Le paysage social et politique turc est traversé par une ligne de fracture profonde, dont le foulard islamique est devenu l'objet central d'une bataille politique persistante. Cette tension s'incarne particulièrement dans la figure d'Emine Erdogan, l'épouse du président turc, dont l'apparence voilée constante et son rôle public ont cristallisé les peurs des laïques et les aspirations d'une partie de la population conservatrice. L'opposition entre le port du voile, perçu par certains comme un étendard islamiste, et l'exigence d'une "tête nue" dans certains espaces publics, au nom du principe de laïcité, révèle les paradoxes et les luttes identitaires qui façonnent la Turquie contemporaine.
Le Foulard en Turquie : Un Symbole Complexe de Conflit et d'Identité
Le port du foulard en Turquie est bien plus qu'une simple question vestimentaire ; il est ancré dans des décennies de débats idéologiques et de confrontations sociales. La règle édictée par le conseil des universités dans les années 1980, qui interdit le port du voile islamique, a profondément marqué la vie de milliers de jeunes femmes. Comme chaque matin, Serap, une étudiante en anglais, en témoigne devant l'université Marmara d'Istanbul. Avant de passer le portique de sécurité, elle fait un détour par la cabine en préfabriqué, dans laquelle défilent des dizaines de jeunes filles voilées. Machinalement, elle dégrafe son foulard, d'un violet électrique assorti à ses baskets, le plie, se recoiffe devant un miroir. Elle peut alors aller en cours, fataliste, en affirmant : "On s'habitue."
Cependant, toutes ne s'y font pas. Ayse, par exemple, déclare : "L'an dernier, c'était pire, nous devions l'enlever dans la rue. Ils ont installé ces cabines, mais j'aimerais mieux qu'on ne me force pas à enlever mon foulard." À l'entrée, le vigile veille scrupuleusement au respect de cette règle, exigeant que l'attribut religieux, porté par 60 % des femmes de Turquie, soit banni des universités au nom du principe de laïcité. Le même régime s'applique aux fonctionnaires et aux femmes d'officiers de l'armée, qui doivent également apparaître tête nue. Ces restrictions sont devenues un symbole d'oppression pour les unes, et de libération pour les autres, dessinant une ligne de fracture au sein de la société turque. Certaines étudiantes attendent même les derniers mètres pour faire glisser le carré de tissu, et deux professeurs l'enlèvent directement dans leur voiture avant d'entrer sur le campus.
Cette réglementation stricte a des conséquences directes sur la scolarité et la carrière de nombreuses femmes. En effet, entre 1999 et 2001, plus de 5 000 enseignantes ont perdu leur emploi pour avoir refusé de retirer leur foulard, selon l'organisation Capital City Women’s Platform. De plus, pas moins de 50 000 femmes auraient été expulsées de l'université pour la même raison. De nombreux universitaires ont également été suspendus pour avoir refusé d’appliquer l’interdiction ou pour l’avoir publiquement critiquée. Presque toutes les membres de Capital City Women’s Platform, fondée en 1995, une ONG qui regroupe des intellectuelles musulmanes et pratiquantes, se sont retrouvées sans emploi ou ont dû interrompre leurs études à cause du foulard. Pour ces femmes, la loi sur l'interdiction du port du foulard est non seulement discriminatoire, mais constitue une forme d'oppression. Elles estiment que la religion est un élément important dans leurs vies et que le foulard est une question d'identité.
Emine Erdogan : Une Première Dame au Cœur des Tensions Laïques
Dans ce contexte tendu, Emine Erdogan, l'épouse de Recep Tayyip Erdogan, figure comme une personnalité emblématique. Toujours impeccablement voilée en public, elle incarne, pour les défenseurs de la laïcité kémaliste et les opposants à l'AKP, un symbole qui déplaît fortement. Son apparition constante avec le foulard a eu des implications concrètes, notamment en 2002, lorsque l'actuel président Ahmet Necdet Sezer a toujours refusé que les épouses de responsables de l'AKP (Parti de la justice et du développement) assistent aux réceptions officielles, en raison de leur tenue jugée rétrograde. Cette situation a été perçue comme une humiliation pour Emine Erdogan, femme du premier ministre, qui se voyait ainsi exclue de certains événements protocolaires. L'ironie de cette situation a été soulignée par les médias turcs lorsqu'en 2006, Emine Erdogan a mis son foulard islamique pour prendre le thé avec Laura Bush à la Maison-Blanche, alors qu'elle ne pourrait porter ce couvre-chef dans le palais du président turc Ahmet Necdet Sezer.
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L'éventualité qu'une Première Dame voilée accède au palais de Cankaya avait déjà "mis le feu aux poudres" en avril, lorsque la femme d'Abdullah Gül, Hayrunnisa Gül, aspirait à devenir la première dame voilée de la Turquie laïque. Des manifestants lors des grands meetings républicains avaient scandé : "Pas de femme voilée au palais de Cankaya !", s'appuyant sur les enseignements de Mustafa Kemal, le fondateur de la Turquie moderne, qui avait incité les femmes à se dévoiler, faisant de la présidence un bastion laïque.
