Le patrimoine maritime mondial est indissociable de ces silhouettes majestueuses qui, hier encore, dominaient les horizons océaniques. L'ancien voilier de pêche, loin d'être un simple vestige du passé, incarne une réalité vivante, oscillant entre la préservation historique et une redécouverte moderne. Qu'il s'agisse de harenguiers transformés en navires d'aventure ou de thoniers reconvertis en bateaux-écoles, ces unités racontent l'histoire d'une navigation exigeante, où le vent et l'effort humain dictaient le rythme des vies.
Le Notre Dame des Flots : une immersion dans le métier d'autrefois
Depuis la fin de l’été 2013, la société Connexion Nature organise des séjours pêche de trois jours sur un ancien harenguier à voile, à destination du poissonneux plateau de Rochebonne, au large de La Rochelle. Le Notre Dame des flots est un ancien harenguier de 28 mètres gréé en ketch aurique. Son objectif à lui : le plateau de Rochebonne, à quelques 60 milles du Vieux Port. À son bord, onze homme de mer, tous différents mais réunis chacun par la même passion, le voyage. Pepo, le capitaine et ancien marin pêcheur l’annonce : « La météo pour la traversée ne sera pas mauvaise, même s’il ne fera pas chaud ! » Un vent de sud-ouest soufflera à 12 noeuds accompagné de quelques averses et d’un courant poussant (marée descendante oblige) d’est-nord-est devenant nord-est en fin de parcours. Une houle résiduelle accompagnera également le bateau.
Les 28 mètres de longueur du bateau permettent une répartition confortable de tous les pêcheurs calés sur le même bord. Car si le gréement est un véritable monument d’histoire, les manœuvres se font également dans la plus pure tradition de nos aïeuls. Pas de winch, tout se fait à la force des bras. Et du souffle, il en faut lorsqu’on est en équipage réduit pour arriver en mer artimon et GV hautes avec plusieurs centaines de mètres carrés de voile à hisser. Une demi-heure après avoir largué les amarres, le Notre Dame des flots s’engage sur l’océan au près serré, voiles gonflées et trouve vite son équilibre entre hydrodynamisme et aérodynamisme.
La traque des prédateurs sur le plateau de Rochebonne
La douzaine d’heure de navigation qui se profile ne semble pas perturber les pêcheurs qui profitent de ce début de traversée pour échanger avec Dany, leur guide. Dany arpente ce spot depuis de nombreuses années et connaît bon nombre de ses secrets. Il présente les nombreuses espèces que les pêcheurs seront susceptibles d’attraper. Ainsi, le mode opératoire pour la traque des prédateurs se met progressivement en place. Un brainstorming essentiel ou tout un chacun se laissera rapidement aller à quelques grandes gloires d’un passé souvent considéré comme révolu. Les marlins de Gilles dans le Pacifique, les thons de Laurent aux poppers, les gros maigres de Dany le guide en kayak… La discussion a le mérite de donner la température.
Peu à peu, la nuit prend elle aussi ses quarts, apportant dans son obscurité une incroyable bioluminescence bleutée émanant d’un tapis de plancton qui semble sans fin. C’est bien lui, Rochebonne et ses trois « sommets » sous-marins entrecoupés de têtes de roche et de tombants couvrant une superficie de plus de 9000 hectares ! Les courants étant les plus importants du cycle, la majorité des pêcheurs équipe ses cannes en fonction de ce paramètre mais également du fond. Ce seront principalement des shads montés sur des têtes plombées tournant autour des 70 grammes. La zone est passée au crible par le vieux gréement et on voit rapidement les échos de poissons affoler le sondeur. C’est un poste bien fourni en têtes de roche près du plateau sud-est, avec 20 mètres d’eau sous la quille, qui décidera Dany.
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Pepo appelle Fabien, son fils et second de l’équipage, pour une mise à la cape au vent du point repéré, de manière à se laisser dériver dessus le plus lentement possible. Une nouvelle fois, la manœuvre n’est pas anodine, car arrêter un voilier de 70 tonnes sur un point précis s’apparente quasi à un travail d’horloger. Le gréement entame tout juste sa dérive à 0,5 nœud que Laurent, un de nos sept pêcheurs, tape le premier poisson au shad. Dany, en bon amoureux de la nature, saisit le poisson, l’embrasse, puis le remet à l’eau. Sébastien, ancien carpiste, prend le taureau par les cornes le premier. Il s’équipe d’une canne légère et d’un petit jig trapu de 60 mm pour 40 grammes et rafle la mise : beaux maquereaux espagnols, vieilles, petits chinchards, serrans, orphies. Le constat est cinglant, les grands prédateurs ne sont pas encore de sortie, il faut pêcher plus fin.
La vie à bord et la magie de la mer
Pitchoune, le cordon bleu du bord, concocte de délicieux repas et en-cas à partir d’espèces prises par les pêcheurs. L’équipage bien repu ne tarde pas à reprendre les cannes avec une température plus clémente. Il est un peu plus de 14 heures et on arrive sur la fin de la descendante, une période délicate pour pêcher. D’autant que de nombreux poissons sont repérés sur des tombants, mais à des profondeurs un peu plus importantes qu’auparavant. Et il n’est pas aisé de pêcher léger dans 30 mètres d’eau en dérive. Les pêcheurs reprennent les montages plus lourds du matin. Mirror Jig, Crazy Sand Eel, Black Minnow, inchikus… Certains comme Dany et Fabien essaieront les appâts naturels. Nous entrons dans l’ère des laminaires, les seuls à accrocher les leurres de nos pêcheurs.
