La danse espagnole, riche de ses traditions et en constante évolution, voit émerger des figures qui, tout en respectant son essence, la propulsent vers de nouveaux horizons. Parmi ces artistes novateurs, Rocío Molina, Patricia Guerrero et Israel Galván se distinguent par leur approche unique et leur contribution significative au renouvellement du flamenco et de la danse espagnole en général.
Rocío Molina : L'avant-garde réinventée du flamenco
Chorégraphe iconoclaste, Rocío Molina, née à Malaga en 1984, a inventé son propre langage chorégraphique. Dès l'âge de trois ans, elle commence à danser et esquisse ses premières chorégraphies à sept ans. À 22 ans, elle présente sa première œuvre, Entre paredes (Entre les murs). Ce projet sera le premier d’une longue série de créations personnelles, caractérisées par une approche curieuse et transgressive d’un flamenco qui sort des sentiers battus. Son travail est basé sur la tradition réinventée du flamenco, respectant son essence tout en embrassant l'avant-garde. Radicalement libre, elle combine dans ses pièces virtuosité technique, recherche contemporaine et risque conceptuel. N’hésitant pas à tisser des alliances avec d’autres disciplines et artistes, ses chorégraphies sont des événements scéniques uniques qui s’inspirent d’idées et de formes culturelles allant du cinéma à la littérature, en passant par la philosophie et la peinture. Créatrice infatigable, elle a signé des œuvres marquantes telles que El Eterno Retorno (2006), Turquesa como el limón (2006), Almario (2007), Por el decir de la gente (2007), Oro viejo (2008), Cuando las piedras vuelen (2009), Vinática (2010), Danzaora y vinática (2011), Afectos (Affections) (2012) et Bosque Ardora (Forêt d’Ardora) (2014), Caída del Cielo (Tombé du ciel) (2016) et Grito Pelao (2018), ‘Inicio (Uno)’ Un fragment de Trilogía sobre la guitarra (2020), ‘Al fondo riela (Lo Otro del Uno)’ A Fragment of Trilogía sobre la guitarra (2020), ‘Vuelta a Uno’ A Fragment of Trilogía sobre la guitarra (2021), ‘Carnación’ (2022).
À 26 ans, le ministère espagnol de la culture lui décerne le prix national de la danse pour « sa contribution au renouvellement du flamenco et pour sa polyvalence et sa force en tant qu’interprète capable d’aborder les registres les plus divers avec liberté et courage ». Depuis 2014, elle est associée au Théâtre national de Chaillot, à Paris, où elle a créé, en novembre 2016, Caída del Cielo. Rocío Molina, danseuse aux multiples facettes, est l’une des artistes espagnoles ayant la plus grande exposition internationale. Ses œuvres ont été jouées dans de nombreux théâtres et festivals de renom dans le monde entier. En 2022, la Biennale de Venise lui a décerné le Lion d'Argent pour récompenser son talent exceptionnel. À l’occasion de cet événement, l’artiste présentera au Teatro Alle Tese de Venise, ce mercredi 27 juillet, en première mondiale, son nouveau spectacle intitulé “Carnación”, accompagnée de Niño de Elche, une collaboration avec Olalla Alemán, Pepe Benítez, Maureen Choi et le chœur Cantori Veneziani et pour la mise en scène de Juan Kruz Díaz de Garaio Esnaola, le célèbre créateur basque qui a grandi sous la direction de Sasha Waltz, en Allemagne.
Lors du Festival Flamenco de Nîmes, Rocío Molina a présenté pour la première fois en France sa trilogie sur la guitare sur une même journée. Rocío Molina et le guitariste Rafael Riqueni dans "Inicio (Uno)". Première partie de sa trilogie présentée dimanche 12 janvier au théâtre de Nîmes. Rappelons que l'artiste, originaire de la province de Malaga, remporte en 2010 le prix national de danse du Ministère de la Culture espagnol. Elle est considérée comme la plus grande danseuse de flamenco et n'a de cesse de réinventer le genre avec une danse audacieuse et libre.
