L'affaire Paul Touvier résonne comme un écho persistant d'une période sombre de l'histoire française, incarnant la collaboration et les crimes commis sous le régime de Vichy. Ce responsable de la Milice de Lyon durant la guerre, un nazi français puis criminel en cavale, est entré dans l'histoire judiciaire en devenant le premier Français condamné pour crime contre l’humanité. Son parcours, jalonné de fuites interminables, de soutiens inattendus et de rebondissements judiciaires, a mis en lumière des questions profondes sur la responsabilité de l’État français sous l’Occupation et la persistance de mémoires non apaisées. L'histoire de Paul Touvier, ce personnage pathétique et bandit nazi, dépasse largement sa seule personne, devenant le sinistre fantôme de "ce passé qui ne passe pas", pour reprendre le titre du célèbre livre du journaliste Eric Conan et de l'historien Henry Rousso, paru à l'automne 1994, l'année même de son procès.
L'Ascension d'un Milicien et les Crimes de l'Occupation
Né le 3 avril 1915 à Saint-Vincent-sur-Jabron (Basses-Alpes), Paul Claude Marie Touvier était l'aîné des onze enfants d'une famille savoyarde catholique et nationaliste. Son père, François Touvier, militaire pendant dix-huit ans, puis percepteur, et sa mère, Eugénie Roumeau, décédée en 1931, ont forgé un environnement imprégné de valeurs traditionnelles. À 16 ans, Paul Touvier quitte l'institution Saint-François-de-Sales de Chambéry pour un emploi d'expéditeur au PLM à Ambérieu. Le 4 septembre 1937, il épouse Joséphine Charlety, une jeune Chambérienne, fille d'un franc-maçon.
En 1940, il revient à Chambéry et adhère en octobre à la Légion française des combattants, où il devient responsable de quartier. Son engagement prend une tournure plus radicale en mars 1943 lorsqu'il bénéficie du premier stage de l'École des cadres d'Uriage, où ses qualités de policier sont rapidement détectées. Il est alors chargé du deuxième service de la Milice en Savoie. Employé subalterne à la SNCF, Paul Touvier a vingt-huit ans lorsqu'il entre, en janvier 1943, dans la Milice tout nouvellement créée. Cette police supplétive, dépendante du plus haut niveau de l'État français sis à Vichy, dispose d'une carte blanche pour pourchasser tous ceux que le régime tient pour ses ennemis. Elle ne recule devant aucun moyen, telles les arrestations arbitraires, les séquestrations, les tortures ou les vols, pour parvenir à ses fins. La Milice ne tarde pas à faire peur à la population en raison de son manque de discernement et des méthodes expéditives et sanguinaires qu'elle utilise jour après jour.
Paul Touvier fait rapidement son chemin dans la hiérarchie de la Milice. De la Savoie, il est appelé à Lyon où il devient équipier national, chef régional du 2e service de la Milice, chargé de la documentation et du renseignement pour une dizaine de départements. En janvier 1944, il est promu inspecteur national et chargé de mission au secrétariat d'État au Maintien de l'ordre. La politique et la police politique apportent à Touvier la réussite sociale. Ce personnage médiocre, comme le décrivent les observateurs de son procès, fait partie de ces opportunistes sans scrupules à qui le régime de Vichy donne un statut social, même si cela consiste à légaliser des pratiques de bandit, en pratiquant extorsions, vols et rackets, pudiquement renommés "réquisitions". Gilberte Duc, son ancienne secrétaire en 1944, décrit Touvier comme « hautain, dur, cassant, orgueilleux, antisémite ».
