L’ancrage sériel : Genèse et protocole
Charles Fréger est un photographe français né en 1975, diplômé de l’École supérieure d’art et design Le Havre-Rouen. Photographe, il poursuit depuis le début des années 2000 un inventaire intitulé « Portraits photographiques et uniformes » pour lequel il voyage en Europe et un peu partout dans le monde. Son travail se concentre sur la représentation des communautés à travers le monde : militaires, sportifs, élèves, ou encore participants à des fêtes traditionnelles. Auteur de séries photographiques explorant la place de l’individu dans la communauté qu’il s’est choisie (qu’elle soit équipe de water-polo, régiment de marine, ou classe d’écoles techniques), Charles Fréger a dressé au cours des quinze dernières années un panorama de la survivance et de la vitalité des « tribus » à l’ère contemporaine.
Si la série Water-polo, réalisée en 2000, se distingue particulièrement dans son œuvre, c’est que la manière du photographe s’érige ici en système manifeste, comptant sans doute parmi les ensembles d’images les plus sériels et systématiques. Réalisée dans les premières années de son exercice, elle est l’ensemble où le photographe rassemble sa manière, s’imposant un cadre resserré : celui de son appareil - il s’en tient ici strictement au buste - et celui de la série - intitulant pour la première fois ses photographies suivant une numérotation, ici de 1 à 12, soit du joueur le plus jeune au plus âgé. Le systématisme est encore renforcé par la constance du fonds d’une image à l’autre, répétant le bleu dégradé du mur du vestiaire.
L’uniforme comme surface d’identité
L’uniforme est minimal, se résumant à ce casque aux oreilles rondes et à ses fines lanières, encore retenues par un nœud ou déjà libérées, laissant alors courir leur délié sur la peau toujours humide et perlée. L’uniforme tient dans cet accessoire, tout comme dans la peau et dans ce corps, hésitant au fil des images entre enfance et adolescence. En revêtant un uniforme, un costume, chacun endosse une histoire, des usages, et assume de s'effacer derrière lui. Paradoxalement, ce geste constitue également une forme de revendication, d'affirmation, voire d'exhibition : de ses choix politiques, de ses fantasmes, de son imaginaire intime. Porter une tenue située hors de l'ordinaire confère à ceux qui l'endossent un statut qui l'est tout autant.
Dans cette invitation aux voyages, le folklore est évité grâce à un procédé photographique précis voire protocolaire : cadrage frontal, sujet de face ou de profil, sur un fond neutre. Le sujet et le fond sont statiques, au profit du vêtement, ou plutôt de « l'uniforme » pour reprendre les termes du photographe. Mais si le photographe met un certain ordre dans le cadre, c'est pour laisser toute sa place à la fascinante beauté sculpturale des tenues, et à la poésie (ou l'humour, la fantaisie, la gravité) que le regardeur pourra déceler dans ce que les sujets nous donnent à voir.
La mise en scène du modèle
L'exposition Fabula met en exergue la question de la mise en scène du modèle. Avec ces photographies, on découvre des sujets se présentant à nous dans une véritable posture théâtrale comme le feraient les acteurs d'une troupe. Dans une abondance de couleurs, les corps et les habits jouent des contrastes et des métamorphoses : de jeunes maoris à l'uniforme british explosent dans une danse rageuse, des militaires indiens semblent donner la réplique dans une comédie romantique, une jeune chanteuse chinoise braque sur nous un regard martial.
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Charles Fréger rend visible des minorités et des traditions parfois ancestrales à travers les cinq continents. Jockeys, légionnaires, joueurs de water-polo, majorettes, ouvriers, gardes royaux… Il s'agit avant tout d'une démarche philanthropique. Ses photos saisissent l'individu dans son corps et son esprit tout en marquant l'appartenance de ce dernier à un groupe social à travers les uniformes, les tenues et les costumes qui en constituent la surface et l’identité anthropologique.
Évolution du regard : De l’uniforme au mouvement
Depuis Water-polo, cinq ans ont passé avant la réalisation de séries comme Maul, au cours desquels il a réalisé plus de vingt séries, dont certaines, telle Empire ou Rikishi, ont initié un tournant dans la démarche artistique : rupture avec la frontalité stricte, interaction accrue avec l’environnement, mise en abîme de l’imaginaire du sujet (par l’inclusion dans la photographie de représentations peintes par exemple), et recherche active de la part du photographe d’accéder à l’intérieur du cercle de la communauté photographiée. Maul, avec sa galerie de portraits frontaux, bustes devant le mur du vestiaire, constitue dans ce contexte une sorte de retour aux fondamentaux. Si certaines séries peuvent être assimilées, par leur ampleur, au concept de campagne ou de mission photographique, Maul se présente comme un ensemble concis, réalisé au pas, suivant la cadence rapide imposée par le défilement des jeunes garçons dans le vestiaire. La série s’affirme alors telle une incursion éclair en territoire familier destinée à vérifier que les balises posées au cours des dernières années sont toujours là.
L’idée de Charles Fréger, à propos de ses projets comme Blue Heaven, La commedia de l'arte ou Monaco, est que ce qui vient s'ajouter à l'uniforme et à ce qui constitue un groupe, ce sont des mouvements, des mouvements appris, spécifiques, qui l'intéressent s'ils sont décodés, regardés dans une certaine lenteur, où l'on sent que ces mouvements-là font partie de la panoplie d'une identité.
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