La Faluche : Une Tradition Étudiante Ancrée dans l'Histoire et les Rites Festifs

La faluche, ce large béret que les étudiants arborent fièrement en soirée, est bien plus qu'un simple couvre-chef. Elle est la coiffe traditionnelle des étudiants de France et remplace la toque datant du Moyen Âge, se distinguant par son velours noir et les décorations qui y sont apposées. Les faluchards, les porteurs de cette coiffe, cultivent une tradition riche en histoire, en codes et en rituels, souvent méconnus du grand public et parfois auréolée d'une réputation sulfureuse. Au-delà des mythes et des légendes qu'ils entretiennent volontairement, la faluche et le mouvement faluchard représentent une confrérie estudiantine mixte, unissant les jeunes autour de valeurs de solidarité, d'entraide et de célébration.

Un Symbole Visuel de l'Identité Étudiante : La Faluche et ses Insignes

Le béret des faluchards, reconnaissable entre tous, se décore de pin's et de rubans aux couleurs de leur ville et de leur filière, retraçant ainsi la vie de l'étudiant. À l'origine portée vierge, la faluche s'est peu à peu enrichie de décorations diverses, incluant un ruban circulaire et d'autres rubans variés, dont le placement et la signification ne sont jamais anodins. Un code écrit permet d'assurer une homogénéité au sein du mouvement faluchard afin que chaque étudiant puisse "lire" la faluche et ainsi connaître le parcours de chaque personne, ses expériences et ses traditions. Ce code, respecté partout en France, fait des couleurs et des insignes des éléments clés pour comprendre l'histoire personnelle et étudiante de chaque porteur.

Les insignes les plus officieux, dédiés à l'alcool et au sexe, sont propices à toutes les légendes, d'autant que la faluche colporte ses propres mythes, renforçant l'aura de mystère autour de cette confrérie. Les insignes portés sur le circulaire sont brodés, et les parties personnelles et étudiantes sont inversées dans certaines traditions locales, comme chez les Toulonnais. La diversité des filières se reflète également dans la faluche elle-même ; les plus trash d'entre eux, les bérets de velours, sont réservés aux filières de santé, par exemple. Les faluchards d'une même filière se distinguent par un ruban aux couleurs spécifiques de leur cursus, cousu sur la circonférence de la faluche, tandis que d'autres insignes se trouvent vers son centre, aux couleurs de la filière. Le pompon est un élément distinctif, même si certains usages locaux, comme à Toulon, précisent de ne pas l'arborer.

Les Faluchards : Une Confrérie Organisée autour de la Fête et des Traditions

L'organisation falucharde n'a ni l'existence légale d'une association, ni l'emprise d'une secte ; il s'agit d'une confrérie estudiantine mixte où le bouche-à-oreille précède la cooptation. Les initiés cultivent volontairement le secret et alimentent les fantasmes autour des baptêmes et des rites d'intégration. Les faluchards se rassemblent généralement pour faire la fête, leurs rendez-vous hebdomadaires étant des occasions de fraterniser. Le couvre-chef se porte principalement dans les bars, où les plus assidus se retrouvent chaque semaine. Par exemple, à Toulon, chaque jeudi soir, une poignée de jeunes se retrouvent à la terrasse du pub situé en face de la gare, pour siroter leur demi ou leur verre de chouchen, arborant leur faluche truffée de pin's et autres fanions. Les valeurs qui les réunissent sont la solidarité, l'entraide, la bouffe et la boisson, complétées par une connaissance "jukeboxienne" de la chanson paillarde, faisant d'eux une "bande de joyeux drilles".

Au sein de chaque filière d'études et dans la plupart des grandes villes universitaires françaises, les faluchards dépendent la plupart du temps d'une association étudiante de filières, d'une corporation ou d'un bureau des élèves. Chaque filière est dirigée par un grand chambellan et un grand maître qui sont responsables des événements festifs et sont désignés comme garants des traditions, du bon déroulement des baptêmes et du comportement des faluchards. Leur insigne est une croix, sur laquelle se trouve inscrit "au mérite", qu'ils portent au bout d'un ruban de la couleur de la filière qu'ils représentent. Selon les traditions locales, le Grand-Maître (GM) est parfois appuyé par un Grand-Chambellan (GC) qu'il choisit ou qui est élu. Certaines villes élisent aussi un grand délateur "qui s'occupe de punir ceux qui font le bordel", comme l'explique un ancien grand maître de la faluche niçoise. Il existe également des ordres au sein de la faluche, créés au gré des années, tels que les chevaliers.