Les crimes attribués à Touvier sont nombreux et d'une gravité extrême. En décembre 1943, à la demande de la Gestapo, Paul Touvier et ses miliciens attaquent une synagogue où se cacheraient des Juifs. Sur place, ils trouvent seulement un couple de gardiens, qu'ils arrêtent devant leur jeune fille. Celle-ci identifiera Paul Touvier des années après. Le 10 janvier 1944, la Milice française, sous la direction de Paul Touvier pour son deuxième service, arrête à son domicile de Caluire-et-Cuire Victor Basch, président de la Ligue des droits de l'homme alors âgé de 80 ans, et son épouse Hélène. Paul Touvier assiste à l'arrestation. Hélène et Victor Basch sont assassinés à Neyron par Lécussan, chef régional de la Milice, et Gonnet. Après l'assassinat de Victor Basch et de sa femme, en janvier 1944, Paul Touvier laisse sur les cadavres l’inscription « Le juif paie toujours ». Il infiltre la Résistance, interroge des prisonniers, dirige des rafles et pille des biens. Un des actes les plus accablants est la vengeance de l’exécution de Philippe Henriot, chef de la propagande du régime de Vichy assassiné par des résistants le 28 juin 1944. Paul Touvier fait fusiller à Rillieux-la-Pape, le 29 juin 1944, sept Juifs qu'il a personnellement choisis sur une liste de détenus. Lors de l'assassinat par la Milice française de sept Juifs au cimetière de Rillieux, le résistant Louis Goudard échappe à l'exécution grâce à Touvier, car il n'était pas Juif. Paul Touvier fréquente l'abbé Stéphane Vautherin, qui s'invente un titre d'aumônier de la Milice lyonnaise et qui exerce son ministère auprès des tortionnaires et des torturés.
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La Longue Cavale et les Réseaux de Soutien
En août 1944, alors que les Allemands battent en retraite, Paul Touvier reste au siège de la Milice à Lyon, 5 impasse Catelin, se croyant protégé grâce à ses contacts avec la Résistance modérée et voulant jouir d'une petite fortune mal acquise. Traqué, il trouve son premier refuge chez l'abbé Stéphane Vautherin, habitant sur la colline de Fourvière. Celui-ci le cache sous un faux plancher pendant que des résistants fouillent la maison. Durant cette première cavale, Paul Touvier change pour la première fois d'identité et emprunte celle de son beau-frère Albert Gaillard.
Condamné deux fois à mort par contumace en 1946 et 1947 pour crimes de guerre et intelligence avec l'ennemi, Paul Touvier échappe à la justice pendant des décennies. Maître de la cavale, il a vécu sous de multiples identités, s'appelant M. Gaillard, mais aussi M. Truchet, M. Paul, M. Berthet. Il a vécu dans une semi-clandestinité partagée avec sa femme Monique et leurs enfants. Le 3 juillet 1947, il est arrêté à Paris, où il a tenté quelques vols à main armée, dont un dans une boulangerie, et comploté avec d'autres rescapés de l'épuration, avant d'être dénoncé. Devant les policiers qui l'interrogent, le double condamné à mort trahit ses amis, dont Stéphane Vautherin.
Cependant, Paul Touvier n'aurait pas pu se cacher sans l’aide d’hommes d’Église par dizaines : prêtre, évêque, archevêque, cardinal, bedeau et moine. Le fugitif frappe à la porte des églises à Paris : d'abord à Sainte-Clotilde, puis à Saint-François-Xavier et à l'abbaye de la Source, chez le père Olphe-Galliard, un bénédictin. En août 1947, à 32 ans, dans une chapelle de la rue Monsieur-le-Prince, il est marié clandestinement par l'abbé Pierre Duben, aumônier des prisons, à une jeune femme de 21 ans, Monique Berthet, qu'il a rencontrée à Paris. Ce mariage religieux, non précédé ni suivi d'un mariage civil, n'est pas reconnu par la loi française.
Dans les années 1950, il se cache à Chambéry, dans la maison familiale des Charmettes, sous une fausse identité et avec le soutien de certains milieux catholiques. Il y trouve le soutien de l'abbé Tissot, premier vicaire de la cathédrale. Le curé de la paroisse du Sacré-Cœur, le père Eugène Morel-Chevillet, lui apporte aide et assistance. Une pension de famille, achetée 300 000 francs, offre un abri à Touvier à Montpellier. Il peut y loger sa famille qui est alors composée de son père, ses frères et sœurs, son beau-frère et son fils François, âgé de six ans. Il se retrouve ensuite à Ceignac puis à Boutencourt dans l'Oise, où des membres de sa famille sont arrêtés par les gendarmes.
