La navigation à la voile dans les régions australes représente l'un des défis les plus exigeants, mais aussi les plus gratifiants qu'un marin puisse entreprendre. Lors d'un tour du monde à la voile, passer par la Patagonie est une aventure dans votre aventure. La Terre de Feu vient du nom de l'île à l'extrême sud du Chili, juste au nord du cap Horn, Isla Grande de Tierra del Fuego. Cette zone, marquée par des conditions climatiques extrêmes, des paysages grandioses et une bureaucratie omniprésente, nécessite une préparation minutieuse, tant sur le plan technique que logistique.
Préparation et ressources documentaires
Pour aborder cette région avec sérénité, il est impératif de se constituer une bibliothèque de bord spécialisée. L'ouvrage de référence, surnommé la "Blue Bible" par les navigateurs anglo-saxons, est le guide Patagonia & Tierra del Fuego. Rédigé par un couple italien après treize années passées dans ces canaux à bord de leur voilier Saudade III, il constitue la base indispensable pour comprendre la topographie et les subtilités de ces eaux.
La navigation dans les canaux chiliens et de Terre de Feu est l'une des plus exigeantes au monde, nécessitant des informations extrêmement précises sur les mouillages et les courants locaux. En complément, les navigateurs s'appuient sur les Sailing Directions de l'Admiralty. Pour couvrir l'Amérique du Sud et les zones subantarctiques, les volumes NP005, NP006 et NP007 sont les références réglementaires à bord.
Pour une préparation stratégique, les ouvrages de Jimmy Cornell, notamment Routes de Navigation et Voyages de Grande Croisière, permettent d'étudier les statistiques de vents et de courants pour choisir la meilleure fenêtre météo pour franchir le Horn. Enfin, l'éloignement des secours impose une autonomie sanitaire totale, rendant le Guide médical de bord indispensable. Ce manuel permet de réagir face à des situations d'urgence en suivant des protocoles adaptés à l'isolement maritime.
Outils de navigation et sécurité
Dans des zones où l'électronique peut être mise à rude épreuve par le froid et l'humidité, disposer d'instruments de navigation traditionnels est une sécurité vitale. Il est fortement recommandé d'avoir à bord une règle Cras, des compas lyre et des crayons spécialisés pour le tracé sur cartes papier. Bien que la librairie propose des cartes numériques vectorielles (Navionics, C-Map) pour traceurs, l'emport de cartes papier officielles du Shom ou de l'Admiralty - en formats roulées ou pliées - reste vivement recommandé en cas de panne électrique totale.
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La préparation du navire doit inclure plusieurs dévidoirs avec des bouts d'amarrage d'une centaine de mètres chacun, ou plus, pour vous amarrer en étoile dans les criques et y passer la nuit. Il est préférable de choisir des amarres flottantes, car ces bouts seront fixés à des arbres ou rochers sur la rive. Oubliez le moteur de l'annexe pour vous y rendre ; il faudra y aller à la rame en raison des nombreuses algues qui encombrent les fonds.
Formalités administratives et contraintes locales
Si vous arrivez de l'Atlantique et souhaitez contourner le Horn avant de passer par les canaux de Patagonie, vous devez entrer par le canal de Beagle, aller jusqu'à Ushuaia pour faire votre clearance de sortie d'Argentine. Vous ferez ces formalités d’entrée à la base navale, l’Armada, où il vous faudra obtenir votre ZARPE pour naviguer dans les canaux de la Patagonie. Lors de chacune de vos escales, s'il y a un bureau de l'Armada, vous devrez vous y rendre et présenter votre ZARPE.
Depuis Ushuaia (Argentine), il faudra impérativement aller à Puerto Williams (Chili) pour faire votre entrée au Chili avant de repartir vers l'ouest. Il faut savoir que c'est l'Armada chilienne qui contrôle le passage dans les canaux et vous indiquera un itinéraire. Le Chili demande une quantité importante de renseignements sur l’équipement de navigation, de communication, de sécurité et de survie du bateau, ainsi que sur l’autonomie en gazole, en eau et en vivres. Ils exigent également le détail du parcours suivi, avec position des mouillages et dates, ce qui est évidemment impossible à anticiper précisément plusieurs semaines à l’avance. On peut néanmoins rester le plus générique possible en choisissant des points de passage situés à des carrefours importants.
Il est impératif pour naviguer dans cette région de disposer de plusieurs semaines de marge pour remonter du Beagle à Puerto Montt, contre vents et courants dominants. Prévoyez plusieurs semaines de réserves alimentaires, de carburant et de gaz. L'absence de signalement lors d’une navigation dans les canaux ne pose pas de problème tant qu’on reste dans les dates prévues, et il existe de larges zones où une communication VHF est impossible. Les seules stations que vous pourrez rencontrer après Puerto Williams sont Alcamar Navarino, Alcamar Corrientes, Alcamar Yámana et Alcamar Timbales dans le canal Beagle, suivies d'une grande zone non couverte jusqu’à Faro Felix et Faro Fairway à l’embouchure occidentale du détroit de Magellan.
Réalités de la navigation sur le terrain
La navigation dans les canaux est une expérience particulière où le moteur joue un rôle prédominant. Si vous souhaitez naviguer à la voile dans ces canaux, oubliez ! Que vous alliez de Puerto Montt à Puerto Williams ou inversement, c'est énormément de moteur. Même le détroit de Magellan peut être frustrant : soit vous avez le vent devant et c'est le moteur, soit vous l'avez dans le dos et c'est foc seul.
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La météo est un facteur critique. Depuis 2015, il pleut beaucoup moins en Terre de Feu, le changement climatique est là. Le meilleur moment pour franchir cette région est de passer pendant l'été austral, bien avant l'hiver. La meilleure fenêtre pour visiter les canaux semble être de fin décembre à mi-février. Pendant l'été austral, les jours sont plus longs et les températures plus clémentes, mais les coups de vent sont aussi plus musclés. L’automne est généralement la saison la plus agréable, mais les jours sont plus courts, ce qui limite la distance de navigation quotidienne.
À Angostura White, les jours de mauvais temps, vous pouvez rencontrer de 12 à 14 nœuds de courant ; le moindre pépin peut tourner à la catastrophe. Il est donc crucial d'anticiper la météo en cas de mauvais temps en se mettant à l'abri. Il est également nécessaire de se familiariser avec les codes radio locaux. Les Sud-Américains utilisent des codes qui paraissent déroutants : QSL signifie "compris", QAP semble vouloir dire "je suis à l’écoute", et AS signifie "veuillez patienter".
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