Patricia Guerrero : Entre tradition et expérimentation
Danseuse précoce et surdouée, Patricia Guerrero (Albayzín, Grenade, 1990) est une artiste multi-primée, prix Desplante, Biennale de Séville, Max Awards. Elle apprend la danse chez elle. Elle a tout juste trois ans quand elle commence à se former dans l’école de sa mère, María del Carmen Guerrero. Elle complète petit à petit sa formation auprès de nombreux et très différents maîtres, assimilant la danse classique et le classique espagnol en même temps que la danse flamenca. Outre cet apprentissage précoce, elle monte très rapidement sur scène, sa première représentation publique a lieu à la Peña La Platería alors qu’elle a tout juste 8 ans. En 2005, elle gagne le Concours d’Art Flamenco de la Ville de Ubrique et en 2007, à 17 ans à peine, elle remporte le prestigieux prix Desplante du Festival Internacional de Cante de las Minas (La Unión). Consacrée en octobre 2021 par le très prestigieux Premio National de Danza, Patricia Guerrero s’est révélée ces dernières années comme une chorégraphe incontournable du flamenco contemporain. Que ce soit dans la performance Tientos al tiempo ou comme soliste du ballet national d’Espagne, sa technique et son talent à entremêler tradition et expérimentation ont participé à faire de Patricia Guerrero une figure de proue de sa génération. En juin 2022 Patricia Guerrero présentera sa nouvelle création.
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En 2010 elle présente son premier spectacle, Desde el Albayzín, avec lequel elle joue dans de nombreuses villes européennes. En même temps, Carlos Saura fait appel à Patricia Guerrero pour danser comme soliste dans Flamenco Hoy, un spectacle qui tournera sur les plus grandes scènes mondiales comme celles du City Center de New-York. Le prestigieux cinéaste fait de nouveau appel à elle pour le tournage de son film Flamenco, Flamenco. En 2011, Patricia Guerrero devient première danseuse du Ballet Flamenco d’Andalousie sous la direction de Rubén Olmo. En 2013 elle joue pour la première fois au Théâtre Alhambra de Grenade sa seconde création, Latidos del agua. En 2014, Belén Maya sollicite Patricia Guerrero pour son spectacle Los invitados. D’autres grandes figures du flamenco font aussi appel à Patricia en tant qu’artiste invitée. En 2015, elle présente Doce Tiempos au Festival Itálica, où elle partage la scène avec le danseur contemporain Raúl Heras. Dans Catedral, spectacle présenté la première fois en 2016 à la XIXe Biennale de Séville, elle se met entre les mains d’un grand metteur en scène, Juan Dolores Caballero. En quête d’intériorité, physique et esthétique, Patricia Guerrero plonge au cœur des codes et langages théâtraux et commence à travailler, via la danse, à l’élaboration de personnages.
Depuis Patricia Guerrero est artiste associée au 104 de Paris et propose une performance « Tientos al Tiempo » avec Pablo Valbuena mêlant les arts visuel et la danse. Où ? Quand ? « Dans l’obscurité d’un grand plateau, une armée de néons répond au doigt et à l’œil à l’autorité d’une danseuse et de son complice cantaor. Né de la rencontre entre Pablo Valbuena, artiste plasticien fasciné par les jeux d’espace, et la danseuse de flamenco Patricia Guerrero, Tientos al Tiempo offre une performance chorégraphique et numérique où les jeux de lumières et de sons bouleversent l’appréhension du geste. Avec une docilité presque magique, les grands tubes de lumière disposés en fond de scène réagissent aux claquements des talons et aux envolées lyriques du cantaor laissant voir par flashs les ondulations sensuelles de la danseuse. Dans le dialogue entre les sens et les techniques, le flamenco - qui se pratique traditionnellement en solitaire - change d’échelle, s’étend à la mesure des rayons de lumière, et épouse la singularité du lieu qui l’accueille jusque dans ses moindres recoins. Avec sa nouvelle pièce « Deliranza » La lauréate du dernier Prix National de Danse réaffirme son style sans préjugés ni étiquettes - Mercedes L.