Durant sa cavale, Touvier bénéficie de l'aide de certains milieux catholiques, notamment du clergé régulier qui le cache à différentes reprises. Au fil des investigations, les enquêteurs ciblent plusieurs abbayes. Les religieux se taisent, invoquent le secret de la confession, mais à chaque fois, Touvier disparaît avant leur arrivée. Il est évoqué des séjours à l'abbaye d'Hautecombe en Savoie. Un communiqué publié le 29 mai 1989 par le père abbé a protesté contre ces affirmations, indiquant d'une part que Touvier « n'a jamais séjourné à l'abbaye d'Hautecombe, [même s'il] a eu des contacts personnels avec le père Édouard Dupriez, abbé de ce monastère jusqu'en 1978 », et d'autre part que « le père Michel Pascal, actuel abbé d'Hautecombe, et toute la communauté, récemment informée, réprouvent énergiquement les actes dont Paul Touvier est accusé et les idéologies qui les ont suscités ». Cependant, en 1992, des historiens dirigés par René Rémond ont remis le rapport Paul Touvier et l'Église au cardinal Albert Decourtray, et l'abbaye d'Hautecombe est bien citée dans celui-ci pour appartenir aux « réseaux » de soutiens ecclésiastiques. De nombreux couvents ou monastères ont reçu Paul Touvier et sa famille en fuite. La Grande Chartreuse dans l'Isère, par exemple, a employé en 1972 un secrétaire qui se faisait appeler Paul Berthet, du nom de sa femme. Il a été accueilli quelques jours à titre d’hôte, « selon la tradition bénédictine », dans plusieurs abbayes dont Solesmes, Fontgombault, mais il n’a jamais été hébergé à Wisques. Les Touvier ne cessent de changer de lieu, vivant dans la crainte d’une trahison.
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Au milieu des années 1960, Paul Touvier travaille même pour Jacques Brel, sans lui révéler sa véritable identité, se faisant alors appeler « Paul Berthet ». Il produit avec lui chez Philips un disque 33 tours d'éducation sexuelle pour les jeunes, intitulé L'Amour et la Vie, sorti le 27 avril 1967, et pour lequel Brel lui permet l'utilisation gratuite d'une de ses chansons. Ce disque est alors très bien accueilli par la presse.
La Grâce Présidentielle et le Retour des Poursuites
Les années passent, et pour l'ancien condamné à mort, en 1967, arrive l'heure de la prescription de ses condamnations. Il reste cependant sous le coup d'une interdiction de séjour à vie dans la région de Lyon et de la confiscation de tous ses biens. C'est son acharnement à obtenir, à partir de 1967, la remise des peines accessoires dont il est toujours frappé qui attire l'attention sur lui.
L'élément clé de cette opération est l'abbé Charles Duquaire, ancien secrétaire du diocèse de Lyon, et proche collaborateur du cardinal Gerlier, puis de son successeur au siège épiscopal de Lyon, le cardinal Jean-Marie Villot. La rencontre a lieu en 1957, par l'intermédiaire de l'abbé Duben. Personnellement ému par l'histoire de la famille et par le témoignage de Touvier, il fait de la grâce de Paul Touvier la grande affaire de sa vie, avec le père Blaise Arminjon, provincial des jésuites entretenant avec Paul Touvier une correspondance suivie, et André Poisson, supérieur de la Grande Chartreuse. Grâce à ce réseau de relations, il parvient à obtenir une grâce du président Georges Pompidou le 23 novembre 1971, après le refus en 1963 de celle du général de Gaulle, à qui l'on prête les propos suivants : « Touvier ? Cette mesure est rendue publique par L'Express dont un journaliste, Jacques Derogy, enquête de longue date autour du fugitif, et déclenche une tempête.