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L'appartenance à la faluche va souvent au-delà des années d'études ; les faluchards restent en général très soudés même après leurs études, et pour beaucoup, être faluchard ne "sert" strictement à rien si ce n'est à tisser des liens durables. La faluche offre un moyen de rencontrer d'autres personnes facilement dans n'importe quelle ville, comme l'explique Nicolas, un faluchard toulonnais. Même si les faluchards de Toulon ne sont plus étudiants pour la plupart, ils continuent de se retrouver, incarnant l'adage "Faluchard un jour…".

L'Héritage Historique de la Faluche : Un Parcours Mouvementé

Les premières traces de la faluche remontent à 1880, selon la légende. À cette date, des assemblées générales des étudiants se forment dans les grandes villes de France. L'histoire de la faluche est intimement liée à un congrès international d'étudiants qui s'est tenu à Bologne en 1888 pour le 800e anniversaire de son université. Des Parisiens, mandatés tout à la fois par l'Association générale des étudiants de Paris et le Président de la République Sadi Carnot, décident de partir pour Bologne pour y assister. Là-bas, tous les étudiants de chaque pays affichent un signe distinctif avec leurs tenues originales et pittoresques, propres au folklore estudiantin traditionnel. Cependant, la délégation française se présente habillée en bourgeois, comme les étudiants parisiens de cette époque, et détonne, paraissant misérable au milieu de cette foule bigarrée.

Face à cette situation, les Français reçoivent des mains des Italiens une "orsina", une coiffe bolognaise créée pour l'occasion par l'Alma Mater. Cet acte les amène à réfléchir à adopter une coiffe distinctive française. À leur retour dans la mère patrie, ils adoptent un béret en velours noir, qui devient rapidement la Faluche. Le 25 juin 1888, lors du retour de la délégation à Paris, que la faluche est réellement lancée. Son port s'est généralisé lors du VIe centenaire de l'université de Montpellier, qui eut lieu du 22 au 25 mai 1890. C'est lors de ce même anniversaire de l'université de Bologne qu'est imaginée une association internationale d'étudiants.

Parallèlement, en 1889, un congrès universitaire se tient à Paris pour le centenaire de la Révolution française. Un étudiant italien y publie une lettre dans le Réveil du Quartier Latin, lançant la proposition de créer une Fédération internationale des étudiants. Son appel est entendu, et le 10 août 1889 se tient à Paris une conférence à laquelle participent des étudiants de nombreuses universités européennes. Cette première association internationale festive et fraternelle du monde se nommera la "Corda Fratres", créée en 1898 et prospérant jusqu'aux années 1914-1915, comptant jusqu'à plusieurs dizaines de milliers d'adhérents répartis sur les cinq continents. Ses quatre plus importantes sections sont la française, l'hongroise, l'italienne et la roumaine.

Cependant, en 1907, à Lille, les Associations générales d'étudiants de Bordeaux, Dijon, Lille et Lyon rejettent les tutelles italienne comme parisienne, créant effectivement une organisation indépendante nationale : l'Union nationale des associations générales d'étudiants de France-UNAGEF, prémices de l'UNEF. Les cinq membres du Bureau national élu à cette occasion posent en Faluche sur la photo officielle, Paris rejoignant l'UNEF en 1909. Le fait que le cinquième congrès de la Corda Fratres se tienne à Bordeaux du 1er au 8 septembre 1907 suggère que la rupture avec les étudiants de France, la Faluche, n'est pas complète.

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Durant l'occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, le port de la faluche est interdit, avec une tolérance le jour de la Saint Nicolas. Elle est jugée trop nationaliste, les Allemands y voyant un moyen de rassemblement et de résistance, notamment grâce à un système de messages codés avec les insignes. Des étudiants de l’Institut agronomique, en faluche, s'apprêtaient d'ailleurs à défiler sur les Champs Élysées le 11 novembre 1940 pour fleurir la Tombe du Soldat inconnu.

Après une période de déclin, notamment après Mai 68 où elle fut même élevée au rang de "secte sympathique" par certains, la faluche disparaît un temps, puis ressort des placards au début des années 1980 sous l'impulsion des étudiants en médecine.

Codes et Rites : Le Fonctionnement de la Confrérie Falucharde

Le mouvement faluchard est régi par des codes et des traditions qui assurent son fonctionnement et la pérennité de ses rites. Les codes, d'abord transmis oralement, divergeaient selon les universités. C'est pourquoi une synthèse fut faite à Lille le 8 mars 1986, celle-ci étant inspirée du code toulousain. Il fut adopté comme code national en décembre 1986 à Toulouse, et c'est à ce moment-là que débute la notion de Grand Maître. Puis, en 1988, lors du centenaire de la Faluche à Reims, un nouveau code plus complet, tenant compte des particularités montpelliéraines, est édité. La même année a lieu le congrès des 100 ans de la faluche, à Reims.

