L'univers des armes de poing réglementaires de la fin du XIXe siècle offre une plongée fascinante dans une ingénierie de précision, souvent méconnue du grand public. Parmi les pièces les plus emblématiques qui suscitent l'intérêt des collectionneurs et des tireurs sportifs figurent le révolver d'ordonnance suisse modèle 1882 et le célèbre révolver Nagant modèle 1895. Si ces deux armes partagent une époque commune et une philosophie de service militaire, leurs conceptions, leurs trajectoires historiques et leurs statuts juridiques actuels diffèrent sensiblement.
Origines et contexte de développement
Le révolver d'ordonnance suisse M. 1878 était jugé trop volumineux et trop lourd par les autorités helvétiques. En conséquence, l'arrêté du Conseil fédéral du 27 septembre 1878 prévoyait l'étude d'un revolver plus léger, incluant une réduction de calibre à 7,5 mm. En complément de son arrêté du 5 mai 1882 relatif à l'introduction d'un revolver léger, le Conseil fédéral approuva le 25 novembre 1882 tous les détails de l'ordonnance. Les premières livraisons de la Fabrique fédérale d'armes de Berne à l'Intendance fédérale du matériel de guerre eurent lieu au printemps de 1883.
Le révolver suisse se distingue par une modularité exemplaire. On peut diviser les revolvers d'ordonnance en deux groupes principaux : le modèle 1882, avec des plaquettes de crosse en ébonite noire jusqu'à 20 000 environ et des plaquettes de poignée en bois (noyer) comprises entre 20 001 et 37 254, et une version simplifiée, le 1882/29. La calotte du revolver fut pourvue, en plus de l'anneau de suspension, d'un logement rectangulaire pour ajuster un étui-crosse.
À l'opposé, le révolver russe Nagant modèle 1895 représente une approche différente de l'étanchéité. Le mécanisme Nagant se caractérise par un barillet qui avance au départ du coup pour assurer l'étanchéité avec l'arrière du canon. Cette particularité technique le rend redoutablement efficace quand il est doté d'un silencieux, un aspect qui a contribué à sa légende bien au-delà de sa période de service initiale.
Évolution technique et système Abadie
Une amélioration cruciale fut apportée au modèle 1882 en 1886 avec l'introduction du système Abadie, conçu par M. Decherin de Saint-Etienne, France. Ce système assure la sûreté en neutralisant le chien lorsque la portière de chargement est ouverte, tout en permettant la rotation du barillet par pression sur la détente pour charger et décharger l'arme. Cette conception ingénieuse, typiquement suisse, facilite le démontage, qui se fait aisément dans l'ordre des chiffres frappés sur les pièces.
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En 1886, le canon octogonal du révolver suisse fut également pourvu d'un épaulement cylindrique de 2 à 3 mm de long pour permettre un meilleur ajustage et serrage. Les tolérances au calibre 7,5 mm sont comprises entre 7,45 et 7,60 mm. L'encoche de mire est placée à 12 mm et le guidon à 14 mm au-dessus de l'axe du canon. La longueur totale de l'arme est de 235 mm, pour une ligne de mire longue de 144,5 mm.
La question des munitions et du rechargement
Pour le tireur sportif, l'approvisionnement en munitions est le défi principal. La cartouche d'origine suisse, chambrée en 7,5 mm, est une munition à poudre noire à l'origine. Certains tireurs utilisent des étuis de .32-20, une fois recoupés et reformés, pour maintenir la balle mieux centrée dans la chambre. Bien que certains expérimentent avec du .32 S&W Long, cette pratique est sujette à caution en raison du sous-calibrage du projectile (.312" pour le .32 contre .315" pour le suisse), ce qui peut entraîner une dispersion ou des projectiles arrivant de travers si le canon n'est pas strictement neuf.
La munition du Nagant 1895 est tout aussi spécifique. Les exemplaires russes ont été fabriqués à des millions d'exemplaires pendant la Seconde Guerre mondiale par les manufactures de Toula et d'Ishevsk, mais contrairement à une idée reçue, beaucoup de ces armes ne sont pas de "marque Nagant", car les frères Nagant n'ont produit des modèles 1895 que pour le gouvernement du Tsar entre 1900 et 1917 avant que la Russie ne nationalise la production.
Statuts juridiques et classement des armes
La classification des armes anciennes dans le droit français, notamment via l'arrêté du 2 septembre 2013, a souvent été source de confusion pour les collectionneurs. Cet arrêté visait à définir les armes à « dangerosité avérée ». Cependant, la rédaction du texte a souffert d'erreurs d'interprétation notables, notamment en confondant les marques (comme SIG) et les fabricants ou en inventant des marques qui n'ont jamais existé.
Le révolver suisse modèle 1882, produit par la Fabrique Fédérale d'Armes de Berne (Waffenfabrik Bern), ne tombe pas sous le coup de cet arrêté lorsqu'il n'est pas siglé d'une marque commerciale classante, ce qui le maintient en catégorie D2. En revanche, la distinction est subtile : le marquage « P54 » indique souvent une « privatisation » de l'arme, un cadeau de l'armée au soldat en fin de service, pratique courante en Suisse où l'on prend grand soin du matériel.
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