Le 5 juin 1972, L'Express révèle la grâce en retraçant le parcours sanglant de l'ancien milicien aux heures noires de l'Occupation. L'affaire Touvier est née. Interrogé le 21 septembre 1972 sur cette résurgence d'un passé encombrant, Pompidou persiste et signe : « Le moment n'est-il pas venu de jeter le voile, d'oublier ces temps où les Français ne s'aimaient pas, s'entre-déchiraient et même s'entre-tuaient ? » La polémique croît cependant de plus belle. Des victimes déposent de nouvelles plaintes en 1973 pour crimes contre l'humanité, qui sont imprescriptibles. Il s'agit d'une première historique en France, portée par les avocats Joe Nordmann et Ugo Iannucci. Les associations de résistants portent plainte le 9 novembre 1973 contre Touvier pour crime contre l'humanité, ce que justifient l'assassinat des époux Basch et la fusillade de Juifs à Rillieux-la-Pape. Craignant l'arrestation, Paul Touvier disparaît de nouveau. Par ailleurs, les maoïstes de la Gauche prolétarienne « condamnent » Touvier à mort en 1972.
La Traque Finale et l'Arrestation
Les chambres d’accusation saisies refusent initialement d’ouvrir une instruction, pour cause d'incompétence. L'instruction officielle débute en 1979, dans le cadre de celle menée contre Jean Leguay. C'est le 27 novembre 1981 que la juge d'instruction, Martine Anzani, lance contre lui des mandats d'arrêt. Cependant, ces mandats ne sont pas activés, ce qui conduit le juge d'instruction Claude Grellier, le 24 mars 1988, à dessaisir la police, qui doute de l'existence du fuyard à cause d'un faux avis de décès, au profit de la gendarmerie nationale. L'enquête est confiée au chef de la section de recherches de gendarmerie de Paris, le lieutenant-colonel Jean-Louis Recordon, féru d'histoire et passionné par cette traque hors du commun. L'officier de gendarmerie mène d'abord seul l'enquête avant de s'entourer de trois de ses hommes, l'adjudant-chef Philippe Mathy, Dominique Bellanger et Santiago Carmona.
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Le 15 mars 1989, un article du Canard enchaîné, titré « La soutane connexion qui protège depuis 45 ans un criminel de guerre français », met en cause les chevaliers de Notre-Dame, fondés par dom Gérard Lafond, et fait le rapprochement avec la troupe scoute de Stéphane Vautherin qui s'est autoproclamé aumônier de la Milice de Lyon en 1943. Le journal satirique rappelle que le père de Gérard Lafond, Jean Lafond, ancien directeur du Journal de Rouen, a été accusé de collaboration à la Libération. L’ordre des chevaliers de Notre-Dame est à l’origine d’une association autonome, la Fraternité Notre-Dame de la Merci pour l’aide aux prisonniers et à leurs familles.
Avec l'accord du juge Jean-Pierre Getti, le colonel Recordon place les principaux dirigeants des chevaliers de Notre-Dame sur écoutes téléphoniques, y ajoutant Gérard Lafond, devenu en décembre 1985 supérieur puis père abbé de l’abbaye Saint-Paul de Wisques, dans le Pas-de-Calais, et qui, depuis cette date, ne joue plus aucun rôle actif au sein de l’Abbaye qu’il a fondée, ainsi que Jean-Pierre Lefebvre, ancien de la division Charlemagne devenu par la suite un chrétien fervent, visiteur de prison et président de l’association N.-D. de la Merci à Paris. Le 22 mai 1989, les gendarmes de la section de recherches de Paris perquisitionnent l'abbaye de Wisques, sans y trouver de traces de Touvier, puis le domicile de Jean-Pierre Lefebvre. En suivant la piste de l’argent versé par la Fraternité N.-D. de la Merci, les gendarmes remontent à Geneviève Penou, ancienne secrétaire de l'abbé Duben, qui avait épousé l'ancien milicien en 1947 et lui a apporté par la suite un appui constant. Geneviève Penou est responsable de l'aumônerie de l'éducation spécialisée, un organisme rattaché à la Conférence des évêques de France et logé par le Secours catholique. Une quarantaine de gendarmes investissent l'abbaye traditionaliste de Saint-Michel-en-Brenne, où une partie des bagages de Touvier se trouve encore. À la suite des aveux de l'aumônier de cette abbaye, Recordon et ses hommes se rendent au prieuré traditionaliste Saint-Joseph à Nice.