Le baptême faluchard est le rite initiatique pour entrer dans la communauté, où les "initiés" consacrent les "impétrants". Impossible en revanche de faire raconter à un faluchard les défis qu'il a dû réaliser lors de son baptême, la loi du silence étant une tradition forte. Le rituel est basé sur des jeux d'alcool pour ceux qui en boivent, sur la connaissance de chansons paillardes, et sur l'historique de la faluche. Il faut aussi savoir "lire la faluche", ce qui sous-entend la connaissance des codes et des insignes. À Poitiers, il n'y a pas de serment à la fin du baptême, et les officiants sont désignés par vote par les Toulonnais. Le Grand-Chambellan (GC) qu'il choisit joue un rôle clé dans la préparation et l'administration des "sanctions" pendant les baptêmes.

Les grands maîtres et les grands chambellans sont les garants de ces traditions et veillent au bon déroulement des événements. Les faluchards ont des règles strictes en ce qui concerne le port de leur coiffe : un faluchard ne se découvre pour personne lorsqu'il est "en faluche", sauf pour saluer un autre faluchard, en signe de respect ou d'amitié. Le Grand Maître est là pour veiller à l'application des codes et pour prendre des mesures pour arrêter les dérives. Si une majorité de grands maîtres qui se prononcent sont d'accord, il est possible de destituer un responsable local qui n'assure pas ses fonctions comme il le devrait, ce qui constitue un garde-fou en cas de mauvaise gestion ou de laxisme.

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Réputation et Controverses : Démêler le Vrai du Faux

Une réputation sulfureuse auréole les faluchards, venant en partie des rumeurs qu'ils s'amusent à répandre, mais aussi des règles écrites dans le code national. "On raconte des bobards de défis extrêmes et dégueulasses, comme ça on éloigne les curieux", dit Charles, un faluchard en médecine à Créteil. En général, les défis se résument à des déguisements grotesques dans des lieux publics ou à des jeux d'alcool, mais la loi du silence qui entoure les baptêmes alimente les fantasmes et les critiques.

Leurs pratiques, notamment le baptême, flirtent avec le bizutage, qui consiste à amener une personne à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants, et qui est puni par la loi. Cependant, la corporation se défend de franchir la ligne rouge du bizutage. "On a pour règle de ne jamais faire quelque chose que l'on ne veut pas. C'est parfaitement possible de ne pas boire d'alcool par exemple, même pendant son baptême", affirme un faluchard parisien. Mais l'effet de groupe et la culture du secret créent un terreau fertile pour les dérives. "Tous les membres agissent dans le même sens. Cela peut les amener à faire des choses qu'ils jugeraient inacceptables individuellement", déplore Pascale Duval, porte-parole de l'Unadfi (Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu victimes de sectes). Les phénomènes de groupe peuvent prendre des proportions importantes si les responsables n'imposent pas de cadre strict.

Des dérives peuvent survenir, comme le cas d'une falucharde ayant fait un coma éthylique, pour lequel les grands maîtres lui ont retiré sa faluche pendant un an. Les faluchards ayant dépassé les limites peuvent se faire imposer des pin's de la honte, comme les pin's bouteille de champagne en cas de coma éthylique, ou Bacchus à l'envers en cas de conduite déshonorante en état d'ivresse. En fonction de la faute du faluchard et de la tolérance des grands maîtres, le membre fautif peut se faire retirer sa faluche, voire être exclu des fêtes, et donc de la corporation. Cela est déjà arrivé juste avant le confinement.

La mauvaise réputation est également nourrie par des accusations de sexisme et de culte du secret. Le code national indique par exemple que les faluchards qui regardent dans la faluche d'un autre membre doivent coucher avec lui. Marie-France Henry, présidente du CNCB (Comité National Contre le Bizutage), note aussi la solidarité des membres en cas de menace sur la corporation. "Nous avons reçu des propos insultants et violents de la part des faluchards strasbourgeois quand nous avons publié des choses contre eux en 2003", relate-t-elle. Le comité n'a recensé aucune plainte visant explicitement des faluchards, mais la pression entre les membres d'un groupe fermé peut rendre difficile le témoignage sur des pratiques internes. Les faluchards, très soudés, peuvent décider de garder le silence pendant longtemps.

Malgré ces critiques, les faluchards tentent de changer cette perception. "On est conscient de notre mauvaise réputation et on essaie de la changer. C’est rare que notre groupe soit valorisé", soupire Antonin Nourisson, président de l'Association lutécienne falucharde (ALF) à Paris. Pour eux, "aucune règle ne contredit et ne doit contredire la loi. Il est nécessaire que chacun puisse aller en justice librement et parler des dérives subies".

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