris, Toulouse, Montpellier et Nancy. En mai 2019, il est intronisé au International Swimming Hall of Fame, le panthéon de la natation mondiale.
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Son histoire continue d'inspirer les générations futures. En 2024, son nom est associé aux exploits de Léon Marchand, perpétuant ainsi la mémoire d'un champion qui a su surmonter l'horreur et incarner les valeurs de courage, de résilience et d'humanité.
Le TOEC et l'hommage d'une piscine
L'attachement d'Alfred Nakache au Toulouse Olympique Employés Club (TOEC) est un élément important de son histoire. Le 9 octobre 1944, le club prend la décision de le renommer ainsi, alors que la presse annonce son décès en août 1944 et que le club le croit mort. Le 28 avril 1945, à la surprise générale, Alfred Nakache revient d'Auschwitz, dans un état physique alarmant. Il découvre alors la piscine portant son nom, un témoignage de la reconnaissance et du soutien de son club.
La piscine du bas Belleville, à Paris, porte également son nom depuis 2009, grâce à une initiative de la mairie du 20e arrondissement. Cette piscine innovante, conçue par l'agence Berger et Anziutti, symbolise le lien entre le nageur et la ville, entre le sport et la mémoire.
Nakache et la réconciliation
Une anecdote émouvante illustre la grandeur d'âme d'Alfred Nakache. À la fin des années 1960, un couple de jeunes Allemands tombe en panne d'essence près de Cerbère. Nakache leur apporte un jerrican d'essence et, au moment de le tendre, il leur montre son matricule d'Auschwitz tatoué sur l'avant-bras. Il leur dit : "Je ne vous en veux pas. Vous êtes jeunes et pas responsables, nous allons nous serrer la main, car ce qui compte, c'est la réconciliation."
Ce geste témoigne de sa capacité à dépasser la haine et à promouvoir la réconciliation, faisant de lui un symbole de l'Europe et de l'humanité.
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Rivalité et soupçons
La vie d'Alfred Nakache est aussi marquée par la rivalité avec le nageur Jacques Cartonnet. Des soupçons pèsent sur Cartonnet, accusé d'avoir dénoncé Nakache et sa famille à la Gestapo. Cartonnet, devenu milicien, aurait ainsi nourri une rancœur envers Nakache, qui l'avait détrôné dans les bassins.
Cette rivalité sportive et politique ajoute une dimension sombre à l'histoire d'Alfred Nakache, soulignant les enjeux et les dangers de l'époque.
L'œuvre de Pierre Assouline
L'écrivain et journaliste Pierre Assouline a consacré un livre à Alfred Nakache, intitulé "Le Nageur". Cette biographie retrace le parcours exceptionnel du nageur, de ses succès sportifs à ses épreuves personnelles. Assouline explore la complexité de Nakache, son courage, sa résilience et sa capacité à surmonter l'horreur.
"Le Nageur" est un récit poignant qui met en lumière une figure méconnue de l'histoire française, un homme qui a incarné les valeurs du sport et de l'humanité.