Le 24 mai 1989, au terme d’une nuit de route sans relâche, les gendarmes débarquent au prieuré Saint-François de Nice, rattaché à la Fraternité Saint-Pie X. Cette fois, ils ont de l’avance. En haut d’un escalier, l’adjudant-chef Philippe Mati tombe sur un homme frêle, brosse à dents à la main. « C'était impressionnant d'abord, il nous a pris pour des gens du Mossad, déguisés en gendarmes. On lui a dit non, on est des gendarmes », raconte Philippe Maty, un des gendarmes présents lors de l'arrestation. C'est ainsi que, sous le nom de Paul Lacroix, Paul Touvier est arrêté, mettant un terme à une cavale de quarante-cinq ans.
Le Procès pour Crimes contre l'Humanité : Enjeux et Débats
Son procès s’ouvre en mars 1994 à Versailles, devant la cour d’assises des Yvelines, après un demi-siècle de fuite. Cet événement revêt une importance capitale : avant Bousquet, Leguay ou Papon, et pour la première fois, un Français est poursuivi pour crimes contre l’humanité, une notion nouvelle dans le droit français. Le procès met en lumière le rôle de la Milice, bras armé de la collaboration, et de Vichy. Paul Touvier est accusé de complicité de crimes contre l’humanité pour l’exécution des sept Juifs à Rillieux-la-Pape, en représailles à l’assassinat de Philippe Henriot.
Cependant, la route jusqu'à cette condamnation fut semée d'embûches juridiques complexes. Le 13 avril 1992, la chambre d’accusation de la Cour d'appel de Paris rend un non-lieu basé sur l'interprétation de la définition du crime contre l'humanité donnée par l'arrêt de la chambre criminelle de la Cour de cassation du 20 décembre 1985, à propos du procès Barbie. Celle-ci précisait que le crime devait avoir été commis « au nom d'un État pratiquant une politique d'hégémonie idéologique ». Le tribunal considéra que, Vichy n’ayant pas pratiqué une telle politique, ses fonctionnaires ne pouvaient être jugés comme ceux du Troisième Reich. De plus, Vichy ne définissait pas les Juifs comme des ennemis de l’État. Une vive émotion s'ensuit, d’autant que les trois juges de la chambre d’accusation étaient connus pour leurs sympathies de droite et s'étaient inspirés explicitement des écrits de Trémolet de Villers tendant à réhabiliter le régime de Vichy.
Le procureur général près la cour d'appel de Paris, Pierre Truche, forme alors un pourvoi contre cette décision auprès de la Cour de cassation. Celle-ci casse l'arrêt de non-lieu le 27 novembre, en se basant sur l’article 6 du Statut portant création du Tribunal de Nuremberg, Touvier étant donc complice de la Gestapo. Les débats provoquèrent de la gêne : en effet, l’arrêt de la Cour de cassation supposait qu’on pouvait poursuivre un Français qui avait commis un crime pour le compte de l’Allemagne ; mais que si ce Français n’avait fait qu’obéir à Vichy, il était absous. Cet arrêt entraîna un renversement du mode de preuve. Pendant vingt ans, l’accusation avait réuni des preuves que Touvier agissait sur ordre de Vichy, et Touvier se défendait en disant qu’il n’avait agi que sous la contrainte du chef de la Gestapo. Finalement, c’est cette défense qui servit à le faire condamner. De plus, des témoins qui avaient affirmé lors de l'instruction que Touvier agissait de son propre chef ou appliquait des ordres de Vichy, dirent au procès qu’il obéissait aux Allemands. La condamnation de Touvier ne fut possible qu’en déformant cette réalité.
