L'Art et la Science de la Fabrication des Pagaies Aléoutiennes Artisanales : Un Voyage entre Tradition et Innovation

La fabrication de pagaies, et plus spécifiquement de pagaies aléoutiennes, est un art qui marie la tradition ancestrale des peuples autochtones de l'Alaska à des techniques modernes pour créer des outils de navigation à la fois efficaces et esthétiques. Ces pagaies, distinctes par leur conception unique, sont le fruit d'une longue histoire d'adaptation à un environnement maritime exigeant. Pour comprendre pleinement leur particularité, il est essentiel de se plonger dans le contexte des embarcations qu'elles propulsaient : les baidarkas.

Les Baidarkas : Un Héritage Hydrodynamique Ancien

Au début du dix-huitième siècle, lorsque les explorateurs russes atteignirent les îles aléoutiennes pour la première fois, ils virent de petits bateaux à proue fendue qui naviguaient sur une mer agitée et les nommèrent baidarka. Ces embarcations étaient faites de planches de bois assemblées par des fibres de fanon de baleine et recouvertes de peau de mammifères marins. Dans leurs kayaks légers, souples et rapides, les Aléoutes chassaient la baleine, la loutre, l'otarie ou le phoque avec des lances et des harpons. Ces chasseurs avaient des bras très puissants. Un humérus aléoutien mis au jour en 1950 présente la plus grande rugosité jamais enregistrée chez un être humain, à cause des traces longitudinales que les insertions musculaires y avaient creusées.

Progressivement, les colons modifièrent la conception du baidarka pour l'adapter à leurs besoins. Certains modèles, tel le baidarka à proue en forme de gueule ouverte, étroit et très rapide, disparurent. La tradition orale de construction navale se perdit. Les marchands russes, venus du Kamtchatka et de la mer d'Okhotsk à bord de vaisseaux lourds et mal équipés, reconnurent immédiatement la supériorité des kayaks aléoutiens. Ils réquisitionnèrent les baidarkas existants et s'arrogèrent le monopole de leur construction, standardisèrent les plans et ajoutèrent certains dispositifs, tel un trou d'homme supplémentaire, pour transporter un passager. Ils obtinrent ainsi un quasi-monopole sur la chasse aux loutres de mer, dont ils vendaient les fourrures aux commerçants chinois. En 1799, la Compagnie russo-américaine prit en charge l'administration des colonies d'Alaska. Au début des années 1800, on prenait environ 10 000 loutres par an : à ce rythme, l'extinction de l'espèce semblait proche. On prit alors des mesures pour la protéger, mais celles-ci furent assouplies en 1867, lorsque les États-Unis achetèrent l'Alaska à la Russie. Finalement, la chasse à la loutre de mer fut interdite en 1911. Simultanément, le baidarka, qui servait essentiellement à chasser la loutre, déclina. Ensuite, les Aléoutes continuèrent de construire et d'utiliser ces embarcations jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, mais ils furent alors dispersés : soit les Japonais les firent prisonnier, soit les Américains les déplacèrent dans des camps provisoires au Sud-Est de l'Alaska.

Le principal avantage du baidarka était sa vitesse. Selon les observations de navigateurs européens, les baidarkas naviguaient contre les courants marins les plus rapides de la région, qui atteignaient environ 6,5 nœuds, soit 12 kilomètres par heure. « Nous naviguions à plus de six nœuds. Pourtant les indigènes, dans leurs pirogues en peau de phoque, nous suivaient très facilement », écrivait James Trevenen, aspirant de marine du capitaine James Cook, dont l'expédition traversa la passe d'Unalga en 1778. En 1820, un autre observateur rapporta qu'un navire marchant à 7,5 nœuds (14 kilomètres par heure environ) se faisait facilement dépasser par des baidarkas chargés de morues à ras bord.

