La navigation à voile ne se limite pas à la simple pratique d'un sport ou d'un mode de transport ; elle constitue une aventure humaine profondément ancrée dans l'histoire, la technique et une connexion intime avec l'élément marin. À travers les récits de bateaux légendaires comme Sheila, les épopées d'Éric Tabarly et les nouveaux horizons offerts par la co-navigation, se dessine une fresque fascinante de la plaisance française et internationale. Chaque navire porte en lui une âme, façonnée par ses concepteurs, ses propriétaires et les défis qu'il a bravés au gré des courants.
Sheila : La longévité d'un témoin de l'histoire
Mise à l’eau en 1905 en Écosse, Sheila a fière allure 120 ans plus tard. Donnée pour perdue en 1914, bombardée en 1942, cette superbe unité a toujours su renaître de ses cendres, grâce à l’amour de ses propriétaires successifs. Dépourvue de moteur, de winch et d’électronique, la fascinante Sheila offre un précieux témoignage de la navigation du début du siècle dernier. Ce voilier naît du coup de crayon raffiné d’un fameux architecte anglais, Albert Strange. Il dessine Sheila en 1903. Né en 1855, Strange est alors un architecte amateur salué par ses pairs. Au total, il dessinera plus de 150 bateaux dans sa carrière et considérera Sheila comme l’une de ses plus belles réalisations.
Si cette unité est avant tout dédiée à la croisière, on doit à Albert Strange de nombreux plans de voiliers de régate, ainsi que des dessins de plus grands bateaux comme Tally Ho, un cotre de 14,30 mètres de long vainqueur de la deuxième édition de la Fastnet Race en 1927. Polyvalent, doté de nombreux talents, Albert Strange est également professeur d’art et ce bateau est justement une commande de l’un de ses élèves, Robert E. Groves, qui deviendra un peintre et un dessinateur reconnu. Sheila est construite par le charpentier Robert Cain dans son chantier sur l’île de Man, en Écosse, et c’est le 23 juillet 1905 qu’elle tire ses premiers bords.
Aujourd'hui, Éric Philippot, propriétaire passionné, ne cache pas son fort attachement pour Sheila qui se fond à merveille dans son nouvel environnement, le golfe du Morbihan. Au chantier naval de la Bascatic, situé aux abords de la rivière d’Auray, Sheila se refait une beauté en cette fin d’hiver. Une chose frappe quand Éric Philippot évoque son bateau : comme le font les Britanniques, il en parle toujours au féminin. « Sheila est une princesse, tout le monde est amoureux d’elle. Je rêve d’elle toutes les nuits, c’est un bateau passion. »
Évolution de la performance : Marie-Christine III
L'histoire de Marie-Christine III illustre une ère où la compétition et l'évolution technique étaient au cœur de la pratique nautique. Entre 1958 et 1963, ce bateau a dominé de nombreuses épreuves, représentant la France dans l'Admiral's Cup et remportant des titres de champion de France SRR du RORC. Jean-Claude Menu, propriétaire emblématique, a constamment fait évoluer le gréement et l'accastillage vers la performance.
Lire aussi: Christine Boutin et le voile : une polémique
En 1964, il fit installer un petit moteur avant de quitter les eaux atlantiques pour une longue croisière en Méditerranée. Le bateau y participa, avec succès, à différentes courses, dont la fameuse Giraglia, avant de retrouver son port d'attache historique. Suite à la rupture du mât d'origine en bois durant la Coupe du Golfe en mai 1970, Jean-Claude Menu fit installer un équivalent en aluminium. Revendue et rachetée à différentes reprises, elle servit à l'enseignement de la voile puis à la croisière des Antilles au Venezuela, passant par les États-Unis, Cherbourg et les Pays-Bas, pour finalement revenir à La Rochelle le 29 juillet 2011, accueillie depuis dans le bassin du Musée Maritime.
L'innovation navale contemporaine : Orient Express Corinthian
Le monde de la marine à voile connaît une mutation technologique sans précédent. Orient Express Corinthian, le plus grand voilier du monde, a été baptisé le 29 avril 2026 à Saint-Nazaire. Battant pavillon français, ce voilier de 220 mètres incarne une nouvelle ère du voyage, alliant innovation navale de pointe et artisanat d'art français. Laurent Castaing, Directeur général de Chantiers de l'Atlantique, souligne que ce navire est une réponse concrète aux enjeux de décarbonation du transport maritime, avec ses trois voiles SolidSail, fruit de dix ans de recherche.
Ce voilier est le premier navire de croisière équipé du système de propulsion vélique SolidSail. Ses trois gréements de 1 500 m² chacun, culminant à plus de 100 mètres et pilotables de façon automatisée, peuvent assurer une propulsion 100 % vélique. Orientables à 360 degrés, ils permettent une position optimale des voiles quel que soit le cap du navire. Les essais en mer ont confirmé une vitesse de 12 nœuds pour un navire de 15 000 tonnes par 20 nœuds de vent. Un système de détection assisté par intelligence artificielle surveille en continu la présence de mammifères marins et d'objets en mer pour réduire les risques de collision, mariant ainsi haute technologie et respect de l'écosystème.
La légende d'Éric Tabarly : Une vie pour la voile
Éric Tabarly, né en 1931, a transformé la perception française de la course au large. Sa relation avec Pen Duick, un plan Fife de 1898, est le fondement de son épopée. Après avoir été abandonné dans la vase, ce voilier fut sauvé par Tabarly qui, faute de pouvoir restaurer la coque en bois, choisit de mouler une copie en résine. Cette détermination a marqué le début d'une lignée de bateaux qui ont fait rêver des générations.
- Pen Duick II : Conçu pour la transatlantique en solitaire de 1964, ce voilier en contreplaqué pesait deux fois moins lourd que son prédécesseur. Tabarly y remporta la victoire face à Chichester, braquant les projecteurs sur cet officier de marine.
- Pen Duick III : Un voilier en aluminium de 17,45 mètres doté d'un gréement goélette. Il a accumulé six victoires sur six courses en une saison, prouvant la pertinence des choix de Tabarly en tant que meneur d'hommes.
- Pen Duick IV et V : Le premier fut un trimaran visionnaire, précurseur des multicoques modernes, tandis que le second fut une "transpacifique express" dotée de ballasts et de technologies de pointe pour gagner en stabilité et efficacité.
- Pen Duick VI et Paul Ricard : Le premier, un imposant ketch en aluminium, fut le théâtre de défis humains intenses lors de courses autour du monde. Le second, financé par Paul Ricard, fut un "oiseau d'aluminium" équipé d'hydrofoils, démontrant que les bateaux transocéaniques pouvaient littéralement voler sur l'eau.
Le témoignage de Gérard Petipas lors d'un convoyage en 1966 illustre parfaitement le calme imperturbable de Tabarly face à l'avarie : quand le gouvernail cessa de fonctionner au milieu de l'Atlantique, Tabarly organisa la réparation de fortune avec une sérénité qui inspira tout l'équipage, transformant une situation critique en une démonstration de maîtrise technique.
Lire aussi: L'incroyable carrière aquatique de Christian Bousquet
#
Lire aussi: Des salons parisiens aux flots de l'Atlantique avec Christine Bravo