Jean-Jacques Herbulot et la Frégate : L'Héritage d'une Plaisance Accessible et Ingénieuse

Jean-Jacques Herbulot, né en 1909, est une figure emblématique de l'architecture navale dont le nom est indissociablement lié à la démocratisation de la navigation de plaisance française après la Seconde Guerre mondiale. Diplômé d'architecture de l'École des Beaux-Arts, il deviendra un créateur prolifique, père de plus de 68 dessins de voiliers. Son parcours, depuis ses débuts comme fin régatier jusqu'à son rôle de concepteur révolutionnaire, a profondément marqué l'histoire de la voile, notamment à travers des unités comme la Frégate.

Les Racines d'un Visionnaire : Régatier et Architecte

L'intérêt de Jean-Jacques Herbulot pour l'architecture se manifeste dès son plus jeune âge. Ses études, qui le mènent à obtenir son diplôme d'architecte dans les années 1920, le destinent initialement à travailler pour la Ville de Paris, une fonction qu'il exercera notamment dans le XIIIe arrondissement de 1946 à 1969. Cependant, sa véritable passion réside dans la voile. Il découvre la navigation lors de vacances normandes à Houlgate et devient rapidement l'un des meilleurs compétiteurs français.

Ce fin régatier, sacré plusieurs fois champion de France, participe à de nombreuses reprises aux Jeux Olympiques. Il concourt en Star, en Firefly ou encore en 5,50 m JI, de 1932 à 1952. En 1932, avec un Star baptisé Tramontane, il remporte un premier titre de champion de France et dispute les Jeux Olympiques de Los Angeles. Il est de nouveau sélectionné sur Star pour les Jeux Olympiques de Berlin en 1936, puis participe aux JO de Torquay sur un Firefly après-guerre, et huit ans plus tard, à ceux de Melbourne sur un 5.50 m JI. Cette immersion intense dans la compétition et la pratique de la voile lui confère une compréhension intime des besoins des marins et des exigences des bateaux, qui imprégnera toute son œuvre d'architecte naval. Taillant ses propres voiles, il devient également un spécialiste très recherché pour les spinnakers découpés en chevron, des améliorations techniques qui augmentaient non seulement la performance des voiliers, mais aussi leur maniabilité. Il mettra un terme à cette activité après avoir coupé en 1958 les spis d'Evaine et de Sceptre, challengers britanniques de la Coupe de l'America.

La Révolution Herbulot : Plaisance Populaire et Innovations Techniques

Jean-Jacques Herbulot est, sans doute avec Philippe Harlé et Cornu, un des architectes dont les innovations ont permis de construire des bateaux simples et accessibles. Il est connu pour avoir révolutionné la construction de bateaux de plaisance grâce à l'utilisation du contreplaqué marin, une approche qu'il partageait, par exemple, avec l'Allemand Ricus Van De Stadt. Cette matière permet de construire des bateaux légers, robustes et surtout économiques, rendant ainsi la pratique de la voile accessible à un plus grand nombre de personnes.

C'est en 1941 que Jean-Jacques Herbulot dessine son premier voilier, le Dinghy Herbulot. Ce dériveur, inspiré des Dinghies anglais de 14 pieds, est un monotype d'un genre nouveau. Il s'agissait d'un dériveur à bouchains vifs, totalement ouvert, mesurant 4,50 m de long pour 1,44 m au maître bau. L'étrave était cependant plus pincée que sur le Dinghy International. L'absence totale de pontage, initialement accueillie fraîchement, se révéla pratique, le bateau restant sec même en mer et le grand cockpit permettant de changer rapidement de foc. Le Dinghy Herbulot, en fait un Sharpie très défendu et totalement ouvert, pesait 107 kg, permettant une manœuvre aisée à terre et un transport sur le toit d'une voiture. La construction classique en sapin du Nord et acajou, puis en contreplaqué pour les dernières unités, en faisait un bateau bon marché. Environ une cinquantaine d'unités furent construites par des particuliers, sur un total de trois cent cinquante à quatre cents, grâce à l'autorisation de la construction amateur. Léger et plus rapide que ses concurrents, ce monotype fut reconnu officiel de la Fédération, avec des championnats de France en double disputés sur ce modèle en 1943 et 1945. À partir de 1947, les dernières unités reçurent un petit pontage et des plats-bords, préfigurant le plan de pont du futur Vaurien. Malgré un développement régional, il influença la conception des bateaux de plaisance et proposait un programme varié, de la régate à la promenade en famille. Son évolution a imposé une nouvelle direction au yachting français.