La question de la vitesse des baidarkas était multifactorielle. Étaient-ils si rapides parce qu'ils étaient bien conçus, parce que les navigateurs aléoutes connaissaient bien les courants marins, ou parce qu'ils étaient physiquement bien entraînés ? Il est manifeste que le baidarka est fait pour parcourir de longues distances sur une mer houleuse. Son étrave repose sur le même principe hydrodynamique que le bulbe dont sont dotés aujourd'hui les gros navires. Le baidarka avait une structure élastique qui encaissait sans faillir le martèlement de la mer. Sa souplesse, autant que sa vitesse, attira l'attention des Russes. Au départ, certains n'aimaient pas ces pirogues en peau, à cause de leur élasticité. Dans les anciens modèles, cette souplesse venait notamment de pièces en ivoire, que les Russes nommèrent kostochki. Des radiographies de baidarka révélèrent la présence de pièces en ivoire articulées, qui équipaient de nombreux joints. Certains supposent que la flexibilité des baidarkas diminuait la quantité d'énergie que les pagayeurs devaient fournir pour les faire avancer. Selon cette hypothèse encore débattue, cette énergie serait minimale si le kayak se déformait en phase avec les vagues : lorsqu'il arrive dans le creux d'une vague, ses extrémités montent tandis que sa partie centrale descend, et inversement lorsque le kayak arrive au sommet d'une vague. On peut aussi supposer que les Aléoutes construisaient des baidarkas flexibles pour éviter qu'ils ne se cassent. Le baidarka est manifestement fait pour parcourir de longues distances sur une mer houleuse. Minimise-t-il les turbulences dans son sillage ? Et quelles vitesses atteint-il ?

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Souples et rapides, les baidarkas se distinguaient aussi par leur proue fendue. Sur des illustrations datant des premiers contacts avec les Aléoutes (antérieures à 1800), on voit d'anciens baidarkas où la proue avait une forme de gueule ouverte. Un croquis datant des années 1790, réalisé par James Shields, un constructeur de bateaux travaillant pour les Russes, montre la partie inférieure de la proue sous l'eau et la partie supérieure affleurant la surface. Les modèles plus récents de baidarkas avaient aussi une proue fendue, mais sa partie inférieure était retroussée. Sur les baidarkas à proue en forme de gueule ouverte, la partie inférieure fendait l'eau, telle une lame, minimisant les perturbations hydrodynamiques lors du déplacement du bateau à travers les vagues. La proue fendue allongeait les baidarkas : comme la vitesse limite est proportionnelle à la racine carrée de la longueur de flottaison, la proue fendue permettait une nage plus rapide. Elle donnait à la coque une forme effilée et diminuait ainsi les frottements, proportionnels au rapport de la plus grande largeur à la longueur émergée du bateau à la puissance quatre. Ce modèle de kayak à proue en forme de gueule ouverte, malgré ses avantages, disparut rapidement après l'arrivée des Russes.

Les baidarkas avaient une poupe large et tronquée, qui offrait de nombreux avantages. À la « vitesse critique », le kayak crée une vague dont la longueur est égale à la sienne. Aux vitesses supérieures, le creux de la vague créée par le kayak se trouve à l'arrière de la coque et « aspire » la poupe vers le bas. Pour éviter qu'elle ne s'enfonce, la poupe doit avoir une forme tronquée : la partie arrière du bateau doit se terminer « quelque peu abruptement », selon l'expression du capitaine Cook, qui décrivait ainsi la poupe du baidarka. Le mystère du kayak aléoutien ne réside pas seulement dans les principes qui sous-tendent sa conception, mais aussi dans sa capacité à apporter une solution synthétique à des problèmes divers.

Les Pagaies Aléoutiennes : Un Design Asymétrique au Service de la Performance

La pagaie aléoutienne se distingue clairement de ses homologues groenlandaises par une conception de pale asymétrique, spécialement conçue pour optimiser l'efficacité en mer. La différence principale, selon ce que l'on en sait, entre les pagaies aléoutiennes et groenlandaises est au niveau de la pale. Pour les fabriquer, c'est en fait une sculpture plus longue et délicate à réaliser, sans compter la difficulté de rester équilibré lors de la conception.

Contrairement aux pagaies groenlandaises qui présentent souvent des pales symétriques, les pagaies aléoutiennes ont des pales asymétriques. Une des faces de la pale, parfois appelée face de godille, est presque plate et convient parfaitement pour la godille et le roulement. Cette face plate permet de pouvoir favoriser l'esquimautage et la navigation vent de face. L'autre côté de la lame, désignée comme la face de puissance, a une arête surélevée le long de la ligne centrale de la lame. Cette face nervurée est qualifiée de "face de pale de puissance" ; elle possède une crête surélevée le long de la ligne centrale de la pale, ce qui permet d'éviter le claquement de la pale et d'effectuer des coups de pagaie plus puissants. Ces deux côtés réunis offrent une pagaie à la fois silencieuse et puissante. Les pagaies aléoutiennes ont les pales en forme de feuille de laurier. La particularité de l'aléoute pour la face avec dièdre est que les pans ne sont pas plats mais incurvés, ce qui augmente la surface dans l'eau. Chaque surface ayant une spécificité bien propre. C'est comme avoir une pagaie en deux puissances différentes.

