Le monde du canoë-kayak est une discipline exigeante qui, au-delà de la simple maîtrise technique, demande une harmonie parfaite avec les éléments naturels. Qu’il s’agisse de la quête de l’exploit extrême ou de la transmission d’une passion au sein de lignées sportives, le kayak se vit comme une aventure totale. Des sommets de l’Himalaya aux podiums olympiques de Marseille, des athlètes repoussent sans cesse les limites du possible, redéfinissant à chaque coup de pagaie ce que signifie être une championne ou un champion du monde.
Nouria Newman : La quête de la complétude absolue
Pandémie oblige, la triple championne du monde de kayak extrême s'entraîne à la maison, en Savoie. Elle vient d'être élue meilleure pagayeuse du monde pour la cinquième année consécutive, et première femme à sauter une chute en kayak de plus de 30 mètres. Elle n'a pas encore 30 ans et pourtant elle a déjà tout fait. Ou presque. Trois couronnes mondiales en kayak extrême, des titres en slalom, des expéditions dans l'Himalaya, en Islande, ou en Equateur, des passages inexplorés à deux pas de la maison et des chutes, beaucoup de chutes. Des chutes qui élèvent Nouria Newman au sommet de sa discipline. "J'essaye d'être la pagayeuse la plus complète possible", dit-elle avec toute l'humilité qui la caractérise, alors qu'elle vient d'être élue par ses pairs meilleure pagayeuse du monde pour la cinquième année consécutive.
La consécration des Whitewater Awards vaut plus, pour elle, que bien des médailles, car elle récompense sa philosophie du kayak. "Les Whitewater awards, ça montre que notre sport existe en dehors de la compétition". Une distinction synonyme de reconnaissance pour des kayakistes qui descendent des chutes, qui font des figures, qui vont chercher une ligne compliquée ou qui réalisent des expéditions, comme Nouria. "Moi j'essaye de faire un peu de tout. J'ai quelques faiblesses sur le freestyle mais j'y travaille."
La gestion du risque et l'art de la chute
Le record du monde de chute est une étape majeure dans sa carrière, atteinte presque "l'air de rien". Pourtant, les opportunités sont rares. Hormis le saut du Doubs, une cascade de 27 mètres, franchi l'an dernier lors de conditions exceptionnelles, les sites adéquats manquent. "Il faut vraiment avoir de la chance avec les niveaux d'eau, il faut qu'il y ait des crues. Le saut du Doubs, par exemple, pour que ça marche, il faut qu'il pleuve et qu'il y ait pas mal de villages dans le Jura qui aient les pieds dans l'eau".
En début d'année, Nouria est donc partie en Equateur, faire des repérages pour une expédition. Elle a passé une chute de 31 mètres, la cascade de Don Wilo, battant ainsi le record du monde féminin en catimini. Elle le dit du bout des lèvres. "C'était pas évident de ne pas avoir fait de chutes pendant quasiment un an. On perd les automatismes. La chute, c'est très bref et avoir le bon timing c'est quelque chose qu'il faut tout le temps entretenir. Je me suis rendue compte, ces dernières années, que quand j'allais dans un endroit où j'en faisais souvent, après, c'était beaucoup plus facile pour moi d'avoir des bonnes lignes. Mais aussi au niveau de la peur, de l'appréhension, ça te met en confiance. Donc, je me disais qu'il fallait que j'en refasse parce que sinon j'allais perdre tout ce que j'avais fait au cours des dernières années et je risquais de repartir de zéro".
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L'expédition : Un laboratoire de progression
Pour maintenir son niveau, elle embarque Boris Langenstein et Thipaine Duperier, alpinistes -en rade eux aussi dans les Alpes après l'annulation de leur expédition au Népal- dans une expédition givrée en Islande. "L'avantage de l'Islande, c'est que t'as vraiment de tout, donc tu peux commencer avec des chutes de 5, 7, 10 mètres. Technique, ou pas technique", explique-t-elle. "Pour moi, c'était l'endroit idéal parce que j'avais peur de ne plus être capable de le faire. Mais là, je savais que je pouvais y aller hyper progressivement. Et ça permet de faire de la répétition."