Arrive la dernière manche, le coup du soir. Il est 19 heures et c’est un peu éprouvé que chacun reprend sa canne. Pourtant, un élan de groupe va se former autour du Black Minnow 120. Une première sur le Notre Dame : tout le monde pêche avec le même leurre. Arpentant des têtes de roche à la verticale sur un poste un peu plus loin, Laurent sent que ça tape, il ferre. Le combat est engagé ; c’est déjà plus gros. Autour du pêcheur, on y va de son pronostic et un joli bar de 3,5 kilos arrive à la surface. Tout le monde mise sur un lieu jaune. Ils avaient vu juste : un très joli lieu jaune de 5 kilos au sortir de l’épuisette. Il fait quasiment nuit noire et seuls quelques irréductibles sont encore sur le pont à pêcher. C’est pourtant à ce moment-là que se fera la plus grosse prise de la journée, toujours au Black Minnow 120, un second lieu jaune de 6,5 kilos, accroché sur un tombant par 30 mètres de fond avec une animation verticale lente et saccadée. S’ensuivra une belle rascasse déplaçant son kilo et une seiche qui décrochera à la surface. Laurent exhibe son second bar de la journée. Ce joli labrax de 3,5 kilos a été pêché au Black Minnow dans des têtes de roche à 25 mètres de fond.
Diversité des voiliers patrimoniaux et histoire croisée
Le Notre Dame des Flots n'est qu'un exemple parmi une flotte riche d'histoire. La Nébuleuse, par exemple, est un Dundee thonier construit à Camaret-sur-Mer, ayant servi comme vaillant thonier en été et drague en hiver avant de souffrir de la crise de la pêche. De nombreux navires ont connu des destinées similaires, comme l'Arawak, qui, après avoir été confisqué pour une affaire de contrebande et laissé à l'abandon comme une simple épave, a été restauré et est désormais classé bateau d'intérêt patrimonial. Ces navires, souvent identifiables par leur coque en bois, témoignent d'une époque où l'Atlantique était le terrain de jeu des morutiers, notamment ceux qui, au XXème siècle, pêchaient la morue en Islande, comme le montrent des unités parfois commandées par la Marine Nationale pour des besoins spécifiques.
Le Mirage, un cotre aurique à tapecul construit en 1934 aux Sables d’Olonne, navigue également avec une histoire marquée par des changements de pavillon, Belge puis Anglais, avant d'être racheté par le Port Musée de Douarnenez en 1992. La préservation de ces unités passe souvent par des chantiers de restauration lourds, comme ce fut le cas pour des navires ayant coulé avant de retrouver une seconde jeunesse sous la bannière d'Étoile Marine Croisières. L'aspect éducatif est également au cœur de cette dynamique, avec des bateaux-écoles comme le Cisne Branco (Cygne Blanc), navire brésilien dont le nom est symbolique de la pureté et de la prestance.
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Des géants des mers aux unités de course
Parmi les voiliers de légende, certains se distinguent par leurs dimensions impressionnantes. Le Sedov, par exemple, portait le nom de Padua, et avec ses 114 mètres, il est le second plus grand voilier au monde. Ces géants, souvent présents lors de grands rassemblements comme la Tall Ships Regatta, permettent au public de découvrir les techniques de navigation à l'ancienne, où les marins se tiennent debout sur les vergues à tous les niveaux. Ces événements sont l'occasion de voir des navires comme le Mir, un trois-mâts carré dessiné par l'architecte Zygmunt Choren, large de 14 mètres et doté d'une voilure de 2 785 m2 réparties en 28 voiles, illustrant la prouesse technique des chantiers navals.
L'histoire de la navigation est aussi celle des explorateurs. La réplique de la Nao Victoria, navire ayant réalisé le tour du monde entre 1519 et 1522 lors de « L’armada de la route des épices », rappelle l'expédition vers les Indes. Ces navires, construits avec une rigueur historique, permettent de mieux comprendre les défis posés par les océans à l'époque des grandes découvertes. À l'opposé, l'histoire moderne de la course au large est illustrée par les Pen Duick d'Éric Tabarly. Le Pen Duick II, par exemple, est célèbre pour avoir permis à Éric Tabarly de remporter en 1964 la Transat Anglaise, grâce à une silhouette élancée et une voilure impressionnante, portant des focs de 150m2 et des spis de 350m2.
L'évolution des usages : du travail à la plaisance
Le passage du travail à la plaisance ne signifie pas pour autant la perte des savoir-faire. Au contraire, la transmission est devenue une priorité. La Belle Poule, identifiable par sa girouette rouge, ou encore l'Étoile, sont des unités qui rappellent le rôle de la Marine Nationale dans la formation des équipages. Ces navires, construits dans les chantiers de Fécamp en 1921, continuent de naviguer et de porter haut les couleurs du patrimoine maritime. De même, les navires comme le Santa Maria Manuela, construit pour pêcher la morue sur les bancs de Terre-Neuve et du Groenland, sont aujourd'hui des ambassadeurs de leur culture d'origine, souvent présents dans les grands ports européens comme Bordeaux lors de la Fête du Vin.
La conservation de ces navires nécessite une attention constante, un regard attentif sur les structures en bois et les gréements complexes. Il arrive que des unités soient utilisées pour le tournage de films ou de séries télévisées, comme ce fut le cas pour certaines répliques de navires anciens, renforçant l'imaginaire collectif autour de « l'île aux trésors » ou des récits de corsaires. Robert Surcouf, célèbre corsaire malouin, reste une figure tutélaire de cette culture maritime, son nom étant toujours associé à la bravoure et à l'audace en mer. Chaque voilier, avec ses spécificités, sa coque de 19 mètres ou ses 450 tonneaux de déplacement, contribue à maintenir vivant ce lien indéfectible entre l'homme et l'océan.
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