« Vous êtes là pour rédiger ma nécro ? ». C'est avec cette interpellation, empreinte d'une ironie toute personnelle, que Bernard Nivelt, véritable géant de l’architecture navale française, accueillait dans son bureau un simple stagiaire de Voiles et Voiliers. Cette entrée en matière, à la fois directe et pleine d'esprit, donnait le ton d'une rencontre avec un homme qui a marqué son époque de son empreinte indélébile. Bernard Nivelt, c’est en effet une carrière de 42 ans d’architecture navale française menée au top niveau, dont presque autant d'années passées en un duo emblématique et inséparable avec le regretté Michel Joubert. Leur collaboration, faite de complémentarité et de génie partagé, a donné naissance à une multitude de navires qui ont défié les conventions et repoussé les limites du possible. « Avec Michel, dit-il, il n’y a que les sous-marins que l’on n’a pas dessinés. Ou alors, c’était pas volontaire », une phrase qui illustre l'étendue et la diversité de leur œuvre, touchant à presque tous les aspects du nautisme, de la conception à la performance. Son nom, Nivelt, restera associé pour toujours à son complice Michel Joubert, disparu en 2016, tant leur partenariat fut fructueux et leur influence immense sur le monde de la voile et du motonautisme.
Les Racines d'une Vocation Maritime et un Parcours Initiatique Atypique
L'héritage familial a sans doute joué un rôle prépondérant dans l'orientation de la vie de Bernard Nivelt. Son grand-père, Roger Nivelt, était un artiste peintre réputé, principalement connu pour ses œuvres évoquant l’Afrique. Cependant, son dernier tableau, intitulé « Bateaux à Paimpol », posait de manière presque prophétique la première pierre d’un héritage familial maritime, comme un signe avant-coureur de la destinée de son petit-fils. C’est ainsi assez naturellement que dès ses 10 ans, le jeune Bernard se rêve architecte naval, une ambition audacieuse à une époque où le métier était loin d'offrir la visibilité qu'il connaîtrait plus tard.
Les débuts de cette vocation furent marqués par des épisodes peu communs, forgeant son caractère et son approche innovante. Quand son père décide de construire un catamaran en polyester dans le salon familial de Courbevoie, près de Paris, Bernard Nivelt est encore à l’école primaire. Cette initiative audacieuse et peu conventionnelle pour les années 1960, à l'heure où le multicoque était encore marginal, fut une immersion précoce et concrète dans le monde de la construction navale. L'odeur caractéristique de styrène que dégageait le jeune garçon et son environnement peu commun alertèrent l’encadrement de l’établissement, qui finit par convoquer les parents. Pourtant, cette anecdote n’empêchera pas Bernard de tirer ses premiers bords sur l’« Exocet », ce bateau conçu et construit « maison », marquant ainsi ses premières expériences pratiques avec les multicoques.
Malgré cette passion précoce et évidente, le chemin vers l'architecture navale professionnelle n'a pas été sans embûches. À une époque où seuls deux ou trois cabinets d’architectes navals vivaient de leur activité en France, ses parents, soucieux de son avenir, furent convoqués par la direction de l'école primaire de Courbevoie. Son père l’oblige alors à poursuivre des études plus "sûres" pour « assurer l’entrecôte », le poussant vers une voie plus classique. Après une prépa grandes écoles au Lycée Montaigne, Bernard Nivelt choisit d’intégrer l’INSA de Lyon, affirmant que son choix était motivé par le désir de « naviguer et faire du ski ». Malheureusement, ces deux passions, dévorantes et peut-être jugées trop éloignées des exigences académiques de l'époque, lui coûteront son diplôme puisqu’il sera exclu de l’école. Ce parcours académique, qu'il qualifie lui-même de « chaotique », fut néanmoins paradoxalement formateur. Être « viré de l’école d’ingénieurs INSA Lyon, ce qui est quand même une performance », ne l'a pas arrêté. Il réalise ensuite un DEA (Diplôme d'Études Approfondies, l'équivalent actuel d'un Master) sur les méthodes de dessins de formes avec des ordinateurs, une démarche pionnière qui témoignait déjà de son esprit d'innovation et de sa capacité à envisager l'avenir de son métier à travers la technologie.