Avec quatorze artistes au plateau, danseurs, musiciens et chanteurs, Patricia Guerrero relève, de nouveaux défis chorégraphiques sur une musique originale de Dani de Morón. Une Production Compagnie Patricia Guerrero et Endirecto FT S.L. À l’automne 2023 Patricia Guerrero collabore avec le chorégraphe et danseur Alfonso Losa dans un nouveau spectacle accompagnés sur scène par le guitariste Francisco Vinuesa et les chanteurs Sandra Carrasco et Ismael el Bola. Un défi partagé, ouvert et libre.
Israel Galván : Le "Nijinsky du flamenco"
Héritier d'une tradition séculaire du flamenco, Israel Galván, né à Séville en 1973, en bouleverse cependant tous les codes et invente un art d'exception. La presse espagnole n'a pas tardé à le qualifier de « Nijinsky du flamenco ». Et le philosophe Georges Didi-Huberman, qui lui a consacré tout un ouvrage, voit en lui « le danseur des solitudes » : « on comprend, à regarder Israel Galván, que danser revient peut-être à offrir ses solitudes comme autant de paradoxes jetés en bouquets, en multiplicités ». Loin des grands ballets collectifs grâce auxquels Antonio Gades, dans les années 1970 et 80, a redonné une forme de dignité à un art folklorisé, Israel Galván renoue pour sa part avec une tradition plus épurée, solitaire, même s'il se sent, dit-il, « comme une jarre pleine de fantômes ».
Israel Galván de los Reyes apprend la danse dès l'enfance avec son père, le danseur José Galván, et sa mère, la danseuse Eugenia de los Reyes, qu'il accompagne lorsqu'ils se produisent dans les tablaos andalous. Adolescent, il se rêve toutefois davantage en joueur de foot qu'en bailaor, et il faudra toute l'insistance paternelle pour l'obliger à continuer la voie du flamenco. Israel Galván ne se contentera pas pour autant de perpétuer une tradition, mais d'en bouleverser les codes. S'il fait ses classes auprès de Manuel Soler et de Mario Maya, grand pédagogue et chorégraphe, dont il intègre la compagnie en 1994, Israel Galván affirme sa singularité quelques années plus tard avec les créations de ¡Mira! Los zapatos rojos (1998) et de La Metamorfosis, spectacle inspiré de l'univers de Kafka (2000). Auprès de lui, déjà, un exceptionnel conseiller de l'ombre, le poète, dramaturge et plasticien Pedro G. Romero, d'une culture encyclopédique, qui connaît sur le bout des doigts l'histoire des avant-gardes artistiques. Et qui déclare : « Face à un panorama qui se limitait à deux voies, le canon inventé et l'affectation moderne, Israel Galván défait le chemin rebattu. Face à qui souhaite maintenir un statu quo classique et canonique, il retourne le canon pour nous offrir un flamenco "conceptiste" et baroque. Face à qui introduit des idiotismes de la danse moderne et contemporaine, du jazz et du folklore, il propose de reconstruire une danse flamenca moderne. »
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En 2004, il crée successivement Arena et La Edad de oro, qui lui valent enfin la reconnaissance de la critique et des spécialistes du flamenco. Porté par le chant de Fernando Terremoto, La Edad de oro (L'Age d'or) est un hommage assumé aux icônes de l'Age d'or qui ont porté la danse et le chant flamencos à leur apogée, entre la fin du XIXe siècle et les années 30. Un an plus tôt, Arena évoquait l'univers de la tauromachie et l'art du torero, dont le grand Belmonte a été une figure de proue. Parfois ironique, voire même burlesque, Israel Galván fait sienne la prise de risque et l'immobilité qui plane juste avant la précipitation du geste.
Lors du Festival Flamenco de Nîmes, Israel Galván revisite sa pièce culte La Edad de Oro créée il y a 20 ans. Une chorégraphie qui fait référence à cette période qui va de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 30, et durant laquelle le cante et le baile sont en plein essor.
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