Née dans la région très traditionnelle de Siirt, dans le sud-est de la Turquie, Emine Erdogan a grandi à Fatih, un quartier ultra-conservateur d'Istanbul, au sein d'une famille pieuse et modeste. Sa mère est analphabète et son père peu instruit, et elle-même n'a pas de diplôme, bien qu'elle aurait fréquenté une école d’art, la Mithat Pasa Aksam. Son engagement précoce pour la cause islamiste est notable : elle militait au sein de l'Association des femmes idéalistes, proche du parti islamiste Selamet, l'ancêtre de l'AKP, où elle a rencontré Recep Erdogan en 1977. Une anecdote personnelle rapportée par elle-même éclaire sa personnalité complexe : à l'âge de 15 ans, en rentrant d'un bal, son frère l'aurait giflée et forcée à porter le foulard. Un geste qui l'aurait, selon elle, poussée à songer au suicide, avant de se rétracter et d'accepter son voile après des lectures du Coran. Cette expérience souligne les mœurs patriarcales dont elle a hérité et son cheminement personnel avec le foulard.
L'Influence et le Rôle Public Controversé d'Emine Erdogan
Depuis l'accession au pouvoir de son mari en 2003, d'abord comme Premier ministre puis comme président, Emine Erdogan remplit pleinement son rôle de Première Dame. Âgée de 62 ans, elle est omniprésente, accompagnant son époux lors de tous les événements politiques, assemblées, déplacements à l'étranger (particulièrement dans les pays musulmans), et voyages humanitaires. Elle prend la pose auprès d’enfants et de femmes, reste toujours dans les pas de son époux, distribue des cadeaux dans les quartiers défavorisés. Son rôle est devenu si visible qu'elle a été désignée officiellement candidate à la présidentielle d'août 2014 par le parti islamo-conservateur, l'AKP, comme en témoignent les photos d'elle en larmes, assise à la droite de son mari, élevant presque Emine au rang de star dans le pays.
Cependant, cette omniprésence est également source de controverses et de critiques. En 2013, lors d’une réception à l’ambassade du Japon à Ankara, le député Kamer Genç du CHP (principal parti d’opposition de gauche face à l’AKP) a interpellé Emine Erdogan pendant son discours en criant : "Quel titre vous permet de parler ainsi ? Vous n’avez aucune position dans le protocole d’État !" Mine Kirikkanat, sociologue et journaliste turque, correspondante notamment en France pour le journal turc Cumhuriyet, explicite cette situation en 2014, affirmant qu'Emine Erdogan "se mêle absolument de tout ce qu’elle peut." La journaliste avait d'ailleurs été censurée après avoir rédigé un portrait satirique de la Première Dame pour le journal turc Vatan.
Des rumeurs persistantes prêtent à Emine Erdogan une influence politique considérable sur son mari, une perception difficile à prouver compte tenu du fait qu'elle accorde très peu d'interviews et que la liberté d'expression est limitée en Turquie. Certains lui attribuent la responsabilité de décisions politiques majeures. Par exemple, en 2004, c'est elle qui aurait supervisé la liste des candidats de l'AKP pour les élections municipales. La même année, suite à des doléances de femmes de députés AKP, elle aurait convaincu son mari de rendre l’adultère passible d’une peine de prison, un projet de loi qui, bien qu'encouragé par l'Union européenne dans le cadre d'une réforme du Code pénal, avait provoqué un tollé et l'amendement avait été retiré. Plus récemment, certains ont même lancé que, du fait de ses origines arabes du sud-est de la Turquie et de son engagement pour la cause palestinienne, Emine aurait influencé la politique étrangère d’Erdogan sur le monde arabe.
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Ces accusations d’influence politique sont cependant nuancées par certains experts. Ali Kizancigil, politologue franco-turc, estime qu'il y a "beaucoup d'autres facteurs plus importants dans la politique arabe de la Turquie" que l'influence d'Emine. Mine Kirikkanat ne pense pas non plus qu'elle "se mêle des grandes lignes de la politique étrangère," mais plutôt "pour des histoires de bienfaisance, de pitié, pour aider quelqu'un, oeuvrer pour la bonne cause dans le bon sens de l'islam qui aide ses fidèles." La sociologue Nilüfer Göle explique que ces rumeurs illustrent à la fois le machisme et la misogynie de la société turque, attribuant aux femmes des pouvoirs qu'elles n'ont pas toujours : "On attribue toujours des pouvoirs que ces femmes-là n'ont pas. Ça s'exprime à la manière, parfois, orientale ou à la manière occidentale. Ou bien, on parle des apparences des femmes, tout le temps, ou bien, on parle des choses occultes, des rumeurs qu'on ne peut pas vraiment vérifier."
Entre Tradition, Modernité et Critiques : Le Paradoxe d'Emine Erdogan
Emine Erdogan cultive une apparence austère mais moderne, qui détonne par rapport aux normes. Nilüfer Göle, sociologue franco-turque, note que son style - jupe longue mais cintrée à la taille, chemisier serré jusqu’aux poignets mais chaussures à hauts talons - n'est "ni occidental, ni tout à fait 'dans les habitudes des femmes anatoliennes ou musulmanes des années 1970'." Elle représente ainsi l'émergence d'une nouvelle classe conservatrice en Turquie. Elle n'est pas représentative de l'islam conservateur traditionnel de la femme au foyer, mais plutôt d'une femme active à sa manière.