L'Émergence d'un Duo Incontournable : Joubert/Nivelt et les Premiers Triomphes
Le véritable tournant professionnel de Bernard Nivelt se produisit lors de la Quarter Ton Cup en 1974. C'est à cette occasion qu'il discute avec l'un des concurrents, un certain Michel Joubert. Une affinité immédiate et une vision partagée de l'architecture navale se sont manifestées entre les deux hommes, qui prévoient alors de collaborer à la fin du service militaire de Bernard. Après plusieurs mois d'attente, le téléphone sonne, scellant le début d'une association légendaire. Cet épisode marque le commencement de 40 années d'une collaboration qui allait redéfinir les standards de l'architecture navale.
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Très rapidement, le duo Joubert/Nivelt commence à obtenir d’excellents résultats en compétition, propulsé par une innovation technologique majeure : un logiciel développé par Bernard pour optimiser les plans jaugés IOR, la fameuse « International Offshore Rule », qui régissait alors la course au large. Cette maîtrise de l'outil informatique et cette capacité à anticiper les évolutions du calcul de performance ont donné à leurs conceptions un avantage décisif. Leur succès fut couronné par la victoire en individuel à l’Admiral’s Cup avec le monocoque Diva, un bateau qui leur avait déjà taillé une solide réputation à l’Admiral’s Cup dans le Solent. Mais leur audace ne se limitait pas aux monocoques. À la même époque, le succès de Pierre Follenfant à bord du catamaran Charente-Maritime, conçu par leurs soins, démontrait déjà leur expertise et leur intérêt croissant pour les multicoques, un domaine qui allait devenir une signature majeure de leur cabinet. Associé à Michel Joubert dès 1974, Bernard - ou plutôt le fameux tandem Joubert/Nivelt - signe en 1983 une victoire prestigieuse dans l’Admiral’s Cup avec Diva, confirmant leur statut de concepteurs de premier plan sur la scène internationale.
L'Odyssée Américaine et l'Épopée de la Coupe de l'America
Si l’heure est à la reconnaissance internationale avec des monocoques de course, Bernard s’intéresse également, et de manière significative, au multicoque, qui prend alors son essor en France. Cette fascination pour la vitesse et la légèreté des coques multiples allait le mener vers des aventures d'une ampleur inédite. Pour des raisons familiales et professionnelles, Bernard Nivelt quitte la France avec son épouse et leurs deux enfants de 5 et 7 ans pour s’installer aux États-Unis. Après deux années passées à perfectionner ses plans IOR, il reçoit un nouveau coup de téléphone qui va changer le cours de sa vie et l'immerger au cœur de l'une des compétitions les plus prestigieuses et les plus secrètes du monde : la Coupe de l’America.
La conversation tourne autour du projet d’un challenger néo-zélandais, Michael Fay. Le contexte est celui de la légendaire 27e édition de la Coupe de l'America en 1988, où l'équipe américaine Stars & Stripes, menée par Dennis Conner, se retrouve défiée par un surprenant catamaran géant néo-zélandais. « Il veut nous faire un coup tordu, on va lui répondre par un coup encore plus tordu », confie l’Américain à Bernard en juillet 1987, une phrase qui résume l'intensité et l'ingéniosité de la riposte américaine. Le jour de Thanksgiving, l’équipe de Stars and Stripes reçoit le défi des Kiwis, un défi qui les pousse à l'innovation radicale. En parallèle, les Américains mettent sur pied une équipe d’espionnage digne d’un film hollywoodien pour contrer l'avantage néo-zélandais. L'une des anecdotes les plus célèbres en est un parfait exemple : un jour, une photo de Michael Fay déroulant des plans est publiée. Derrière lui est exposée la maquette du bateau. Un « fabricant de chaussures » contacte alors le Néo-Zélandais pour lui offrir une paire de souliers, sous couvert d'une démarche commerciale, mais en réalité pour glaner des informations cruciales sur le design du concurrent.