Depuis le mois de février, Nouria est de retour en Savoie, avec une méningite et une leptospirose ramenées d'Equateur. "Une période calme" durant laquelle elle "essaie de sortir un peu tous les jours", à proximité de son village natal du Villaret du Niel. C'est sur l'Isère, dans les gorges de la Daille, qui mènent au lac du Chevril que la jeune femme prépare les championnats du monde kayak extrême qui auront lieu en Norvège fin juin. "Les championnats du monde, ce n'est pas juste une compétition. Pour moi, ça va me permettre de savoir si je suis encore capable d'aller vite." En attendant, Nouria se fait plaisir à deux pas de chez elle, dans ce bout de rivière qu'elle a surnommé "Pakidaille" pour sa ressemblance avec un spot pakistanais. "C'est un peu cracra mais c'est quand même joli" confie-t-elle à la caméra avant de s'élancer. Dans ce tronçon en basses eaux, Nouria slalome entre les troncs d'arbres, les carcasses de voiture, les restes de coulées de neige et les rochers aiguisés par les éboulements.
La rigueur derrière l'aventure
Au-delà de l'athlète, il y a une femme structurée. Titulaire d'un Master de journalisme à Sciences Po Toulouse, elle a mené de front sa vie d'athlète de haut niveau, avec ce que cela implique de communication, de comptabilité, et de logistique. "On est bien aussi à la maison. Mon père a gagné une nouvelle colocataire", dit-elle en riant. "Vous avez vu le film Tanguy ? C'est moi !". On a bien du mal à la croire, elle qui ne cesse de repousser les limites et de vivre sa vie à cent à l'heure.
Après avoir brillé dans les compétitions officielles, Nouria Newman a fait un choix audacieux. Elle a décidé de quitter le circuit compétitif pour se consacrer entièrement au kayak d'expédition qu’elle pratiquait déjà en parallèle. C'est là que sa véritable aventure a commencé. Elle est devenue célèbre pour ses expéditions pionnières sur des rivières hostiles. En 2014, elle est devenue la première femme à descendre le Grand Canyon de la Stikine parmi les plus difficiles et dangereux au monde. Elle a également parcouru 375 km en solitaire sur les rivières Tsarap et Zanskar au Ladakh, survivant à des situations périlleuses. En 2019, Nouria rejoint une expédition en Patagonie avec d'autres kayakistes renommés, réalisant plusieurs premières descentes mondiales. Elle a également descendu cinq fois d'affilée le passage pentu et technique du "Devil's slide" sur la Sorba en Italie.
Pour Nouria, la préparation d'une expédition est une étape cruciale. Elle commence par la recherche et la sélection du lieu, ainsi que l'analyse minutieuse du terrain. Sa préparation logistique est méticuleuse et le processus de préparation est la face cachée d’un projet, mais la plus importante cependant. Arriver sur le lieu de l'expédition une semaine avant le départ est la norme. Cette période lui permet de s'acclimater à l'environnement et de se préparer mentalement à l'aventure qui l'attend mais aussi et surtout de connecter avec les kayakistes locaux qui connaissent le mieux les lieux. La préparation mentale, la visualisation, la cohérence cardiaque et les techniques de respiration sont des parties intégrantes de sa routine.
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Dynasties de pagaie : L'exemple de la famille Fox
Si Nouria Newman incarne l'aventure individuelle et l'exploration, d'autres familles marquent l'histoire du canoë-kayak par une transmission générationnelle exceptionnelle. Aux Jeux olympiques de Paris 2024, le clan Fox a illustré cette excellence. Après sa sœur aînée Jessica Fox, double médaillée d'or, l'Australienne Noémie Fox s'est imposée sur la plus haute marche du podium en kayak cross. La Française Angèle Hug a quant à elle décroché la médaille d’argent lors de cette finale. Jessica Fox n'a pas participé à cette finale, ayant été éliminée lors d'une série remportée par sa sœur Noémie.
Ces médailles d'or sont australiennes, mais applaudies fortement à Marseille, où sont nées les deux championnes Jessica et Noémie. Leur maman, la Française et Marseillaise Myriam Fox-Jérusalmi a été médaillée de bronze pour la France aux JO d’Atlanta en 1996. Leur papa, l'Anglais Richard Fox, est également un grand champion, multimédaillé aux championnats du monde en slalom pour la Grande-Bretagne et 4e des Jeux de Barcelone en 1992. La famille a émigré en Australie en 1998. Marseille a une place très particulière dans la vie de la famille : Jessica Fox s'y entraîne régulièrement, sur la base nautique Albert-Tobelem, du nom de son grand-père, fondateur du MMCK (Marseille Mazargues Canoë Kayak) où Jessica Fox est licenciée depuis ses trois mois.
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