L’incroyable histoire du catamaran, depuis les origines polynésiennes jusqu’aux AC72 de l’America, trouve ses racines dans une ingénierie maritime ancestrale. «Des objets volants !» L’expression convient bien aux futurs AC72 à aile rigide de la 34e Coupe de l’America - surtout qu’ils pourraient bien être munis de foils. Mais c’est aussi, et très exactement, l’expression qu’a employé Pigafetta en décrivant les pirogues qu’il croisa lors de ses voyages. Avant de traiter des fabuleuses machines ailées de la 34e America’s Cup, tirons donc quelques bords dans l’Histoire, remontons aux origines du multicoque : aux pirogues océaniennes.
L’architecture navale des migrations humaines
Ce sont - déjà ! - des catamarans, des trimarans et des praos. Ce sont des voiliers rapides, qui savent remonter au près et filer au portant. Ces incroyables mouvements migratoires se sont effectués en plusieurs étapes successives. La première vague de peuplement de l’Indonésie, de la Nouvelle-Guinée et de l’Australie a lieu lors de la dernière glaciation. Puis, vers l'an 4 000 avant JC, des peuples venus par la mer de Taïwan se mêlent à eux. Il faut attendre cinq siècles pour que les Polynésiens reprennent leurs migrations vers Tahiti et les Marquises. À partir de ces archipels débute une nouvelle vague de migration - on estime ainsi le peuplement des îles Hawaii et de l'île de Pâques aux alentours de l'an 400 après JC. Toutes ces migrations se sont faites en bateau. En multicoque.
Sur une carte, ce sont 50 000 ans de migrations à la voile, toutes rendues possibles grâce aux multicoques - catamarans, trimarans, praos - et à la science de la navigation de leurs concepteurs. Le relevé de ces embarcations par les explorateurs occidentaux fut pourtant laborieux. Si Pigafetta ne s’attarde pas à une description détaillée des pirogues rencontrées aux îles des Larrons, Thomas Cavendish, en 1588, est impressionné par leur nombre. En 1616, Jacob Le Maire illustre un catamaran des îles Tonga de façon assez pittoresque. Il est en effet très difficile pour un Occidental de comprendre le fonctionnement de ces voiliers, leur mât incliné, leur construction souple.
Le Prao, chef-d'œuvre de dissymétrie
Le premier relevé qui se veut scientifique, mais rempli d’erreurs, est exécuté par Brett lors du voyage autour du monde d’Anson, en 1742. Alors que William Funnell croise dans les îles du Pacifique en 1705, il exécute un croquis bien fantaisiste d’un «flying prao», Woodes Rogers en rapporte un démonté, six ans plus tard, à Londres, où l’engin est exposé au Park Saint-James. Le relevé de Brett, datant de 1742, illustrant un prao des îles des Larrons (ou îles Mariannes), se veut rigoureux mais est truffé d’erreurs. Il suffit de le comparer avec un plan exact pour saisir la complexité de l’objet.
L’exemple choisi est celui du relevé de Brett, d’une douzaine de mètres de long, qui est constitué d’une coque formée d’un tronc creusé, de deux planches latérales cousues et de deux étraves symétriques, également cousues. Il faut remarquer le mât incliné, et non droit comme sur le relevé erroné. Les coques sont dissymétriques, efficaces au près. Lors des virements de bord, la voile est déplacée d’avant en arrière en balançant le mât, et la pagaie sur l’autre étrave devient gouvernail. Notez la dissymétrie des coques, favorable à une meilleure remontée au vent ; le flotteur était maintenu par deux piquets enfoncés dans chaque bras, tendus par des cordages croisés.
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Innovations structurelles et matériaux naturels
La recherche de la performance passait par une ingénierie ingénieuse utilisant les ressources locales. Le prao de l’archipel Bismarck, propulsé par des voiles faites de feuilles tressées, peut être considéré comme l’ancêtre des voiles rigides. La variété des gréements des voiliers de l’archipel de Bismarck et de celui des Louisiades, illustré ici par deux grands praos, montre les influences indonésiennes - on retrouve ce genre de voile sur des sculptures très anciennes sur l’île de Java. Sans vouloir lancer de polémique sur l’invention de la voile rigide, celles-ci étaient faites de feuilles tressées, donc assez raides.
Le prao «Lia-No» des Louisiades, doté d’une carène en demi-cercle, harmonieuse et d’une faible surface mouillée, présente un superbe gréement elliptique. Longs de 10 à 15 mètres, ces praos existaient aussi en plus grandes tailles, de 18 à 25 mètres pour les longs voyages ou les cérémonies. On peut remarquer la même disposition sur le maintien des mâts, tenus par des arcs-boutants et un étai au vent. Tous ces «bâtiments légers», comme les dénomment les premiers explorateurs européens, embarquaient pas mal d’eau et un équipier était chargé d’écoper, que ce soit pendant la pêche ou en voyage.
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