Bernard Nivelt est coopté par John Marshall, le bras droit de Dennis Conner, pour intégrer le design team de Stars & Stripes US-1 en 1986. Il s’agit alors d’une mission commando de six mois, ultra-secrète, dont l’objectif est de concevoir un Tornado de 60 pieds, une réponse multicoque au monocoque géant néo-zélandais. Deux gréements sont étudiés : l’un classique, l’autre une aile rigide révolutionnaire, imaginée par les ingénieurs les plus dingues de la planète, montrant l'ampleur de la recherche et du développement mis en œuvre. Hormis ce gréement extrême, il y a dans ce projet gagnant contre le monocoque géant néo-zélandais en 1988 toute la « philosophie multicoque » de l’architecte : finesse, légèreté, sobriété, des principes qu'il applique avec succès à cette compétition de pointe.
Quelques années plus tard, Bernard Nivelt participe également au projet français Areva, lors de la 32e Coupe qui se dispute à Valence en Espagne. Face aux échecs récurrents des équipes françaises dans l’histoire de cette course mythique, Bernard Nivelt apporte une réponse éclairante. « Les Américains, ils pensent tous venir du Mayflower. Alors un Américain qui réussit financièrement, pour lui, le Graal c’est de gagner la Coupe. C’est un particulier qui va dépenser des sommes colossales pour y parvenir », explique-t-il, soulignant la dimension personnelle et démesurée de l'engagement financier outre-Atlantique. En contraste, il observe : « En France, ce sont souvent des assemblages de sponsors plus intéressés par les retombées publicitaires du projet que par le résultat sportif. On part souvent avec du retard et sur la Coupe, on ne refait jamais son retard. À moins d’avoir une idée absolument géniale, on ne gagne pas », offrant une analyse lucide des différences culturelles et structurelles qui pèsent sur les performances des challengers français.
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Aujourd’hui, Bernard Nivelt se considère « hors jeu » quand il voit les monocoques volants en baie d’Auckland, ces machines à la pointe de la technologie qui ont transformé la compétition. « Les bateaux, ils devraient les mettre à l’eau à Roissy », lâche-t-il le sourire aux lèvres, citant son ami Michel Joubert, pour exprimer l'idée que ces engins s'apparentent plus à des avions qu'à des navires traditionnels. « Aujourd’hui, je regarde les régates : même un bon barreur, s’il n’a pas l’habitude, il va tout casser. Ce sont des pilotes de Formule 1 les mecs, ce n’est plus du tout la même approche », ajoute-t-il, constatant la mutation radicale du pilotage et de la conception. Bernard Nivelt, avec une pointe de nostalgie, se dit regretter un peu de ne pas être né plus tard, pour participer à cette ère d'innovation technologique, tout en étant nostalgique de l’époque des Class America, plus lents et tactiques, qui mettaient davantage l'accent sur la stratégie et le savoir-faire des marins que sur la seule puissance brute des machines.
Au-delà de la Course : L'Influence de Joubert/Nivelt sur le Yachting de Croisière et les Multicoques
Réduire le parcours de Bernard Nivelt à la seule Coupe de l’America serait bien réducteur. Sa carrière est un riche éventail d'innovations et de réalisations qui ont profondément influencé l'ensemble de l'industrie nautique. Bernard Nivelt, c’est 42 années aux côtés de son meilleur ami et associé, le regretté Michel Joubert. Un large sourire se dessine sur son visage quand il narre des anecdotes, témoignant de l'amitié indéfectible et de la complicité qui unissait ce duo. À travers les succès et les échecs, jamais ce partenariat n’a vacillé, cimenté par une passion commune et une estime mutuelle.