Bien qu'elle milite en apparence pour la place des femmes en politique, souhaitant l'abaissement des frontières entre femmes voilées et non voilées, et dénonçant les crimes d’honneur comme des "actes odieux" ou se positionnant contre le mariage des enfants, elle n'est pas pour autant féministe dans un sens occidental. Mine Kirikkanat souligne qu'elle est toujours "dans un discours conservateur associant la femme à une mère." En 2016, ses propos concernant les harems ottomans, qu'elle qualifiait d'"école pour préparer les femmes à la vie," ont d'ailleurs créé la polémique.
Cependant, cette pseudo-morale conservatrice a été entachée par des révélations sur un certain appétit de la Première Dame pour les produits de luxe. Elle est connue comme une amatrice de thé blanc, dont le prix peut atteindre 1 800 € le kilo, qu’elle sirote dans son immense palais présidentiel à Ankara, dont les frais d’entretien annuels s’élèvent à 37,5 millions d’euros. En 2015, lors d’une visite à Bruxelles, elle aurait même fait privatiser plusieurs magasins de grandes marques de la rue Louise, alimentant les critiques sur une déconnexion avec la vie des citoyens ordinaires.
Malgré son engagement public pour la "bonne cause dans le bon sens de l'islam," Emine Erdogan est perçue par une partie de la population comme cristallisant la haine contre son mari, Recep Tayyip Erdogan, dont le style de gouvernance est jugé de plus en plus autoritaire. Ali Kizancigil fait le parallèle avec un machisme ambiant, où "quand un homme commence à faire n’importe quoi, on a tendance à dire, 'c’est sa bonne femme qui le pousse'."
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La Bataille du Voile : Origines et Conséquences des Interdictions
L'histoire récente de la Turquie est marquée par des décisions politiques drastiques concernant le voile. Si depuis la création de la République turque séculière en 1923, le port du foulard islamiste était découragé mais toléré, tout a changé en 1997. Sous la pression des militaires, le gouvernement a interdit le port du foulard dans les universités et les institutions publiques. Cette interdiction a confronté des milliers de femmes à un choix déchirant : le foulard ou la carrière.
Les conséquences de cette interdiction ont été profondes. De nombreuses jeunes filles, comme Neslihan, qui porte un voile austère depuis l'âge de 12 ans, ont été déscolarisées. Elle raconte le dilemme posé par son père : "Soit tu enlèves ton voile et tu vas à l'école, soit tu restes à la maison." Refoulée de l'université, elle a tenté de contourner la règle en portant un large bonnet sur la tête pour masquer son foulard. D'autres étudiantes ont même porté une perruque dans les établissements turcs pour se conformer. Neslihan, brillante élève, a finalement obtenu une bourse et un master de sciences politiques en Suède, se disant qu'elle "ne pouvai[t] plus vivre ici."
C'est ainsi que des étudiantes voilées ont pu s'exiler en Europe ou aux États-Unis, à condition d'en avoir les moyens, car elles étaient exclues du système éducatif turc. C'est le cas de deux des filles de Recep Tayyip Erdogan, qui sont parties dans l'Indiana pour leurs études. Cette situation alimente un sentiment d'injustice. Havva, 20 ans, qui a abandonné l'université, estime que "quand on vous force à enlever ce voile, en réaction, ça devient une affaire de principe. Je veux que ni mes parents ni l'État ne décident de ma façon de m'habiller. Je me sens comme violée."
Le régime laïque est souvent perçu comme discriminatoire à la porte des universités où les jeunes filles doivent se découvrir. Fatma s'écrie : "Notre liberté est limitée, nos droits sont opprimés." Cette stigmatisation et ce sentiment de persécution nourrissent la révolte des jeunes musulmanes, sur laquelle prospèrent les partis d'inspiration islamiste. C'est en s'opposant à cette réglementation sur le voile que le mouvement islamiste s'est politisé en Turquie, gagnant en visibilité à la fin des années 1980 lorsque les mouvements étudiants ont commencé à défendre le droit à porter le voile, comme l'explique Nilüfer Narli, sociologue à l'université Bahçesehir d'Istanbul et spécialiste de l'islam politique.
Pour l'ONG Capital City Women’s Platform, la loi sur l’interdiction du port du foulard est non seulement discriminatoire, mais elle constitue une forme d’oppression. Elles "essay[ent] d’offrir une autre voie aux femmes religieuses," insistant sur le fait que "la religion est un élément important dans nos vies" et que "le foulard est pour nous une question d’identité." Même si elle ne porte pas le voile, Liz Erçevik Amado estime que l'interdiction devrait être levée, tout en reconnaissant que "l'islam dit qu'il faut s'éduquer," ce qui rend la décision de sacrifier les études pour le foulard "exagérée" pour certaines.