Âgé alors de 79 ans, Touvier apparaît tel qu'il a toujours été, un personnage médiocre et lâche, qui bafouille et abrège ses réponses quand les questions le dérangent, comme son adhésion à l'idéologie de la Milice et l'importance de son rôle comme chef du 2e service de la Milice à Lyon, adoubé par Darnand. Son avocat rejette la légitimité du procès, dénonçant un "procès de Nuremberg à la française". Mais le ton change avec la lecture d’un journal personnel tenu pendant la cavale : « ordure juive », « sinistre commerçant juif », « cinéma juif ». L'obsession quasi maladive de Touvier de réécrire sans cesse la chronologie de sa vie le trahit à l'audience, tant ses carnets personnels révèlent son antisémitisme, traitant Élisabeth Badinter "d'ordure juive", le procès de Barbie en 1987 d'"ignominie" et Auschwitz de "rengaine". Touvier assume ces propos, parlant « d’amusement », mais l’illusion du simple exécutant se fissure. Après une émission d'Anne Sinclair qui avait invité Élisabeth Badinter, il écrit une « ordure juive TF1 ». Concernant le film Max mon amour avec l'actrice Charlotte Rampling, il est noté en rouge « Cinéma juif ».
Le cœur du procès s'attache à démontrer la responsabilité de Touvier dans la décision de rafler des Juifs pour pouvoir venger l'assassinat d'Henriot puis de les faire exécuter sommairement à côté du cimetière de Rillieux-la-Pape, laissant les corps sur place. Le témoignage décisif au procès d'un ancien résistant, Louis Goudard, détenu alors dans les locaux de la Milice, écarté par Touvier lui-même du groupe des condamnés car non Juif, scelle sa condamnation pour crimes contre l'humanité. Le 19 avril 1994, au terme de 23 journées d'audience devant la cour d'assises des Yvelines, Paul Touvier, reconnu coupable de crime contre l'humanité, est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. C'est l'épilogue d'une longue traque consécutive à des crimes qu'on ne peut cerner qu'en remontant dans le temps.
Après cinq semaines de débats, le verdict tombe : Paul Touvier entre dans l’histoire judiciaire comme le premier Français condamné pour crime contre l’humanité. Le 20 avril 1994, il est condamné à la réclusion à perpétuité. Le film, réalisé par Antoine de Meaux, avec Gabriel Le Bomin et Valérie Ranson Enguiale comme auteurs, relate les différentes péripéties de la procédure et montre quelques moments importants du procès, éclairés par certains de ses protagonistes ou observateurs, avocats, journalistes, et par deux historiens, Laurent Joly et Henry Rousso, qui explicitent le contexte de l'époque et la portée du procès.
Ces centaines d’heures d’audience, aujourd'hui accessibles pour le grand public, sont d’une puissance intacte et nous obligent. Nous en sommes les dépositaires et les transmetteurs. Grâce à ces captations, nous entrons dans la vérité humaine du procès. Le temps n’existe plus. Nous sommes avec le public, avec les avocats, avec les jurés et bien sûr avec les accusés. Nous sommes au temps du procès mais aussi au temps des faits. Les exactions, les arrestations arbitraires, les rafles, les tortures, les déportations, les camps… tout est raconté par ceux qui les ont subis et qui en sont revenus. Le récit intime de leur calvaire devient une parole publique prononcée pour la première fois dans un temple de justice face au responsable de leur malheur. L'INA a coproduit les films et a permis, entre autres, la restauration de l’ensemble des archives du procès qui offre ainsi une qualité d'image inédite, constituant un moment d’humanité d’une force incroyable.