Bien avant les fastes de la Coupe de l'America, ils ont fait leurs armes en construisant des half-tonners à La Rochelle aux côtés des meilleurs de leur génération. Les chantiers rochelais étaient alors un véritable laboratoire réunissant les meilleurs bateaux de la catégorie, un creuset d'innovation où Philippe Briand, Daniel Andrieu, Jean Berret et consorts se donnaient la réplique lors des régates au milieu de l’hiver en baie de La Rochelle. C'était « une période incroyable où l’on a tous énormément appris avec des matériaux très accessibles », se souvient Bernard Nivelt, insistant sur l'importance de cette émulation collective et des expérimentations menées avec des ressources limitées, mais une créativité sans bornes.
Une anecdote sur la course du Fastnet illustre parfaitement l'esprit de compétition, d'ingéniosité et parfois, de déconvenue de cette époque. « Ils virent le Fastnet en tête de la flotte à 19h55, mais sans leurs feux de tête de mât réglementaires » : pénalité ! Au départ de la course, Bernard et son équipage font de la « mayonnaise » - de l’eau se mélange au carburant du moteur, une avarie qui compromet l'alimentation électrique. Ils comprennent vite que l’électricité à bord risque de dysfonctionner et donc les feux de navigation aussi. Avec une détermination farouche, ils virent le Fastnet en tête de la flotte à 19h55. Le règlement oblige à allumer les feux à 20h00. L’équipage, conscient du danger et de la règle, veille donc à allumer les feux de secours et, malgré l'adversité, arrivent premiers. « On n’était déjà pas très bons en -protest- et en plus on avait arrosé la victoire : notre défense fut un peu courte », se souvient le Français tout sourire mais un peu amer, soulignant l'ironie de la situation où la performance fut saluée, mais la victoire officielle perdue sur tapis vert. Trente ans plus tard, Nivelt et son concurrent d'alors, Cudmore, se retrouveront par hasard au restaurant Rochelais Coquillages et Crustacés, à deux pas du domicile de Bernard, preuve que ces rivalités n'entamaient en rien les liens humains.
Le cabinet Joubert/Nivelt, c’est aussi et surtout une référence mondiale pour les bateaux de croisière, avec une influence particulière sur le développement des multicoques. De la Coupe de l’America au trimaran à moteur, le parcours suivi par l’architecte naval est bien singulier ; il n’était pas si fréquent de découvrir la voile via le multicoque dans les années 1960. Leur empreinte est visible sur une multitude de navires iconiques : des catamarans Fountaine-Pajot aux trimarans Neel en passant par les M34 du Tour de France à la Voile, le duo a imposé son style dans à peu près tous les domaines du nautisme. Le New 45 de Fountaine-Pajot, par exemple, marque la continuité du chantier rochelais et l'évolution constante de leurs designs, toujours à l'avant-garde. Ils ont même conçu une planche à voile, la Magnum, démontrant leur polyvalence et leur curiosité pour toutes les formes de glisse nautique.
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L'esprit ouvert de Bernard Nivelt s'est également manifesté dans la conception d'un catamaran à moteur qui a marqué son époque. Un client, pas très amateur de grandes traversées, souhaitait initialement un multicoque à voile par souci d’économie. La réponse de l’architecte fut une démonstration de son ingéniosité et de sa "philosophie multicoque" axée sur la finesse, la légèreté et la sobriété : « Mais moi, je vous dessine un catamaran à moteur qui consomme très peu, et ce que vous économisez sur le mât, les voiles, l’accastillage, la structure… correspond à trois tours du monde de consommation ! » Le très innovant Santorini, un bateau de 20 mètres avec les aménagements d’un 15 mètres, est lancé en 1998, et ce multicoque a marqué les esprits au sein de la rédaction de magazines spécialisés, se révélant être un modèle d'efficacité. « Un bateau que j’aimerais bien avoir pour ma retraite », se disait alors Bernard, preuve de son attachement à cette réalisation.