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Après la Seconde Guerre mondiale, sa véritable carrière d'architecte naval prend son envol. Il rencontre Philippe et Hélène Vianney, fondateurs du centre nautique des Glénans. Les Glénans sollicitent Herbulot pour concevoir plusieurs de leurs bateaux, marquant le début d'une collaboration fructueuse. Imaginant un dériveur économique pour cette école de voile, Herbulot travaille la technique de construction et crée en 1952 le Vaurien, premier dériveur en contreplaqué construit sans charpente. La taille de ce bateau (4,08 m de longueur et 1,47 m de largeur) est déterminée par celle des plus grandes feuilles de contreplaqué existant sur le marché, une preuve de son approche pragmatique et économique. Le Vaurien, révolutionnaire, devient le voilier emblématique de la plaisance française, et son succès précipite peut-être la chute de son aîné, le Dinghy Herbulot.

Deux ans plus tard, toujours pour le centre des Glénans, Herbulot crée le Corsaire, un voilier habitable de 5,50 m, moitié moins cher que ses concurrents. Plus marin que les voiliers de sa classe arrivés plus tard, le Corsaire a une association de propriétaires très active, et plus de 3500 unités sont amoureusement entretenues par des passionnés. Ces succès engendrent des années très productives pendant lesquelles l'architecte réalise des voiliers pratiques et populaires : la Caravelle (4,60 m), le Maraudeur (4,83 m) - à mi-chemin entre le dériveur de sport et le petit habitable, vif et bien lesté -, le Cap Corse (5,75 m) - un petit voilier de course-croisière, champion des croiseurs légers en 1972 et de 1974 à 1979 -, la Corvette (7 m), et bien sûr, la Frégate (9,08 m). Le Mousquetaire, un autre de ses dessins, arrive en concurrence avec le Muscadet, qui connaîtra un plus grand succès commercial. Grâce à ses créations, de nombreux jeunes ont pu découvrir la voile à un coût raisonnable, contribuant ainsi à populariser ce sport en France et au-delà.

Soucieux de toujours améliorer ses créations, Jean-Jacques Herbulot explore également les possibilités de la construction en alliage léger (avec le Noroît) et, pour de grosses unités, met au point un système original de construction en feuilles de contreplaqué ployées recouvertes de polyester stratifié (série des Beaufort). Homme discret, il poursuit avec régularité une œuvre tournée vers une plaisance démocratique, dessinant vers la fin des années 1970 des plans de petits voiliers qui seront construits par des amateurs (Figaro, Velizy II).

La Frégate Herbulot : Conception et Caractéristiques

La Frégate Herbulot, un voilier de 9,08 m, est un exemple éloquent de la philosophie de son architecte. Envisagé dès sa construction pour être un "gros" croiseur côtier, il s'est avéré que plusieurs bateaux de la série ont réalisé des traversées trans-océaniques avec succès. Ce bateau en bois moulé sur plans Herbulot a connu son heure de gloire à la fin des années 50.

La coque de la Frégate est construite en contreplaqué et bois moulé. Elle présente un type de construction particulier : la coque est en contreplaqué (souvent trois plis de ctp de 5 mm, potentiellement en acajou, pour les parties développables), tandis que le bouchain arrondi est réalisé en bois moulé rapporté sur le reste de la coque en contreplaqué. Ce procédé, breveté par Jean-Jacques Herbulot, a été inauguré avec le Flibustier. Cette technique permet de combiner la simplicité et la légèreté du contreplaqué pour les surfaces planes avec la douceur des formes arrondies du bois moulé, améliorant ainsi l'hydrodynamisme et l'esthétique sans recourir à une construction traditionnelle plus complexe et coûteuse. La construction se distingue par l'absence de membrures, autres que les cloisons structurelles, mais elle intègre des serres bien échantillonnées (souvent de 30x100), une grosse quille et de bonnes varangues. Le pont et le toit des roufs sont construits de manière similaire, avec trois plis de ctp de 5 mm moulés en forme, sans barrot. L'ensemble paraît solide et inspire confiance, témoignant de la robustesse inhérente à cette conception.

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Sur le plan de la navigation, la Frégate est réputée pour offrir un excellent équilibre et être très agréable à barrer par tous les temps. Bien qu'il ait parfois été dit à l'époque (années 68) que c'était le seul bateau mou à la gîte, une opinion sans doute un peu exagérée, les propriétaires actuels reconnaissent ses qualités marines. Ce n'était peut-être pas un "foudre de guerre" en termes de vitesse pure, mais ses qualités de tenue à la mer et sa capacité à affronter des conditions difficiles, même par force 9 dans des bols, sont attestées par des expériences mémorables, comme des arrivées aux Scilly.