En ce qui concerne la longueur, les pagaies aléoutiennes doivent être environ 10 cm (ou 4 pouces) plus longues que les pagaies groenlandaises. Les longueurs standard proposées sont 220, 225, 230, 235 et 240 cm, avec d'autres longueurs disponibles sur demande.

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Matériaux et Techniques de Fabrication Artisanale

La construction d'une pagaie aléoutienne artisanale est un processus méticuleux qui requiert une attention particulière aux matériaux et aux techniques. Les matériaux traditionnels, tels que le bois, sont privilégiés pour leur flexibilité et leur capacité à être sculptés avec précision.

Certaines constructions s'effectuent en lamellé-collé de planches, comme des planches de samba, achetées chez L-M. Le collage s'effectue à la colle polyuréthane extérieur. Des pièces de hêtre sont collées en extrémité avec de l'araldite rapide, parce que le samba est très tendre et fragile. Une finition vernie est souvent appliquée. Pour les protections des pelles, il est courant de préparer des renforts en époxy chargé. Les renforts sur les bords étaient en os à l'origine des temps, et sont en époxy aujourd'hui.

La nouvelle pagaie Aleutian peut être fabriquée en cèdre rouge de l'Ouest massif. Elle est très légère avec une couche de carbone intégrée qui lui confère une résistance et une stabilité significatives. La stratification de carbone de cette pagaie Aleutian fait appel à des développements scientifiques innovants en matière de matériaux et de traitement, issus d'une collaboration avec un laboratoire universitaire. Le manche est souvent triangulaire arrondi, avec un renfort en pin.

Le poids d'une pagaie standard en cèdre rouge de l'Ouest se situe normalement entre 600 et 950 grammes, mais le plus souvent entre 650 et 850 grammes. Il est important de noter que chaque morceau de bois est différent, avec sa propre densité, son poids et sa couleur. La couleur des pagaies huilées varie également du rouge très clair au brun très foncé. Ainsi, en ce qui concerne la couleur, les photos de la pagaie sont plus ou moins illustratives. Une finition à l'huile est souvent privilégiée. Pour l'entretien, il est conseillé d'huiler au SATOLEO avant la toute première sortie.

Les Défis de la Sculpture et de la Précision

La réalisation d'une pagaie aléoutienne présente des défis spécifiques, notamment la sculpture des formes concaves et le respect de l'équilibre. La réalisation de forme concave est peu aisée. Pour creuser proprement une des faces de chaque pale, l'outil peut varier. Certains suggèrent que leur outil personnel pour cela est simplement une roulette à pizza (sérieux).

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Pour le bord d'attaque des pelles, la question se pose de savoir s'il faut chercher à obtenir quelque chose de plutôt aigu ou adoucir les angles. Les bords des pelles peuvent être droits, mis à part l'angle qui est légèrement poncé afin de le "casser". Cela souligne l'intérêt de rajouter des renforts sur les bords.

Un noeud très mal placé dans une des pales peut obliger à changer les plans initiaux, démontrant la nécessité d'une sélection minutieuse du bois et d'une adaptabilité des artisans. Il est essentiel de faire des tests avant de prendre une décision hasardeuse et regrettable. En plus, on peut découvrir et/ou inventer des trucs. Concernant la teinture du bois, il est possible de teinter le bois avec des colorants, mais il est crucial d'éviter les colorants à base d'eau, et sauf erreur, l'acrylique est une résine en phase aqueuse sur laquelle ensuite pas grand-chose n'accrochera.

Comparaison et Distinction avec d'Autres Pagaies Traditionnelles

Pour mieux appréhender la spécificité de la pagaie aléoutienne, une comparaison avec d'autres types de pagaies traditionnelles est éclairante.

La pagaie groenlandaise, par exemple, dans sa traduction gorenlandaise en pin maritime d'une pièce, peut présenter une face plate qui est particulière à utiliser mais puissante. D'autres préfèrent la face avec dièdre qui accroche mieux. Une pagaie lamellée collée peut servir de secours car elle est plus courte, quasiment de même forme mais plus fine. Une pagaie groenlandaise en lamellé collé faite maison peut offrir un bon rendement, sans être une pagaie de compétition.

La pagaie tempête, quant à elle, est très courte et utilisée en pagayage alternatif. Les pagaies tempêtes sont des pagaies groenlandaises plus courtes au niveau du manche qui est presque inexistant. Les pales sont "plates" et arrondies au bout.

La pagaie aléoutienne, par ses pales asymétriques et sa forme de feuille de laurier avec des pans incurvés, se distingue comme un outil unique, conçu pour une efficacité maximale dans les eaux des îles aléoutiennes.

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