Une caractéristique notable de la Frégate est sa quille longue, un trait souvent retrouvé sur les bateaux plus anciens (un modèle de 1965 et un autre de 1968, par exemple). Des modifications peuvent être apportées, comme la suppression de la queue de quille originale pour un étambot plus important prenant racine plus près de la quille.

La Vie des Frégates : Restauration et Passion Communautaire

De nombreuses Frégates Herbulot continuent de naviguer ou sont l'objet de restaurations passionnées, témoignant de la durabilité de leur conception et de l'attachement de leurs propriétaires. Ces projets de rénovation sont souvent de longue haleine et exigent un investissement personnel considérable.

Par exemple, LA CALINE, une Frégate construite aux chantiers Mallard à La Rochelle en 1968, immatriculée à Saint-Malo, est actuellement au sec dans un chantier sur les bords de la Rance. Son propriétaire, habitant en région parisienne, y travaille depuis quatre ans, uniquement pendant ses congés. Il admet que, s'il devait refaire l'expérience, il attendrait la retraite pour entreprendre une telle tâche. Les travaux peuvent inclure la réfection de zones endommagées, comme les côtés des roufs qui étaient pourris au niveau des hublots.

Un autre propriétaire heureux d'une Frégate, mise à l'eau en 1964 par un certain monsieur Henry Cordovero, a nommé son bateau Challenge. Il la restaure depuis près de trois ans à La Réunion. Les défis de restauration sont nombreux et variés. Les propriétaires rencontrent souvent des problèmes liés à l'âge des matériaux, comme le contreplaqué qui peut être pourri, notamment le CPM (contreplaqué marine) sur le pont ou autour des hublots. Des clous, dont le rôle et la nature exacte peuvent intriguer, sont parfois découverts, nécessitant d'être remplacés par des vis en inox, ou du moins traités avec des produits spécifiques comme le Vetanex, très difficile à trouver et coûteux, utilisé dans l'industrie des plateformes pétrolières pour la quille. Il est essentiel d'examiner l'état exact des éléments structurels, et si ce qui est visible est correct, le reste est souvent bon aussi.

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Un exemple notable de restauration complète est celui de BIACK. Entre 1992 et 1996, ce bateau a été entièrement restauré par son propriétaire : il a bénéficié d'un nouveau tableau arrière, d'un nouveau roof de la cabine arrière, d'une nouvelle liaison coque-pont, de nouvelles varangues pour renforcer la coque, et d'un renforcement de la pièce de quille. Ce dernier point était crucial pour remédier au trop grand couple créé par le lest de 1970, l'impossibilité de le remplacer par un lest d'origine ayant nécessité une solution adaptée. Depuis cette restauration majeure, le bateau est régulièrement entretenu et ne souffre pas de défaut particulier. L'histoire de BIACK est intimement liée depuis 20 ans à celle d'une association, participant à des sorties communes et des cours de navigation.

Ces projets révèlent l'importance des aspects de travaux, d'entretiens, de coûts et de difficultés techniques spécifiques à ce type de construction. Le budget peut être conséquent ; par exemple, un devis pour le changement du gréement dormant peut varier de 1 500 € à 9 000 €.

La communauté autour des Frégates est vivante. Les propriétaires partagent leurs expériences et se proposent d'échanger des conseils. L'idée d'une association ou d'un club des Frégates est souvent évoquée, car ce bateau fait partie de l'histoire de la voile française. La passion est telle que des couples entiers s'engagent dans la restauration, comme Christophe et Edwige, qui ont ramené une coque de La Rochelle jusqu'au Yacht Club de Draveil, en région parisienne, avec le soutien de leur club et la complicité d'un ancien propriétaire. L'engagement est total, ponceuse et disqueuse en main, démontrant que la passion peut faire des miracles même pour des bateaux "plus proches du cimetière à bateaux que du ponton visiteurs".

Malgré les challenges, l'attrait pour la Frégate Herbulot reste fort. Certains n'hésitent pas à souligner ses qualités indéniables, comme ses nombreux rangements et son esprit marin, la comparant même au légendaire Fist 30 en termes de performance. La Frégate, avec sa construction costaud du rouf et de la coque, inspire confiance.

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